Liberté - Page 4

  • Le passant qui se prend pour un roi

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    Sur le vif - Samedi 09.02.19 - 11.00h

     

    Porté dans sa campagne par les puissances de l'usure et de la spéculation, mais aussi par l'idéologie cosmopolite, mondialiste, destructrice de repères et de frontières, Macron perd toute mesure, tout ancrage, tout sens des réalités, dès qu'il s'agit de la nation, de la mémoire et de l'Histoire. Comme si ces questions-là, pourtant premières pour un Président de la République française, lui échappaient totalement.

     

    M. Macron est sûrement un homme intelligent. Il a fait de très bonnes études, fréquenté le philosophe Paul Ricoeur, nagé comme un poisson dans les eaux de la Banque Rothschild, avancé ses pions dans le capitalisme de casino.

     

    Mais cet univers-là, celui des marchands du Temple, se situe à des milliers de lieues marines de la plus haute marche de l’État, dans ce pays qui s'appelle la France.

     

    Les Français n'ont rien contre les banquiers. Mais au plus haut niveau, ils sont en attente d'autres valeurs. La capacité - celle d'un Charles de Gaulle - à incarner la permanence de l’État dans la durée, sa lutte contre les féodalités, sa puissance d'arbitrage au service de tous, à commencer par les plus faibles. Son rapport à la mémoire, aussi, sa capacité à nous faire revivre la grande geste de l'Histoire nationale.

     

    Au lieu de cela, qu'avons-nous ? Un passant, qui se prend pour un roi. Un petit veinard, élu par défaut dans l'écroulement général de 2017, qui confond sa chance avec une prédestination de la Providence. Un moraliste, au service des puissants. Un obligé des financiers. Au mieux, une figure de la Restauration ploutocratique, avec son suffrage censitaire, ses libertés de presse et d'opinion étouffées. Au pire - et il semble que nous soyons partis pour cela - le parfait usurpateur d'une fonction dont il n'a jamais pris la mesure, faute de la moindre culture historique.

     

    Emmanuel Macron, légitime encore pour trois ans, est une erreur de l'Histoire. Un accident de parcours. Les sentiments de révolte et de colère, chez des millions de Français, face à ce non-sens politique, sont parfaitement justifiés.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Vous prendrez bien une ligne de parmesan ?

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    Sur le vif - Vendredi 08.02.19 - 04.31h

     

    Selon nos informations, M. Macron aurait fait installer cette nuit les portraits de Charles VIII, Louis XII et François 1er dans son QG de campagne, au Mont-Cenis. Ainsi qu'un buste de Bonaparte.

     

    Le décret portant sur l'interdiction générale des spaghettis sur l'ensemble du territoire français, DOM-TOM compris, devrait être publié en tout début de matinée.

     

    Le Val d'Aoste devrait être réoccupé dès midi.

     

    Nice et les deux Savoie sont en état d'alerte maximum.

     

    La sauce tomate sera remplacée par du sang.

     

    Les cinémas passant du Fellini ou du Pasolini, les opéras programmant du Verdi ou du Puccini, seront fermés jusqu'à nouvel ordre.

     

    Le boulevard des Italiens sera fermé à la circulation.

     

    Le Prix Médicis, aligné sur le prix de l'essence.

     

    Les Fiat et les Vespa seront saisies par l'armée de terre. Les sacs Gucci, fouillés. Les fiasques de Chianti, confisqués pour l'ordinaire des chasseurs alpins.

     

    La joie de vivre, passible de la peine de mort.

     

    Le riz amer, confisqué des épiceries.

     

    La Porte d'Italie, fermée à clef.

     

    Les Roméo et les Juliette, mis sur écoute.

     

    Les vacances romaines, réservées aux élites méritantes de la République en Marche.

     

    Le parmesan, frappé d'interdiction et vendu au marché noir, ne se consommera plus que par lignes poudrées, dans les soirées de la jet set. On apprendra à l'inhaler avec l'intense jouissance de la parcimonie.

     

    L'alphabet latin sera remplacé par le langage des signes.

     

    Les chiffres romains, réservés aux pierres tombales.

     

    Le vol de bicyclette, considéré comme signe d'intelligence avec l'ennemi.

     

    Les guépards, chassés des zoos.

     

    Le bleu de Sienne, remplacé par du bleu de Bresse.

     

    Les journées particulières, effacées du calendrier.

     

    Mme Mona Lisa, au Louvre, pourrait se voir retirer son permis de séjour, si elle continue à défier la France et le monde, avec son insupportable sourire.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Jojo

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    Sur le vif - Jeudi 07.02.19 - 16.01h

     

    M. Macron a le droit de penser ce qu'il veut.

     

    Chacun d'entre nous a le droit de penser ce qu'il veut.

     

    Pour ma part, du plus profond de ma conscience sociale et politique, née au coeur de l'enfance, plus vive et plus aiguë que jamais, je considère que "Jojo le Gilet jaune" a exactement, comme être humain, comme être social, comme mérite de considération, la même valeur qu'un ministre.

     

    Et je considère, dans la foulée, que tout humain en vaut un autre.

     

    Tout humain, oui. Sans exception.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Pêche interdite

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    Commentaire publié dans GHI - 06.02.19

     

    Il paraît que certains petits marquis, autour de M. Macron, émettent des doutes sur la démocratie directe suisse. Grand bien leur fasse. Tout au plus devrait-on leur faire parvenir le communiqué de presse du Conseil d’Etat genevois, en date du vendredi 1er février 2019, énumérant les votations, fédérales et cantonales, qui nous attendent le dimanche 19 mai. Ce jour-là, interdiction d’aller à la pêche !

     

    Ce communiqué, sobre et factuel, constitue en lui seul la plus remarquable défense et illustration de notre système suisse. Voilà, dans un canton suisse réputé (à tort) pour sa légèreté politique, ses fameuses Genfereien, des citoyennes et citoyens qui vont, le même jour, se prononcer, en vrac, sur la réforme de l’imposition des entreprises, l’avenir des retraites des fonctionnaires (CPEG), le plafonnement des primes maladie à 10% du revenu du ménage, et la politique culturelle. Tout cela, au seul échelon cantonal !

     

    Côté fédéral, le volet suisse de RFFA (imposition des entreprises), mais aussi la votation très sensible sur les armes. Montrez ce document à un ami français, favorable ou non aux gilets jaunes. Montrez-lui juste ce texte, expliquez-lui les enjeux. Il verra un pays où le corps électoral des citoyens s’exprime sur le fond. Sur des sujets difficiles, austères. Le rôle des médias responsables (comme ici, dans ce journal, ou à Léman Bleu, ou d’autres journaux ou antennes, à Genève), étant d’en présenter les enjeux avec la passion de l’explication, et celle de la clarté. Vive notre démocratie directe !

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Alors, gagnons du temps !

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    Sur le vif - Jeudi 07.02.19 - 12.41h

     

    Et maintenant, le Pré-du-Stand ! Nous sommes partis pour une législature où chaque loi votée par le Parlement sera systématiquement attaquée en référendum par le camp d'en face.

     

    La démocratie directe, en Suisse, est la chose du peuple. Elle ne devrait pas être celle des partis. Les partis, pour arranger leurs affaires, ont déjà les enceintes parlementaires. Si, à chaque vote législatif muni d'un peu d'enjeu, les partis perdants au Parlement lancent eux-mêmes, directement, un référendum contre la loi votée par les partis gagnants, on n'est pas sortis de l'auberge.

     

    Dans l'affaire de la CPEG comme dans beaucoup d'autres, nous assistons à Genève à une prise en otage de l'institution référendaire par les partis. Alors que cette arme devrait être en priorité celle du peuple, celle de comités de citoyens ne disposant justement pas des réseaux des partis pour faire entendre leurs voix.

     

    Et puis, quoi ? Si, systématiquement, une loi votée par le Parlement est attaquée en référendum par les partis perdants, à quoi sert l'échelon législatif ? A quoi, sinon à officier comme tour de chauffe, entre cent personnes, à un débat populaire, exactement le même, quelques mois plus tard, entre plusieurs dizaines de milliers de citoyens.

     

    Dans ces conditions, supprimons l'échelon parlementaire. Ou consignons-le à la seule orfèvrerie de la fabrication des lois. Et instituons le suffrage universel comme autorité politique systématique d'approbation des lois.

     

    De toute façon, d'ici un siècle ou deux, avec le prodigieux essor du partage des connaissances, nous y viendrons.

     

    Alors, gagnons du temps !

     

    Pascal Décaillet

     

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  • PMF, je pense à vous !

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    Sur le vif - Mercredi 06.02.19 - 14.48h

     

    Malgré son style austère et ses défauts de caractère, Pierre Mendès France (1907-1982) est, avec Charles de Gaulle et Willy Brandt, l'un des hommes d'Etat du vingtième siècle que j'admire le plus. J'ai absolument tout lu sur lui. J'ai mené aussi un colloque sur PMF en 2009, Salle des Abeilles, à l'Athénée, organisé par Manuel Tornare, en présence de Pascal Couchepin, et d'une belle brochette de personnalités, dont Eric Roussel, l'un des meilleurs biographes de Mendès.

     

    Ce qui m'impressionne chez PMF, c'est la parfaite clarté, la totale cohérence de ses engagements. Il s'est donné un mois, dans son discours d'investiture, le 18 juin 1954, pour trouver une issue à la Guerre d'Indochine : en un mois, il l'a trouvée. Il n'est resté, en tout, que sept mois au pouvoir, du 18 juin 1954 au 5 février 1955.

     

    Intransigeant. Solitaire. Insupportable. Mais homme d'Etat, au moment où c'était son tour d'assumer le destin de la France. Sept mois, seulement ! L'antithèse incarnée de ceux qui s'accrochent au pouvoir.

     

    Je pense à lui tous les jours. Comme je pense tous les jours à Frédéric II de Prusse, à Bismarck, à Willy Brandt, à de Gaulle, à Gamal Abdel Nasser. Mais là, je pense plus particulièrement à Pierre Mendès France, parce que la politique a, comme exigence première, la clarté des engagements. Et je ne suis pas totalement certain que ce chemin soit celui que prend Genève. A en juger, en tout cas, par le traitement infligé par les parlementaires aux dossiers les plus lourds et les plus concernants pour les gens. Par exemple, celui de la retraite des fonctionnaires.

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Au coeur du chaos, une femme émerge

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 06.02.19

     

    Genève est en état de déliquescence. A peine élu pour cinq ans, le nouveau gouvernement a été touché de plein fouet par une série d’affaires touchant celui qui devait être, pour toute la période, son président. La suite, on la connaît : le président a cessé de l’être, puis ses pairs l’ont progressivement démis d’une impressionnante quantité de dossiers. On l’a littéralement dépouillé de la plupart de ses prérogatives. Il ne lui reste que vingt à trente personnes, pour accomplir une mission « d’accompagnement », du côté de la promotion économique. Bref, la Roche tarpéienne. Abandonné de tous, à l’exception d’une garde prétorienne de fidèles, l’homme s’accroche. C’est son droit. Rien ni personne, en l’état, ne peut démettre un magistrat en exercice, c’est ainsi.

     

    Mais il faut bien que la vie continue. Si l’affaire avait éclaté en fin de législature, on aurait tranquillement laissé le ministre indésiré blanchir, quelques ultimes semaines, sous le harnais, en attendant les élections. Mais là, contrairement à la Bible, l’Apocalypse survient au tout début ! Imaginez une histoire commençant par une catastrophe, un peu comme le « Tremblement de terre au Chili », l’éblouissante nouvelle signée Heinrich von Kleist (1777-1811). Une fois le séisme survenu, que faire ? C’est toute la difficulté, pour les plus de quatre ans qui restent, de l’actuel gouvernement genevois. La bonne volonté des hommes et des femmes qui le composent n’est pas en cause, mais la donne de départ est sacrément pourrie. L’enjeu est simple : depuis des mois, toutes les attentions sont focalisées sur un seul homme. Il faut désormais cesser de parler de lui, réhabiliter les thèmes, se remettre à faire de la politique.

     

    Dans ces circonstances, on souhaitera sincèrement bonne chance à chacun des six magistrats restants. Mais un constat s’impose : au cœur du chaos, une femme émerge. Elle s’appelle Nathalie Fontanet. Ministre des Finances, collègue de parti du magistrat en difficulté, voilà une conseillère d’Etat qui garde son calme, ne se laisse en aucun cas démonter. Surtout, elle défie le risque de paralysie générale en débloquant, avec l’appui du Parlement, le dossier si épineux de la réforme de l’imposition des entreprises. On pensera ce qu’on voudra du compromis entre la droite et les socialistes (186 millions pour aider les gens à payer leurs primes maladie), on le combattra même le cas échéant, mais comment ne pas saluer la présence – enfin – d’une percée, au milieu d’un champ politique tétanisé !

     

    Peut-être assistons-nous à l’émergence d’une femme d’Etat. Libérée des tutelles. Affranchie des influences trop pesantes, au sein même de sa formation. Voici désormais Nathalie Fontanet en première ligne de son camp politique. Ses premiers signaux montrent un sens du mouvement, une capacité de compromis, en un mot la mise en application d’une intelligence politique. Qu’on partage ou non ses idées, réjouissons-nous de cette étincelle de survie, au milieu des ténèbres.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Laissons l'écume vivre sa vie d'écume

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    Sur le vif - Mardi 05.02.19 - 14.40h

     

    De même que le propos prime sur l'apparence, l'énergie du verbe sur l'artifice de l'adjectif, l'analyse politique doit considérer en priorité les mouvements lourds, les tendances de fond. Elle ne doit s'attarder ni sur les personnes, ni sur l'anecdote, ni sur le futile.

     

    Ainsi, les mois perdus à pérorer sur un seul conseiller d'Etat, pour l'attaquer ou pour le défendre, apparaissent comme particulièrement vains face à des dossiers comme l'avenir de la retraite des fonctionnaires (CPEG) ou la réforme de l'imposition des entreprises (RFFA).

     

    Les médiateurs survivront, pour peu qu'ils soient capables de faire survivre le sens. Et non de provoquer l'évaporation de ce dernier par l'omniprésence de l'anecdote.

     

    Privilégions à fond les thèmes sur les personnes. Traitons les sujets qui concernent en profondeur les gens. Laissons l'écume vivre sa vie d'écume. Quelque part, dans les horizons perdus de la surface.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Laissons les obscurs obscurcir les ténèbres !

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    Sur le vif - Mardi 05.02.19 - 10.13h

     

    Un référendum contre une initiative, c'était, jusqu'ici, impossible dans le système suisse. Maintenant, c'est possible, lorsqu'il s'agit d'une initiative législative, devenant loi si le Grand Conseil l'accepte. On peut attaquer toute loi par référendum.

     

    Voilà donc, à Genève, la droite qui attaque par référendum l'initiative législative de la gauche "Sauvegarder les rentes en créant des logements", acceptée la semaine dernière par le Grand Conseil. Donc devenue loi. Donc, attaquable par référendum.

     

    Tout cela, alors que nous votons déjà le 19 mai sur deux projets contradictoires concernant l'avenir de la retraite des fonctionnaires (CPEG), avec petite croix subsidiaire pour les départager ! Avec, en plus, une votation complexe sur la réforme de l'imposition des entreprises (RFFA), volet cantonal et volet fédéral.

     

    La classe politique genevoise, à commencer par le Grand Conseil, est devenue une machine à sécréter de la complexité. Ce qu'elle n'arrive pas à trouver comme issue dans l'enceinte du Parlement, elle le reporte sur le peuple. Tel quel, comme une patate chaude.

     

    L'une de mes passions professionnelles est d'expliquer et de simplifier, infatigablement, pour le grand public, la complexité souvent fumeuse de la mécanique parlementaire. Mais là, avec cette utilisation du référendum à seules fins de compensation vengeresse par les partis, l'usine à gaz devient honteuse.

     

    La politique, ça doit être la clarté. Dieu sait si je suis un partisan acharné de la démocratie directe, mais là, avec le petit jeu pervers des partis, nous sommes dans le dévoiement le plus total du système.

     

    Si vraiment tous les sujets du Parlement doivent revenir, tels quels, au peuple, parce que les partis jouent à la démocratie directe comme au ping pong, alors laissons tomber l'échelon parlementaire. Et laissons le peuple faire la politique, d'un bout à l'autre, comme dans les initiatives. Et laissons les obscurs obscurcir les ténèbres.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Le wagon de Rethondes, avec le son !

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    Sur le vif - Dimanche 03.02.19 - 15.01h

     

    Exceptionnel, pour ceux qui se passionnent pour la guerre franco-allemande de mai-juin 40 : des extraits sonores (totalement inédits) des conversations entre plénipotentiaires français et allemands lors de la signature de l'Armistice, le 22 juin 1940 (après six semaines de guerre-éclair, et la plus grande défaite de l'Histoire de France), seront diffusés ce soir, 22.40h, sur France 5.

     

    Le wagon de Rethondes : tout le monde connaît les images. Mais personne, jusqu'ici, n'a entendu le moindre enregistrement sonore des paroles échangées entre Allemands vainqueurs et Français vaincus.

     

    Les événements militaires entre le 10 mai et le 22 juin 1940, appelés "Blitzkrieg", sont l'une des périodes de l'Histoire qui m'ont le plus passionné. J'ai eu l'occasion, au fil des décennies, de les étudier jour après jour, pour certains moments (le passage de la Meuse par Rommel) heure par heure.

     

    Une chose est certaine : la France, après s'être (contrairement aux idées répandues) battue courageusement, a perdu cette guerre. Elle avait face à elle une intention stratégique de génie, une mise en application exceptionnelle, que pouvait-elle faire face à cette armée-là ? La France ne s'est jamais remise de cette défaite. Ni la Libération, en 1944, ni la participation à la victoire contre l'Allemagne, les derniers mois (septembre 1944 à mai 1945) ne pourront effacer l'ampleur apocalyptique, parce que morale avant d'être militaire, de la défaite de juin 40.

     

    Sur les dizaines de livres que j'ai lus sur le sujet, s'il ne devait en rester qu'un à vous recommander, ce serait "L'étrange défaite", de l'historien Marc Bloch, lui-même commandant pendant ces six semaines. Résistant, il sera fusillé le 16 juin 1944. Un homme d'exception. Une conscience, au milieu des ténèbres.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Chacun d'entre nous est un Vaisseau fantôme

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    Sur le vif - Samedi 02.02.19 - 17.00h

     

    Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, en France, mais au fond un peu partout en Europe, il faut savoir qu'il existe, depuis en tout cas un siècle et demi, un anticapitalisme de droite.

     

    Il existe, bien sûr, un anticapitalisme de gauche, cela nous le savons. Mais il existe - et cela est moins connu - un anticapitalisme de droite.

     

    Des gens qui se sentent profondément de droite, dans leur rapport à la nation, à la souveraineté (encore que ces valeurs aient aussi été, naguère, de gauche), dans leur rapport à l'école, à la langue, à la culture. Et, peut-être, jusque dans le désespoir solaire de leur solitude. Quelque chose de noir, infiniment. Mais d'un noir indicible, d'ébène et de goudron : il faut voir les magnifiques tableaux de Soulages (j'ai eu cet honneur l'été dernier, à la Fondation Gianadda), pour saisir toute l'intensité plurielle de ce qu'on appelle, d'un mot beaucoup trop générique, le "noir". Il faut voir ces tableaux, de toute la puissance de ses yeux, prendre le temps, capter le grain, les nuances de bleu, les mille soleils cachés sous l'apparence nocturne.

     

    Je sais, depuis toujours, que le noir est ma couleur politique. N'allez pas, je vous prie, tenter de lui coller une quelconque étiquette qui serait, de ma part, celle d'une adhésion inconditionnelle, vous perdriez votre temps. Le noir fut à la mode dans l'Italie des années 1922 à 1943, je n'ose dire 1943-1945. Mais il fut, tout autant, la couleur des conservateurs catholiques. Il fut celle des anarchistes. Allez chercher la cohérence. Pourtant, je sais, dans toute l'intimité d'une vie de réflexion politique, que ma couleur est le noir. J'admire le rouge, et ceux qui le défendent. Mais ma couleur, à moi, est le noir.

     

    Il existe, depuis le dix-neuvième siècle, un anticapitalisme noir. Et aussi un jaune, si on veut bien se référer à l'un des textes politiques qui m'ont le plus touché dans ma vie, l'Encyclique Rerum Novarum, publiée en 1891 par Léon XIII. Il s'agissait d'une réponse, d'un souffle et d'une puissance hallucinants, au cataclysmiques injustices sociales créées par la Révolution industrielle. Une réponse fondée sur la cohésion sociale, la solidarité humaine, le sens du collectif, la primauté de l'humain sur le profit, en matière d'économie. Bref, une lumineuse tentative de réponse non-marxiste au capitalisme spéculatif de la fin du dix-neuvième siècle, juste après l'Affaire de Panama, juste avant l'Affaire Dreyfus.

     

    L'anticapitalisme noir - ou noir et jaune - constitue, avec le Sillon de Marc Sangnier, mais aussi plus tard la Revue Esprit, d'Emmanuel Mounier, et au milieu de tout cela des dizaines de penseurs que je ne citerai pas, l'une des sources d'inspiration de mon rapport à la politique. Dans ma relation à la nation, à la souveraineté, à la langue, je suis peut-être bien un homme de droite. Dans mon désir de justice sociale, d'égalité entre tous les humains, de répartition des richesses, je suis un homme de gauche. Cette dualité n'a rien d'anormal, elle a nourri des générations. Et voyez-vous, il se pourrait bien - par exemple, à travers les gilets jaunes - qu'elle revienne au galop.

     

    Le courant qui monte en Europe est celui d'un anticapitalisme non-marxiste. Les gens ne veulent plus entendre parler de la spéculation bancaire, ni du règne de l'usure, ni du profit de casino. Ils veulent un retour de l'Etat, de la régulation, des arbitrages. Et beaucoup d'entre eux, dont je suis, veulent un retour de la nation. Non pour opprimer, mais pour organiser, à l'interne, les flux de solidarité nécessaires à l'épanouissement d'une communauté humaine. L'anticapitalisme noir, dont je me réclame, se situe quelque part dans cette mouvance.

     

    Je reviendrai, dans des textes ultérieurs, sur l'anticapitalisme de droite. Ne pas vouloir le percevoir, au nom d'une conception périmée de l'antagonisme droite-gauche, ne pas vouloir y inclure la dimension nationale, c'est courir le double risque d'errance et de dérive. Chacun d'entre nous est un Vaisseau fantôme, ignorant tout autant les rivages d'où il provient que ceux auxquels il est promis. Errons donc, puisque telle est notre nature. Mais sans jamais, une seule seconde, perdre le souci de la boussole. Ni celui de se situer, quelque part au milieu de l'azur.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Le RIC : tout le monde comprend, sauf... Macron !

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    Sur le vif - Vendredi 01.02.19 - 16.30h

     

    Avec une parfaite clarté, les dizaines de milliers de personnes qui manifestent depuis deux mois, en France, sous le nom de "gilets jaunes", réclament l'introduction, dans le système politique de leur pays, d'une nouveauté extraordinairement facile à comprendre : le RIC.

     

    Ils réclament le référendum d'initiative citoyenne. Ils ne réclament (à part le pouvoir d'achat) que cela. Et en tout cas, seulement cela, de façon visible, émergente, sur le plan institutionnel.

     

    C'est l'une des revendications les plus simples, les plus faciles à comprendre, depuis 1789, 1830, 1848, 1871, ou 1936. Un enfant de sept ans saisit très bien, si on lui explique.

     

    Tout le monde comprend, sauf une personne : Emmanuel Macron. En guise de contre-attaque aux mouvements de foule, le locataire de l'Elysée fait semblant de ne pas entendre. Et organise un "grand débat". En réalité, un super-show Macron, pour se montrer, en vue des européennes de mai.

     

    Il n'y a, en France, strictement nul besoin de "débat". Il y a un immense mouvement, inédit et passionnant, qui réclame une chose très claire : la possibilité, comme en Suisse avec l'initiative, pour les citoyens, d'inventer eux-mêmes, d'en-bas, les thèmes de la politique. Et de pouvoir légiférer, ou intervenir sur la Constitution, directement.

     

    Macron peut dire non à cela, ou oui à cela. Mais faire semblant de ne pas comprendre la revendication la plus simple, la plus claire, depuis deux siècles, lui qui comprenait si bien les produits dérivés et la savante alchimie du profit spéculatif à la Banque Rothschild, c'est se foutre impérialement du monde, avec une morgue jamais vue, même sous le plus orléaniste des libéraux. Prendre les gens pour des cons. Prendre le peuple de France pour des sujets, ignares.

     

    M. Macron, les gilets jaunes veulent le RIC. Alors, donnez-leur le RIC, ou refusez-leur le RIC (vous en assumerez les conséquences), mais de grâce ne prenez pas les Français pour de sombres abrutis. Ils risqueraient d'en prendre, à votre seigneurial égard, un définitif ombrage.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • RFFA : les dindons du 19 mai

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    Sur le vif - Vendredi 01.02.19 - 11.56h

     

    Les citoyennes et citoyens qui n'en peuvent plus d'être étouffés par les charges sociales, fiscales, et surtout par les primes maladie, mais qui n'ont pas l'heur de se trouver dans la tranche des futurs bénéficiaires des 186 millions d'aide aux primes maladie, bref les gens qui perdront encore plus, et ne gagneront rien, mais qui, petits entrepreneurs, indépendants, bossent 60 heures par semaine, et ne sont là que pour payer, payer, toujours payer, réfléchiront peut-être, avant de voter oui le 19 mai au compromis parlementaire sur RFFA.

     

    Un compromis juste destiné à calmer l'arrogance des multinationales, redorer le blason du PLR (ça tombe à point nommé, non ?), lustrer trois partis gouvernementaux, dont un qui s'est fait clairement acheter par la droite libérale. Tout pour plaire.

     

    PaD

     

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  • La politique, sans les partis !

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    Commentaire publié dans GHI - 30.01.19

     

    La politique vous passionne ? Surtout, ne vous inscrivez pas dans un parti ! Vivez votre passion en vous concentrant sur des thèmes, en ciblant vos objectifs sur des buts précis. Lancez des idées, qui viennent de vous, et non copiées sur d’autres, refusez tout aîné, toute allégeance : rien de plus insupportable que ces grappes de groupies, autour d’un leader charismatique. On se bat pour des idées, pas pour servir l’écurie personnelle d’un ambitieux.

     

    Vous aimez la politique ? Faites-en ! Pour cela, nul besoin de s’insérer dans l’appareil lourdingue d’un parti, avec ses structures héritées du dix-neuvième siècle, de la Révolution industrielle, de la lutte des classes. Avec ses comités, ses Assemblées générales, ses commissions internes, son président, ses vice-présidents, ses rivalités de chapelle, ses clans. Ne vous embarrassez pas de toute cette dérisoire gravité ! Battez-vous pour des thèmes, engagez-vous dans des comités d’initiatives, produisez-nous des idées, comme les Jeunes Verts avec le mitage, comme le Parti du Travail, avec les soins dentaires.

     

    La démocratie directe suisse a besoin de jeunesse, d’énergie, de forces vives. Elle a besoin de nous tous. Regardez les partis, toutes tendances confondues : ils vous font envie, avec leurs luttes intestines, leurs combats de coqs, leurs machines à se coopter dans les conseils d’administration des grandes régies ? Vous aimez la politique ? Engagez-vous ! Au service des idées !

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Les hommes et les femmes politiques, c'est nous !

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 30.01.19

     

    Dans l’Histoire de l’humanité, le concept « d’homme politique » est une invention incroyablement récente. Ne parlons pas de celui de « femme politique », qui l’est encore davantage ! Au fond, cette étrange catégorie d’individus, dont on attendrait qu’ils fassent seuls la politique, n’est apparue qu’après la Révolution française : on commence à les entrevoir dans certains romans de Balzac. Ils arrivent à partir du moment où, avec pas mal de soubresauts pendant tout le dix-neuvième siècle, on s’est mis à élire des gens dans des Parlements. En parallèle, sont nés les partis politiques : ceux qui en étaient membres, ou en constituaient les personnages les plus visibles, on les a appelés des « hommes politiques ». Et peu à peu, a germé dans l’esprit des gens l’idée que seuls ceux qui étaient dûment estampillés de ce label avaient le droit de « faire de la politique ». La masse des autres n’étant bonne qu’à élire, tous les quatre à cinq ans, des gens qui, à leur place, décideraient du destin national.

     

    Cette conception, qui met en valeur et en lumière une petite catégorie de clercs, et jette dans l’ombre le corps des citoyens, transformé en masse anonyme, est un dévoiement du principe révolutionnaire de citoyenneté. On notera que, déjà sous la Révolution, existait une dialectique fort vive entre partisans du pouvoir au peuple (une sorte de démocratie totale), et ceux qui défendaient la primauté de la représentation. Ces derniers ont assurément gagné, mais jusqu’à quand ? Plus de deux siècles après cet immense brassage d’idées qu’a constitué l’épisode révolutionnaire, de nouveaux paramètres surgissent, qui pourraient bien, dans les décennies qui nous attendent, réhabiliter l’idée d’une démocratie centrée, non sur les corps intermédiaires, mais sur les citoyennes et les citoyens. Ces derniers n’étant plus considérés comme de bonnes vieilles machines à élire, puis se taire entre deux élections (ou brailler dans la rue). Mais comme des acteurs de la vie politique.

     

    Au fond, les hommes et les femmes politiques, c’est nous. Chaque citoyenne, chaque citoyen, muni du droit de vote, détient une partie de la souveraineté universelle. Cette part est infime, mais elle est sacrée. Inaliénable. Indivisible. Elle nous sert à élire des gens, mais aussi – et c’est infiniment plus intéressant – à inventer nous-mêmes la politique, par exemple en nous engageant dans des comités d’initiatives. Notre démocratie directe n’est pas un luxe, ni une option, elle est un organe de notre ordre constitutionnel, au même titre qu’un processus de décision parlementaire. Sa vivacité, son crédit, son efficacité ne dépendent que de nous : plus nous nous en servirons, mieux nous choisirons nos thèmes, plus l’institution même de la démocratie directe, dans notre pays, marquera des points. La balle est dans notre camp à tous : nous sommes tous des citoyennes et des citoyens. Tous, nous sommes des femmes et des hommes politiques.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • So komm, dass wir das Offene schauen !

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    Sur le vif - Lundi 28.01.19 - 15.08h

     

    Je rumine et réfléchis, depuis quelques jours, autour de Bernhard Böschenstein (1931-2019), dont la figure me poursuit depuis ma première rencontre avec lui (octobre 1976).

     

    Et je me dis qu'au fond, ce fulgurant critique de la poésie allemande, éblouissant connaisseur de la musique aussi, a sans doute plus fait pour la transmission que toute la pédagogie théorique, dans ses cent mille traités.

     

    Justement parce que son incroyable exigence nous larguait.

     

    Nous ne captions de lui que des fragments.

     

    Et ces fragments-là, poudre disséminée, me sont aujourd'hui plus essentiels que la totalité démontrée du monde.

     

    Ainsi, ces deux vers de Friedrich Hölderlin, extraits de Brod und Wein, parus il y a trois jours, dans l'annonce de décès de la Frankfurter Allgemeine Zeitung :

     

    "So komm ! daß wir das Offene schauen,
    Daß ein Eigenes wir suchen, so weit es auch ist.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Gilets jaunes : surtout pas de leader !

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    Sur le vif - Lundi 28.01.19 - 12.13h

     

    Non, non, et non ! Il ne faut pas de leader aux gilets jaunes. L'absence de leader, c'est justement ce qui fait leur puissance.

     

    Chez les gilets jaunes, les thèmes priment sur les personnes. On voit une masse humaine, juste reconnaissable à une couleur, qui se bat pour des idées, notamment pour un prodigieux renouveau de la démocratie française, le référendum d'initiative citoyenne.

     

    Alors, de grâce, qu'on ne vienne pas nous bassiner avec un leader ! Ni surtout avec une liste électorale pour les européennes. Que ce magnifique mouvement, surgi des entrailles de la France, demeure dans la magie et la fraternité de son anonymat. Surtout pas de chef ! Surtout pas de porte-parole, pour faire la tournée des plateaux TV du pouvoir.

     

    Non. Juste la masse humaine. Calme, respectueuse. Débarrassée des casseurs. Cela, dans la campagne de François Mitterrand, en avril-mai 1981, portait un très beau non : cela s'appelait la Force tranquille.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Soins dentaires : voilà du concret !

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 23.01.19

     

    Une initiative cantonale pour le remboursement des soins dentaires : voilà un sujet qui nous concerne tous ! Un sujet concret, sensible, qui touche la vie quotidienne des gens, à commencer par les moins favorisés. Les Genevois voteront oui ou non, le 10 février, à ce texte, mais une chose est sûre : en lançant cette initiative, qui a récolté 18'500 signatures (impressionnant !), le Parti du Travail a vu juste. Il parle aux gens de leur vie, leur corps, leur santé : n’est-ce pas là l’un de nos biens les plus précieux ?

     

    Bien sûr, 18'500 signatures, ça ne signifie pas encore la victoire en votation. Dans le texte de l’initiative, il est question des « soins dentaires de base », mais nul catalogue de prestations n’est précisé. Dans le débat du Grand Genève à chaud consacré à ce sujet, le dimanche 20 janvier, les partisans ont reconnu qu’il appartiendrait, en cas de oui le 10 février, au Parlement de se montrer plus précis, lors de la loi d’application. Et puis surtout, la question du financement, qui passe par un prélèvement sur les salaires, ne manquera pas de susciter de vives oppositions.

     

    Mais enfin, qu’on soit pour ou contre, on doit féliciter le Parti du Travail (comme les Jeunes Verts, pour le mitage) d’empoigner un sujet vif et infiniment concernant. Ça nous change de la politique des abstractions, de la querelle sur le sexe des anges, ou… sur l’opportunité même de parler des anges !

     

    Pascal Décaillet

     

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  • L'Europe, oui ! Mais pas celle-là !

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    Sur le vif - Vendredi 25.01.19 - 16.39h

     

    Mon opposition à l'Union européenne - ou plutôt à ce qu'elle est devenue, depuis 1992 - n'est absolument pas une résistance à l'Europe, comme continent. Comme Suisse, parlant français et allemand, ayant étudié le latin et (de fort près) le grec, amoureux de la langue italienne, être anti-européen serait parfaitement absurde ! Notre pays est au centre de l'Europe, il en partage les langues, l'Histoire, les courants philosophiques et religieux : quoi de plus européen que la Suisse ?

     

    En 1974, en Allemagne, j'avais écrit une longue dissertation, en allemand, sur la nécessité de construire l'Europe. J'étais très souvent en Allemagne, dans mon adolescence, je voyais bien la magnifique démarche de réconciliation, principalement avec la France. Mais en même temps, il y avait un immense Chancelier social-démocrate, qui s'appelait Willy Brandt (1969-1974), et qui avait lancé une idée fondamentale, l'Ostpolitik.

     

    Jeune homme, passionné de politique et d'Histoire, lisant chaque semaine le Spiegel, extraordinairement intéressé par la DDR, je suivais de très près cette ouverture allemande vers l'Est, un quart de siècle seulement après la guerre. Les Américains, l'Otan, la CDU-CSU, les conservateurs allemands, ont tout fait, mais vraiment tout, pour que la grande idée de Brandt échoue. Pour ma part, j'étais persuadé que l'homme de Lübeck, de la génuflexion de Varsovie (décembre 1970), voyait juste. C'était quinze ans, et plus, avant la chute du Mur !

     

    Jusqu'à fin 1992, peut-être encore un peu 1993, j'ai cru dans la construction européenne. J'ai couvert à fond la votation du 6 décembre 1992, suivant Jean-Pascal Delamuraz dans ses déplacements, multipliant les débats, pour la RSR. Mais 1992, ce fut aussi, en septembre, la votation sur Maastricht, avec cet incroyable débat Séguin-Mitterrand, un oui du bout des lèvres du peuple français, la porte ouverte à une monnaie unique, à une Europe libérale, libre-échangiste. Le libéralisme érigé en dogme. Partisan des Etats, des nations, de puissants systèmes de redistribution, de solidarité sociale, de mutualités, je me suis mis à rejeter cette Europe n'ayant plus d'autre credo que le marché. Mon opposition, dès lors, au système de Bruxelles, pendant un quart de siècle, n'a fait que croître.

     

    Mais elle n'est pas une opposition à l'Europe ! J'aime profondément ce continent, j'en ai visité la plupart des pays, j'aime son Histoire, et je vois bien que mon pays, la Suisse, en a été secouée au même titre que tous ses voisins. La Suisse n'a rien d'insulaire, tout ce qui la concerne a été produit par l'environnement européen : Humanisme, Réforme, Révolution française, Guerres napoléoniennes, Restauration, Révolution industrielle, Printemps des peuples en 1848, Kulturkampf, réaction de Léon XIII (1891) à la précarité du monde ouvrier et au libéralisme de pur profit spéculatif, Guerres mondiales (même si elle en fut épargnée), Révolutions de 1917 (Russie) et 1918 (Allemagne), etc. Ce qui fait vibrer l'Europe atteint immédiatement la Suisse. Ceux qui nous brandissent la thèse de l’îlot solitaire sont des ignares.

     

    Pour autant, la Suisse ne doit surtout pas se précipiter dans un quelconque Empire. Par son refus constant de le faire, elle a construit, au cours des décennies, sa stature de nation, certes modeste, mais crédible et respectée. Et justement, cette Europe-là, celle de la machinerie bruxelloise, dominée depuis la chute du Mur par l'Allemagne, ultra-libérale, absolument pas sociale, n'est pas, ne peut pas, ne doit pas être la nôtre. Nous avons une autre Histoire, d'autres traditions. L'événement le plus important du vingtième siècle suisse, c'est l'arrivée de l'AVS, en 1947, 1948. Un système de mutualité entre les générations, pour garantir la retraite de nos compatriotes. Eh bien je suis infiniment plus attaché aux grandes inventions sociales de cette immédiate après-guerre (Sécurité sociale en France, 1945 ; AVS en Suisse, 1948) qu'à ce culte du Veau d'or représenté par l'obligation dogmatique d'une Europe libérale et libre-échangiste, à partir de 1992.

     

    Je demande à ceux qui, comme moi, combattent à fond l'Union européenne, de rappeler qu'ils sont, par les élans du coeur et les dispositions de l'âme, tout autant européens que les autres. Européens, par les langues. Européens, par la culture. Européens, par l'Histoire. Simplement, nous ne voulons pas de l'actuelle Europe de Bruxelles. Nous ne voulons pas de cette construction-là. Nous ne voulons pas du dogme libéral imposé après la chute du Mur, au début des années 90.

     

    Nous sommes Européens. Mais nous voulons une autre Europe. Solidaire et sociale. Respectueuse des nations. Consciente de sa prodigieuse Histoire. Ne laissant personne sur le bord du chemin.

     

    Quant aux spéculateurs, il leur reste New York, Singapour ou Hong Kong. Qu'ils vivent leur vie, dans leurs Temples du profit. Et qu'ils nous laissent construire, sans nous presser, le continent que nous aimons.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Bernhard Böschenstein (1931-2019) : un immense germaniste nous a quittés

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    Sur le vif - Jeudi 24.01.19 - 16.10h

     

    Il est des êtres qui vous marquent plus que d’autres, allez savoir pourquoi. Une histoire d’ondes, ou de fluides, le sentiment surtout de leur devoir beaucoup. Ainsi, Bernhard Böschenstein, qui vient de nous quitter à l’âge de 87 ans. Sans lui, je n’aurais sans doute pas trop entendu parler de Friedrich Hölderlin (1770-1843) ni de Paul Celan (1920-1970), auxquels, il y a si longtemps, il m’avait initié. Sans lui surtout, je n’aurais imaginé l’immensité des liens entre la langue grecque ancienne, celle d’un Eschyle ou d’un Sophocle, et la langue allemande, celle des poètes. J’aurais bien sûr appris ces choses-là, avec d’autres, mais il se trouve que par lui j’y suis entré, par lui j’en ai pris conscience. Au moment où nous quitte ce très grand germaniste, mon sentiment premier est celui, pour la vie, d’une immense reconnaissance.

     

    Né à Berne en 1931, fils du grand journaliste Hermann Böschenstein (1905-1997), avec qui j’ai eu l’honneur de faire une grande émission de radio, en compagnie de mon confrère André Beaud, diffusée à la Pentecôte 1991, Bernhard Böschenstein a vécu sa vie entière dans l’incandescence des textes. A la séance d’information d’octobre 1976, pour les nouveaux, il avait plaidé avec passion pour « tous ces témoignages humains », avec une saisissante force de vie. Il était un littéraire pur, habité par le vers et sa prosodie, il vivait dans la musique des mots, et d’ailleurs aussi dans la musique, tout court.

     

    Il y avait sa prodigieuse érudition, mais elle n’eût rien été sans les incroyables antennes musicales intérieures de cet homme hors de pair, son attente face à la capacité sonore de chaque syllabe. Il en sortait, dans ses Vorlesungen, pour les gamins que nous étions, d’étranges fragments d’obscurité. Ces derniers ne tenaient pas à la langue allemande, qu’il avait accessible, mais à la teneur même de son propos, d’une déroutante exigence, au service du texte. En d’autres termes, il nous arrivait bien souvent, face à ce professeur aussi lunaire que fascinant, de nous sentir largués. Et je crois aujourd’hui, au moment où lui nous quitte, que justement cette distance-là éveillait en nous mille sentiments diffus : culpabilité de ne pas tout comprendre, impuissance, et pourtant désir impétueux, un jour futur, de rattraper le chemin qui mènerait jusqu’à la lucidité de ce maître.

     

    Ceux qui ont eu l’honneur, entre 1964 et 1998, de se frotter peu ou prou à l’étincelant discours critique de Bernhard Böschenstein, sur Hölderlin (il avait consacré, en 1958, sa « Dissertation » à la Rheinhymne), sur Paul Celan ou sur Musil, se reconnaîtront peut-être ici. Ce spécialiste du grand poète Stefan George (1868-1933), considérait, comme ce dernier, qu’existait autour de lui un « Cercle », un « Kreis », visible ou invisible, autour d’une passion pour les textes. Il serait pourtant totalement faux de réduire cet homme à la solitude d’une tour d’ivoire : sa vie entière, justement, fut consacrée à la transmission. Exigeante, épuisante, mais tissant des fils que nul ne peut rompre. C’est peut-être cela, face à la vie, face à la mort, face aux chemins qui se séparent, face aux destins qui se font ailleurs, qu’on appelle un « maître ». Un être unique, face à l’inéluctable pluralité du monde.

     

    Pascal Décaillet

     

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