11/01/2017

Obama danse comme un dieu - Et alors ?

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 11.01.17

 

Le 20 janvier, s’achèveront huit années de l’Histoire américaine. Dans la traditionnelle cérémonie de passation de pouvoirs, Donald Trump succédera à Barack Obama. Au moment du bilan du Président sortant, il est particulièrement savoureux de se remettre à parcourir le chœur d’éloges et de dithyrambes de nos puissants éditorialistes, au moment de sa première élection, en novembre 2008. Un Messie nous était donné. La face du monde allait changer de couleur. Un avenir radieux nous était promis. Un monde nouveau, enfin débarrassé du tragique de l’Histoire.

 

Le résultat, on le connaît : M. Obama a fait ce qu’il a pu. Il n’a peut-être pas été un mauvais Président, le pire ayant sans doute été atteint par son prédécesseur. Mais enfin, il faut le dire haut et fort, il n’a pas non plus été bon. Sur la scène internationale, entre prudence et attentisme, on a surtout eu l’impression d’un homme soucieux, avant tout, de ne pas trop prendre de risques, pour ménager son image face à l’Histoire. Sur le théâtre du Proche Orient, notamment syrien, l’inaction de M. Obama s’est révélée tragique. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, que l’autre grande puissance mondiale, la Russie, soit devenue arbitre et souveraine en cette partie du monde.

 

Bref, un Président moyen. Dont l’Histoire jugera les bons et les mauvais aspects. Le problème, ça n’est pas tellement M. Obama : il a fait son possible. Mais des journalistes professionnels, des éditorialistes, des commentateurs de l’action politique, des gens dont la qualité première doit être l’esprit critique, ou la distance face à l’image fabriquée par le pouvoir, qui, pendant huit ans, et jusqu’à aujourd’hui, sont à ce point tombés dans le piège de l’icône. En Suisse romande, les penseurs les plus autorisés de la presse lausannoise, encore le 8 janvier dans le Matin dimanche, nous annoncent que nous allons « regretter » M. Obama. Ah bon, pourquoi ? Mais parce qu’il est beau, pardi, élégant, félin, magnifique danseur. Rend-on hommage à Fred Astaire, ou à un homme politique ?

 

Surtout, c’est quoi, cette manière d’analyser l’action d’un politique ? Sommes-nous dans Gala ? Dans Points de vue et images du monde ? Dans un magazine pour salons de coiffure ? La moindre des choses, quand on prétend commenter la politique, c’est justement de se méfier de l’image. Démonter le mécanisme de création d’une idole. Avec tout ce qu’elle peut avoir d’enrobant, d’édulcorant, d’anesthésiant. Lire, dans le Matin dimanche, la politologue Nicole Bacharan, s’extasier face au « trot » du président, sa « souplesse », sa « classe sexy » quand il descend d’avion, mais où sommes-nous ? Dans quelle presse, quel journal ? Quid de l’Ukraine ? Quid de la Syrie ? Quid de ses lacunes en politique internationale ? Quid de l’endettement abyssal des États-Unis, pour longtemps débiteurs des banques chinoises ? Consœurs, confrères, de grâce, un minimum de sens critique : la pâmoison face au danseur félidé, laissons cela aux groupies.

 

Pascal Décaillet

 

 

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08/01/2017

L'homme-dieu, ça fatigue

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Huit ans et deux mois après, je republie le commentaire "L'homme-dieu, ça fatigue", paru ici même, sur mon blog, le 6 novembre 2008, lendemain de la première élection de Barack Obama.

 

A ce niveau-là, ça ne ruisselle plus, ça dégouline. L’omniprésence, sans le moindre bémol, dans la presse romande, les blogs, chez les rédacteurs en chef, de la figure d’Obama en Sauveur, en Rédempteur, en Recommenceur de la vie, a quelque chose qui devient déjà pénible à supporter. Non que l’homme soit dépourvu d’éminentes qualités. Non que sa victoire ne soit pas éclatante, ni qu’elle ne marque un tournant évident, après huit années plombées de médiocrité. Mais une telle unanimité, comme en sectaires pâmoisons, parfois jusqu’à l’hagiographie, dans une profession comme le journalisme où le doute et la discordance devraient tout de même avoir une certaine place, il y a quelque chose qui aiguise l’étonnement.

 

Il n’est pas question ici des foules, qui sont ce que par nature elles sont, invasives et adhérentes comme laves volcaniques. Pas question, non plus, de cette part de rêve et de candeur qui, à différents niveaux, nous habite tous, nous brandit comme un calice l’idée du progrès, nous fait croire au salut par la seule apparition d’un homme nouveau. Comme si l’Histoire était autre chose que tragique, comme si elle était pétrie d’une autre argile que l’archaïque noirceur de nos pulsions de pouvoir, de domination, celles d’Obama comme de Kennedy, de Nixon. C’est à leur capacité à relever les défis de leur temps – et à défendre les intérêts profonds de leur pays – que le temps jugera ces hommes-là. Pas à la part de morale projetée par les foules. Ni à celle de l’éblouissement devant un physique, la symbolique d’une couleur de peau, les capacités rhétoriques, l’habileté de campagne pour actionner la machine à fabriquer des rêves. Que tout cela ait pu, peut-être, relever d’un immense artifice (certes génialement construit, orchestré et mis en scène) ne semble pas, pour l’heure, un thème.

 

A partir de là, Obama sera peut-être un grand président. Et puis, peut-être pas. Nul ne le sait. Après quelques mois d’état de grâce, il prendra ses première décisions difficiles, aura à faire la guerre, se salir les mains, se rendre impopulaire, décevoir, bref faire de la politique. C’est sur ce travail-là qu’il faudra apprécier son œuvre et sa trace, à cette aune-là, celle des réalités, de l’inévitable moisissure des choses du pouvoir, au mieux fermentation, mais où le risque du miasme n’est jamais très loin. Après les rêves de campagne, voici venu le temps du pouvoir. Ancré dans la nature humaine, qui n’est pas exactement celle des anges. Disons, un peu moins volatile. Et un peu plus accrochée aux entrailles de la terre.

 

 
Pascal Décaillet

 

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06/01/2017

Mon soutien à Christophe Darbellay

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Sur le vif - Vendredi 06.01.17 - Jour des Rois - 17.17h

 

Certains voudront y voir une filiation commune dans l’ordre de la Dranse, ou une fascination partagée pour la verticalité glissante des pentes du Catogne. Qu’ils y voient ce qu’ils veulent. D’autres relèveront une complicité dans l’amour du pays physique, ce Valais des sentiers, des sources, de la lumière qui scintille sur chaque pierre, dans chaque âme, chaque cœur. Culture commune, oui. Souches, c’est sûr. Horizons reconnaissables, montagnes nommées, cols, et jusqu’à d’insoupçonnés ruisseaux de montagne, aux patronymes divinatoires.

 

Il y a de cela, certes. La politique est chose complexe, où le rationnel, sans rémission, le dispute à l’affectif. En Valais, j’ai mes racines. Je ne les oublie jamais. Telle vallée, entre les monts, me sera pour toujours maternelle. Telle autre, où le Trient rencontre l’Eau Noire, paternelle. L’Histoire du Valais, en tout cas depuis 1798, je l’ai en moi.

 

Je connais Christophe Darbellay depuis une petite vingtaine d’années. Je l’avais reçu en radio, la toute première fois, à Forum, alors qu’il était numéro deux de l’Office fédéral de l’Agriculture. Très vite, j’ai compris qu’il irait loin. Par son intelligence. Mais aussi, par la rapidité de l’instinct. Depuis longtemps, je connaissais son oncle Vital, un homme admirable, tellement chaleureux, qui présidait le groupe PDC du National quand j’étais correspondant politique à Berne. Vital Darbellay : la sève et le sourire du christianisme social, comme si Rerum Novarum (1891) s’incarnait, renaissant de la poussière. Christophe vient de ce monde-là, c’est important. Cette origine indique d’autres priorités, d’autres références, d’autres valeurs, que la seule arrogance du pouvoir.

 

D’aucuns me disent : « Pourquoi soutiens-tu Darbellay, tu es plus à droite que lui, tu as condamné publiquement (dans l’édito du Nouvelliste) son comportement face à Blocher, en décembre 2007 ? ». Ils ont raison de me poser cette question, je les comprends. Il est vrai que l’ensemble de mes adhésions politiques, constamment réaffirmées, lutte pour la souveraineté du pays, soutien à l’initiative du 9 février 2014, volonté de réguler fermement les flux migratoires, combat pour le protectionnisme, principalement en matière agricole, tout cela me rapproche rationnellement plus de l’UDC que la ductilité du Flandrin des Glaciers.

 

Mais voilà, la politique transcende souvent le périmètre du rationnel. Je ne connais pas personnellement M. Voide, n’ai strictement rien contre lui, ai même entendu qu’il avait fort bien présidé le Grand Conseil, et lui reconnais le droit de tenter sa chance. Mais la méthode, allez disons-le comme cela, ne m’inspire que modérément. J’aime les hommes seuls. J’aime ceux qu’on attaque. J’aime, en chacun de nous, l’ultime carré de fierté face à la mitraille adverse. Voilà pourquoi, étant moi-même fort seul en décembre 2007, j’avais attaqué Darbellay, dans l’affaire Blocher, sur une question de positionnement politique, je n’en renie rien. Voilà pourquoi, aussi, je ne l’ai jamais attaqué sur d’autres terrains, préférant le silence à la meute boulevardière.

 

Le corps électoral valaisan, en mars, choisira-t-il M. Darbellay ou M. Voide ? Je n’en sais rien. Mais j’apporte ici mon soutien au premier des deux, non contre le second, mais parce qu’il me semble que la politique valaisanne, dans cette élection, dispose d’une occasion unique de conduire aux affaires une génération nouvelle. Des hommes qui, avant de se présenter à Sion, ont joué un rôle important à Berne. Le Valais ne pourra que bénéficier de leurs réseaux, de leurs connaissances des arcanes nationales. Dans ces hommes, il y a depuis quatre ans Oskar Freysinger. Il pourrait y avoir, cette année, Christophe Darbellay et/ou Stéphane Rossini. Génération nouvelle, oui, professionnalisée par l’ascèse à la politique fédérale.

 

Comme vous le savez, il m’est arrivé naguère de faire un peu de radio. J’ai lancé, il y a seize ans, la formule actuelle de Forum, une heure entière avec des invités en direct et plusieurs débats, ancrés dans l’actualité du jour. J’ai produit et dirigé cette émission pendant un peu plus de cinq ans. C’était une époque héroïque, où nous lancions sur les ondes, en tout premier, ceux qui allaient faire la politique suisse, dans les années suivantes. Pierre-Yves Maillard, Pierre Maudet, Christophe Darbellay, Oskar Freysinger. Nous n’étions pas, à l’époque, des repreneurs d’informations, nous en étions plutôt les créateurs, à la source. J’ai vu arriver Darbellay au National, en 2003, j’ai vu à quelle vitesse il a pris l’ascendant, je l’ai vu conquérir, puis tenir une décennie le parti. Franchement, au-delà des positions idéologiques, j’étais soufflé par l’animal politique. Je le suis encore.

 

A partir de là, le corps électoral valaisan fera ce qu’il voudra. Et son choix devra être respecté. Mais j’ai tenu, publiquement, à affirmer ici un soutien. Il va à l’homme d’expérience, d’intelligence, et surtout d’un rare instinct. Il va, surtout, à l’homme tout court, pour lequel je n’ai jamais caché ma sympathie. D’aucuns me maudiront d’avoir commis ces lignes. D’autres s’en réjouiront. Cela m’est égal. Je n’écris ni pour plaire, ni pour caresser l’opinion. J’ai des choses à dire, je les dis, c’est tout. Bonne chance au Valais : ce canton d’exception n’a pas fini d’étonner le reste de la Suisse.

 

Pascal Décaillet

 

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05/01/2017

Les aveugles en chemise blanche

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Sur le vif - Jeudi 05.01.16 - 12.39h

 

Nos beaux esprits, qui ont cassé du Serbe pendant toutes les années 1990, et passé une décennie à émettre des jugements à l'emporte-pièce, sans rien connaître à la complexité des Balkans, ni à leur Histoire, auront-ils le loisir de se pencher sur le procès de cet adorable ancien Premier Ministre kosovar, accusé des pires exactions sur des Serbes au moment où il était actif dans "l'Armée de libération du Kosovo", dont tout le monde connaît l'infinie douceur, notamment en matière de trafic d'organes ?

 

Comme le rappelle à l'instant Alain Franco, à la RSR, lors du premier procès de cet individu, peu après les événements, Carla del Ponte avait eu toutes les peines du monde à réunir des preuves contre lui, les services américains ayant tout fait pour éliminer les traces. De nombreux témoins à charge avaient été purement et simplement éliminés. Il fallait accréditer l'idée que le Bien était du côté kosovar, le Mal du côté serbe. Image construite, imposée, par les Américains et les Allemands, gobée avec jouissance et avidité par nos chers intellectuels, eux dont la distance critique devrait justement être le fleuron.

 

Eh oui, les guerres balkaniques des années 1990-2000, que pour ma part j'ai suivies de très près, m'étant rendu sur place et ayant accumulé documents et témoignages, c'était aussi cela. Mais personne n'en parle, ou si peu.

 

L'Histoire de ces guerres demeure totalement à écrire. Pendant dix ans, nos braves intellectuels parisiens, relayés par quelques perruches romandes, n'y ont vu que du feu. Désignant d'emblée, dès l'automne 1990, le coupable et les victimes, le méchant et les gentils, ne voulant décrypter les évènements que par le prisme des "droits de l'homme", refusant de prendre en compte la complexité de l'Histoire balkanique, ainsi que (par exemple) le rôle des services secrets allemands de ce cher M. Kohl, dans l'affaire du Kosovo, et plus généralement dans le démembrement de la Yougoslavie, ces beaux esprits ont fait preuve de l'une des plus grandes cécités de l'Histoire européenne de l'après-guerre.

 

Ils n'ont rien vu. Ni le jeu des Allemands. Ni celui des Américains. Ils ont applaudi, béats, au bombardement de Belgrade, en avril 1999, alors même qu'Helmut Schmidt, ancien Chancelier d'Allemagne fédérale, répondant le jour même à mes questions dans son bureau de Hambourg, les condamnait vivement.

 

Quand je dis que 2017 doit être l'année de la lucidité, c'est contre cet immense cortège d'aveugles en chemises blanc lustré, s'avançant dans un noir d'ébène en psalmodiant la morale, que je veux, plus que jamais, rétablir - là où j'ai les connaissances nécessaires - la vérité des faits.

 

Non pour "réinforner", ce mot nouveau m'insupporte. Mais pour informer, tout simplement.

 

Pascal Décaillet

 

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04/01/2017

Que 2017 soit l'année de la lucidité !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 04.01.16

 

Du Brexit à l’élection de Donald Trump, en passant par le 9 février 2014, nos belles âmes ne cessent de se repentir : « Nous n’avons rien vu venir ». Que font-elles ? Elles passent leur temps à proclamer leur cécité. Comme si être aveugle était leur nature, inéluctable. Une fois de plus, elles se trompent. En politique, nul n’est certes devin. Mais passer totalement à côté du réel ne relève pas d’une fatalité. Pour lire, décrypter les enjeux, il existe des outils. Pas ceux de la compassion. Ni de la morale. Non.  La lente, patiente, observation du réel, sur de longues années, parfois des décennies, la lecture de milliers de livres d’Histoire, la fréquentation des archives et des témoignages. Cela exige assurément un certain effort, peut-être même une vie d’ascèse. Dans cet ordre d’action, comme dans celui de l’écriture, il ne faut pas être paresseux.

 

Des horreurs, dans ce monde, il y en a. Il y en eut, il y en aura toujours. Le principe de la guerre, avec tout ce qu’il a de mortifère, dévastateur, avec son lot de violences extrêmes, est profondément ancré dans l’espèce humaine. Je doute, pour ma part, qu’on puisse jamais l’éradiquer. De Stalingrad à Alep, de Coventry à Dresde, il y aura toujours des civils sous les bombes, des innocents massacrés, comme dans les Ecritures, et comme « Les Tragiques », ce chef d’œuvre d’Agrippa d’Aubigné, qui nous raconte, en vers, les Guerres de Religion, et notamment la journée sanglante de la Saint-Barthélemy, ce 24 août 1572, où les protestants de France, sous le règne de Charles IX, furent massacrés dans d’atroces souffrances. A l’époque, il n’y avait ni radio, ni télévision, ni même des journaux, ni réseaux sociaux. Mais il y eut le regard de ce grand poète, Théodore Agrippa d’Aubigné, mort à Genève le 9 mai 1630. Comme la Guerre de Troie eut Homère, les Guerres de Religion eurent Agrippa.

 

C’est de cela que nous avons besoin : le regard. Nous n’avons pas le génie du poète, ni celui du romancier, mais il n’est interdit à personne d’entre nous de s’intéresser à la marche du monde. Ce travail, immense et passionnant, ne passe pas par des leçons de morale, mais par l’observation du réel. Je n’invite pas ici au cynisme, fût-il celui, génial, d’un Machiavel, non, nous avons tous le droit de nous émouvoir. Mais je ne pense pas que l’émotion doive primer sur l’impérieuse nécessité de compréhension. Cette dernière implique de s’intéresser à toutes les parties présentes dans des conflits, y compris celles que l’on juge coupables. Elle exige surtout, pays par pays, région par région, une intense plongée dans l’Histoire : que comprendre de l’affaire syrienne, si complexe, sans s’instruire sur le morcellement confessionnel, l’héritage colonial, les rivalités de clans, de tribus, le poids des grandes puissances de la région, comme la Perse, ou la Turquie ? Dans cette optique, j’invite chaque lectrice, chaque lecteur, à ouvrir des livres d’Histoire, en lire cent avant d’émettre le premier jugement. Que 2017 soit l’année de la lucidité ! Je vous la souhaite, à tous, chaleureuse et riche de découvertes.

 

Pascal Décaillet

 

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22/12/2016

Courage et vision

topelement.jpg Commentaire publié dans GHI - 21.12.16

 

Il n’est pas toujours facile d’avoir raison avant tout le monde. Surtout lorsque Noël approche, avec son ambiance de cadeaux, sa nécessité d’apaisement des consciences. On passe pour un bougon, un empêcheur : c’est l’habit qu’a dû endosser le député PLR Cyril Aellen, porte-voix d’une opposition de 40 députés, ceux qui ont dit non au budget 2017 du Canton de Genève. Contre 56, vainqueurs, qui ont dit oui.

 

Cyril Aellen est l’un des meilleurs députés de la République, sans doute le meilleur. Son refus du budget ne procède pas d’un coup de tête, ni d’une quelconque intention de se profiler : il aurait pu allègrement être candidat au Conseil d’Etat en 2018, il avait franchement ses chances, il a préféré ne pas l’être.

 

Non. Nous avons simplement affaire à un parlementaire qui a du courage, et de la vision. Sa politique budgétaire, qui refuse les déficits et veut combattre à la source l’endettement, Cyril Aellen ne l’a pas élaborée sur un coup de tête : il la couve et la développe, patiemment, depuis des années. L’homme est solide, cohérent, il prend son temps, sait où il va.

 

J’écris ces lignes, d’autant plus volontiers qu’avec mon vieux fond plutôt étatiste, je ne partage pas les options libérales du député Aellen. Et peut-être l’aurais-je voté, ce budget, que sais-je ? Mais le combat solitaire et courageux d’un homme à la pensée structurée et au caractère bien trempé, ne peut que provoquer mon admiration. Il n’est vraiment pas candidat, en 2018 ? C’est bien dommage !

 

Pascal Décaillet

 

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21/12/2016

2017 : l'autre printemps des peuples !

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 Commentaire publié dans GHI - Mercredi 21.12.16

 

Le printemps des peuples, c’était 1848, cette année si décisive pour la Suisse. Mais en voici poindre un autre, près de deux siècles plus tard : celui des masses citoyennes, contre des élus sourds à leurs volontés.

 

 

On les entend déjà depuis des mois, ces voix des peuples qui n’en peuvent plus de gronder. 9 février 2014, Brexit, élection de Donald Trump, il y a dans notre monde quelque chose qui commence à bouger. Oh, ça n’est pas linéaire, l’Histoire ne l’est jamais : sa démarche est celle du crabe, titubante, chancelante, incertaine. Nul progrès qui ne soit suivi de recul. Nulle éclaircie sans ténèbres. Mais enfin, nous le percevons tous, il y a, venu des entrailles de la terre, comme un tremblement précurseur. J’ai parlé ici de Révolution conservatrice, je le crois plus que jamais. Mais il y a aussi la promesse, et peut-être l’imminence, d’un printemps des peuples. Un bourgeonnement des consciences. Une volonté de s’approprier la politique de façon massive, directe, par le suffrage universel. Sans trop s’en laisser conter par les corps intermédiaires. En Suisse, nous connaissons cela, grâce à l’outil incomparable de la démocratie directe. Mais beaucoup de nos voisins, qui en sont aujourd’hui privés, rêvent de s’en emparer.

 

Dire cela, est-ce de l’antiparlementarisme ? Oui, si vous voulez. J’assume sans hésitation, pour ma part, une vieille et viscérale méfiance face aux cénacles d’élus, lorsque ces derniers, hélas, torpillent les décisions du suffrage universel, comme ils viennent de le faire, à Berne, dans l’application du 9 février 2014. Lorsque les Chambres fédérales, après des mois de palabres, démontent à ce point la volonté souverainement exprimée par le peuple et les cantons, c’est le rapport de confiance lui-même, entre le peuple et ses élus, qui se trouve entamé. Une fois de plus ! Comme il le fut pour les Français, après leur décision sur le Traité européen, au printemps 2005. Les Parlements de notre vieille Europe, naguère si libérateurs lorsqu’il s’agissait de combattre l’absolutisme d’Ancien Régime, ne voient-il pas qu’ils se transforment eux-mêmes en machines à s’isoler ? C’est grave, c’est central, c’est autour de cette surdité coupable que s’articuleront, dans nos pays, les prochaines Révolutions : contre les corps intermédiaires, pour le suffrage universel.

 

Je dis bien « le suffrage universel ». Je ne dis pas « le peuple », mot certes plus beau, plus chaud, plus romantique, mais pas assez précis. Ce qui m’intéresse, c’est le « démos », le corps électoral. Pas la masse hurlante des rues. Le Révolution que je sens poindre, je ne souhaite certainement pas qu’elle soit celle du débordement, mais au contraire celle de masses citoyennes qui, au fil des ans, de dotent des moyens institutionnels d’influer sur le pouvoir. Comme nous en disposons, en Suisse, avec les initiatives et les référendums. La décision de quatre millions de citoyens, sur un objet précis, un beau dimanche, au terme d’une vaste campagne nationale, vaut bien celle de 246 parlementaires, non ? Alors, voilà, 2017 pourrait bien être une année décisive, tiens disons déjà en France, dans la montée de ce sentiment populaire. Guettons cela, vivons-le, avec la passion qui est la nôtre. A tous, j’adresse ici mes meilleurs vœux pour les Fêtes de fin d’année.

 

Pascal Décaillet

 

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15/12/2016

Pleurs sur la Ville

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Commentaire publié dans GHI - 14.12.16

 

Personne n’est obligé de se porter candidat à une élection, pour aller siéger cinq ans dans un Parlement, ou un délibératif communal. Il y a mille autres manières de faire de la politique, par exemple en s’engageant dans la démocratie directe, initiatives ou référendums. Nulle obligation, donc. Mais si on tient absolument à faire partie d’un cénacle, Conseil municipal, Grand Conseil, National ou Etats, alors il faut respecter certaines règles. Edictées par le règlement de ces instances.

 

L’une de ces règles, c’est que les décisions se prennent à l’intérieur du périmètre. Et que prendre le public à témoin, pour pleurnicher d’un vote qui vous serait contraire, ne sert à rien. Tout au plus, à vous ériger un victime, démarche qui en politique n’est jamais très bonne.

 

Ainsi, en Ville de Genève. Samedi 10 décembre, une majorité, formée du MCG, du PLR, de l’UDC, d’Ensemble à Gauche et de quelques Verts, a refusé le budget 2017, pour le renvoyer en Commission. Est-ce bien, est-ce mal ? C’est ainsi ! La politique est faite de rapports de forces, il faut se battre pour faire pencher la balance, larmoyer après est totalement inutile.

 

Hélas, trop de membres du Conseil municipal, à Genève, comme d’ailleurs du Grand Conseil, ont de plus en plus l’habitude de jouer les pleureuses, après coup, face au public, dès qu’un vote ne va pas dans leur sens. Les réseaux sociaux s’y prêtent à merveille. Cette posture est une erreur. Elle ne renforce pas le crédit de ceux qui l’arborent.

 

Pascal Décaillet

 

 

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14/12/2016

Parler au peuple : tout commence par là !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 14.12.16

 

« Je vous ai compris ! ». En cinq syllabes, prononcées le 4 juin 1958, sur le balcon du Gouvernement général, à Alger, Charles de Gaulle, qui vient de revenir aux affaires après douze ans et demi d’absence (20 janvier 1946), galvanise une foule et inscrit son verbe dans le marbre de l’Histoire. Qu’il ait, en fait, inauguré quatre ans de malentendus avec les Français d’Algérie, n’a pas été retenu. On se souvient juste de la magie des quatre mots, ils nous assaillent la mémoire. On peut dire la même chose de Kennedy à Berlin, « Ich bin ein Berliner », quatre mots aussi. Ou de Martin Luther King, « I have a dream », quatre syllabes. Chaque fois, le mot « Je », chaque fois un choc de sons très courts. Chaque fois, l’homme parle au peuple. Avec des mots simples, des mots de tous les jours. Les mots du cœur. Les pète-sec, toutes lèvres pincées, appellent cela « le langage affectif », qu’ils opposent au discours rationnel. Comme s’il était déshonorant de s’adresser aux gens avec des mots qu’ils comprennent.

 

La vérité, c’est que peu de politiques savent parler au peuple. Ils ont appris, au mieux, à s’exprimer dans le gros plan d’une émission TV, surtout ne pas trop bouger, pas d’esclandre, pas d’outrance. Ils l’ont tellement bien appris qu’ils en ont totalement perdu le goût de l’estrade, de la foule à conquérir, parler loin, pour le dernier, tout au fond de la salle, comme au théâtre. La foule : s’adresser à elle, la prendre à partie, la faire rire, l’émouvoir, la faire vibrer aux accents de fraternité. Très longtemps, ce fut cela, la rhétorique politique, ça passait par le miracle d’une voix. Aujourd’hui, on la juge excessive, parce qu’il faut s’inscrire dans des formats : le plan TV, le nombre de signes Twitter. Souvent, on y perd en énergie, en saveur, en présence. Et les quelques rares qui osent encore l’adresse directe au plus grand nombre, on les qualifie de « populistes ». On les étiquette. On les sort du champ. On les maudit.

 

Evidemment, on a tort. Parler simplement, pour être reçu par tous, n’appauvrit en rien le propos : au contraire, cela le sert ! A qui s’adresse le politique ? A un corps électoral (en Suisse, au niveau fédéral, toute personne ayant la nationalité, et l’âge de 18 ans) de plusieurs millions d’âmes. Toutes, assurément, ne sont pas agrégées de grammaire ! Ni lectrices de Kant. Donc, il faut aller vers elles. C’est aussi simple que cela. Sans aucune concession sur le fond. Mais en le traduisant en mot clairs, audibles, imagés, immédiatement compréhensibles. Parler au grand nombre, c’est servir la citoyenneté, puisqu’on étendra le champ de la compréhension. J’invite ici toutes les femmes, tous les hommes qui font de la politique, de gauche ou de droite, de tous bords, à s’imposer l’absolue rigueur rhétorique de la clarté et de la simplicité. Au service de tous ! Si cela, c’est être populiste, alors je veux bien : soyons tous populistes, dans ce sens-là, celui de parler au peuple avec les mots qui sont les siens.

 

Pascal Décaillet

 

 

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13/12/2016

La trahison des clercs

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Sur le vif - Mardi 13.12.16 - 06.08h

 

Après des mois de travail de sape, où il a entrepris toutes choses pour dénaturer la volonté clairement exprimée, le 9 février 2014, par le peuple et les cantons, le Parlement est parvenu à ses fins.

 

Pour tous ceux, majoritaires, qui avaient voté cette initiative, parce qu'ils veulent une vraie régulation des flux migratoires sur la Suisse, il s'agira de s'en souvenir. Par une double défiance :

 

1) En octobre 2019, pas de réélection pour les responsables de cette dénaturation.

 

2) Défiance accrue envers l'institution parlementaire elle-même. En actionnant à fond les ressources de la démocratie directe, où les citoyennes et citoyens, délivrés de ces intermédiaires pesants et d'un autre âge, agissent directement, à l'issue de vastes débats populaires à l'échelle du pays tout entier, sur le destin national.

 

Le combat entre souveraineté populaire et système représentatif est clairement engagé en Suisse, pour de longues années. La cause de ce combat, c'est, au plus haut niveau du pays, pour reprendre le titre du chef d'œuvre publié en 1927 par Julien Benda, la trahison des clercs.

 

Pascal Décaillet

 

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10/12/2016

Trump aux enfants ? - Tout simple !

 

Sur le vif - Samedi 10.12.16 - 17.33h

 

"Comment expliquer Trump à mes enfants ?", se demande, torturé, mon confrère Stéphane Bussard, qui vient de passer cinq ans aux États-Unis comme correspondant. A lire le libellé de sa question, on dirait qu'il doit leur raconter un génocide, des horreurs, des abominations.

C'est tout simple, Cher Confrère. Il suffit de dire la vérité des choses, en demeurant factuel. En tenant, à peu près, ce langage :

 

" Chers enfants,

La grande démocratie américaine, en vigueur depuis 1776, avec des Présidents depuis 1789 (George Washington), a procédé cet automne, en fonction de ses règles, à l'élection du Président, qui se déroule tous les quatre ans, dans les premiers jours de novembre. C'est un poste très important, parce que le Président américain dirige l'une des plus grandes puissances du monde.

A l'issue d'un combat certes dur, mais parfaitement régulier, où chacun a pu s'exprimer, le candidat républicain, Donald Trump, a remporté l'élection, face à sa rivale démocrate, Hillary Clinton. Le vote doit être confirmé par les grands électeurs le 19 décembre. Et le 20 janvier, M. Trump entrera en fonction, pour quatre ans, jusqu'au 20 janvier 2021. Peut-être huit ans, s'il est réélu.

M. Trump profite de cette période de transition, comme l'ont toujours fait les présidents élus, pour nommer les ministres de son cabinet et définir les premières grandes orientations de son mandat. Ces dernières seront conformes à ses engagements de campagne, et non à ceux de sa rivale, puisque c'est lui, et non elle, qui a été élu.

Son programme est protectionniste sur le plan économique, isolationniste quant au déploiement américain dans le monde. Il vise à réguler l'immigration, notamment celle qui vient du Mexique, sur la frontière Sud. Il entend s'occuper prioritairement de l’intérieur du pays, par exemple en rénovant des infrastructures (routières, ferroviaires) vieillissantes, qui datent du New Deal, le puissant programme de relance de son lointain prédécesseur, le très grand Président Franklin Delano Roosevelt (1933-1945). Toutes choses qui ont été parfaitement annoncées pendant la campagne, et sur lesquelles l'électorat américain a voté en totale connaissance de cause. La moindre des choses, quand on obtient la confiance du peuple, c'est de respecter et d'appliquer ses engagements de campagne. Si on est élu, ça n'est pas pour faire la politique de son adversaire, battu.

Je sais, chers enfants, j'ai utilisé ici des mots un peu compliqués, comme "grands électeurs", "protectionnisme", "isolationnisme", "New Deal". Je reviendrai sur tout cela demain soir, et les soirées suivantes, c'est très facile à comprendre, vous verrez. Maintenant, il est l'heure d'aller au lit ! Comment ? Vous voulez encore une histoire ? De cow-boys et d'Indiens ? Bon OK, mais d'abord tout le monde va se brosser les dents ! "

 

Et toc, Cher Confrère. Simple, factuel, juste, vérifiable. Rien de dramatique. Rien d'apocalyptique. Rien qui relève de la morale. Juste des faits.

 

Pascal Décaillet

 

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09/12/2016

Vive Philippe Morel !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 07.12.16

 

Philippe Morel : un grand chirurgien, spécialiste de la transplantation, respecté par tous, en Suisse et à l’étranger. Un homme qui a sauvé des vies. Un professeur de médecine. Un député de la République. Et en plus, un colonel. Un homme sympathique, chaleureux, travailleur infatigable, surdoué dans son métier. Bref, un type comme on aimerait qu’il y en ait un peu plus.

 

Alors voilà, les succès créent des jaloux, toujours et partout. Dans sa profession, aux HUG, dans la politique, dans tous les domaines où il s’active. En soi, rien de grave. Sauf que là, ça commence à prendre des proportions dantesques. Ou romanesques. Il y en a, bien cachés, qui veulent tellement sa peau que le moindre froncement de sourcil de Morel est pour eux une occasion d’ajuster leur tir. Comme dans le film Stalingrad, le duel entre ces deux tireurs d’élite : on se guette pendant des jours, et au premier mouvement vous êtes mort.

 

Dans une affaire récente, impliquant un laboratoire des HUG, sur le fond de laquelle nous n’avons pas ici compétence pour statuer, revoilà l’armada des vieux ennemis du Professeur Morel. Ils sont comme ça, ils surgissent régulièrement, comme de beaux diables, tournicotés pas le ressort. Pour ma part, sans rien connaître en médecine, enfin juste comme patient, ni aux bisbilles internes aux HUG, je veux dire ici, publiquement, de façon signée et assumée, mon admiration et mon amitié pour Philippe Morel. Un homme de compétence, de talent et d’enthousiasme. Ça nous change des souris grises. Et des pète-sec.

 

Pascal Décaillet

 

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08/12/2016

Les journalistes ne sont pas des prophètes !

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Édito publié dans le dernier numéro du bimensuel BILAN - 07.12.16

 

Voilà plus de trente ans que je suis journaliste, n’exerçant d’autre profession que celle-là, scrutant passionnément la politique suisse, mais aussi internationale, animant tous les soirs des émissions citoyennes en télévision. En vérité, quarante ans : j’ai eu la chance, grâce à Claude Monnier, qui nous a quittés cette année, de commencer à l’âge de 18 ans, première année d’Uni, pour des piges au Journal de Genève. Vieilles machines à écrire, textes rendus à minuit, dans l’ambiance dix-neuvième siècle de la rue du Général-Dufour, odeur incomparable du journal qui sortait, sous nos yeux. Et qui défilait même au-dessus de nos têtes, en attendant l’expédition. Au Journal de Genève, c’était l’aventure totale, le produit créé d’un bout à l’autre, de l’idée de l’article jusqu’au quotidien tout chaud, au milieu de la nuit. Emotion, bonheur, plénitude, rien que d’y penser. De cela, j’aurai eu l’honneur d’être artisan.

 

Aujourd’hui, ce métier va mal. Pour peu, remarquez, qu’il se soit jamais « bien porté », depuis Théophraste Renaudot, en passant par l’Affaire Dreyfus, la presse d’opinion qui se déchirait, ou pire : la presse aux ordres. Il va mal aujourd’hui, non parce que les techniques évoluent, et que le numérique emporte tout (nous nous y adapterons), mais parce que certains journalistes semblent avoir l’art d’entreprendre toutes choses pour ruiner le crédit de leur propre profession. Ainsi, cette singulière manie, dans notre corporation, de vouloir à tout prix prédire l’avenir : telle initiative, vous allez voir, passera (ou non), le Royaume Uni refusera le Brexit, Mme Clinton sera élue, Alain Juppé sera le champion de la droite. Oh, zut, ça n’est pas Juppé, sorry, mais alors, croyez-moi, Fillon sera président !

 

Je ne comprends pas cette posture. D’abord, parce qu’en prenant le risque de la prévision, ne jouissant pas tous de la puissance d’ambiguïté d’une Pythie, ou d’une Cassandre, ou d’un Elie, ou d’un Jérémie, on court mathématiquement un risque sur deux de se planter magistralement, et de passer pour un Pied-Nickelé. Surtout, plus sérieusement, parce que le métier de journaliste me semble déjà avoir largement assez de boulot à tenter de décrypter le passé et le présent, pour s’embarrasser d’un point de vue sur l’avenir. Ainsi, à l’usage, toujours un peu périlleux, de la boule de cristal, je suggère à mes collègues de préférer la lecture des livres d’Histoire. Pas des dizaines, pas des centaines, mais des MILLIERS de livres, au cours de leur vie. On y découvre la savoureuse imprévisibilité du passé. Ce dernier n’est jamais comme on croit. Et même si on a déjà lu une foule d’ouvrages sur un sujet, la toute dernière lecture précisera, corrigera, contredira les précédents. Seule cette dialectique, toujours recommencée, de témoignages, parfois antagonistes, permet, patiemment, de construire une connaissance historique.

 

Cette conscience du passé donne des clefs pour l’avenir, mais évidemment pas des certitudes. Disons qu’une connaissance un peu nourrie de l’Histoire balkanique aurait permis, dès 1990, aux journalistes d’ici d’embrasser avec un moins de diabolisation pour un seul camp la question du démembrement de l’ex-Yougoslavie. Autre exemple : quelques lectures sur l’Orient compliqué auraient peut-être évité à certains, au printemps 2003, d’applaudir à tout rompre lors de l’intervention américaine de M. Bush Junior en Irak. Ou encore : une connaissance des fondamentaux de l’Histoire britannique aurait pu aider certains à mieux comprendre le Brexit, sans immédiatement traiter d’attardés, ou de repliés, ceux qui avaient voté oui à cette option.

 

Alors oui, chères consœurs, chers confrères, je vous encourage vivement à investir votre avenir dans une plongée vers… le passé ! Les archives. Les témoignages. La fragilité des êtres. La perpétuelle noirceur du pouvoir. Le paravent de la morale, pour satisfaire les appétits des puissants. Le sang des victimes. L’humus des cimetières. Le sacrifice. Le sens, et si souvent le non-sens. Cela ne vous donnera nulle clef de certitude. Mais cela vous vivifiera l’âme. Bonne chance à tous !

 

Pascal Décaillet

 

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07/12/2016

RIE III : on ne gouverne pas par hibernation !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 07.12.16

 

RIE III : la troisième réforme de l’imposition des entreprises. Avec ce fameux taux d’imposition unique à 13,49%. Un chiffre réputé savamment calculé, soupesé, au milligramme, pour éviter de faire fuir les multinationales, qui constituent une manne considérable pour la prospérité du canton. RIE III, depuis des mois, obsède littéralement la classe politique genevoise. Au point que certains députés, tous partis confondus, rencontrés par hasard dans la Vieille Ville, ne vous disent plus « Bonjour », mais « RIE III » en vous serrant la main ! Vous leur parlez de M. Renzi, M. Trump ou M. Hollande, ou du stratus d’automne, ils vous écoutent à peine, et reprennent avec « RIE III ». Même le CEVA, en 2009, n’avait réussi à atteindre ce niveau obsessionnel d’incantation.

 

Le CEVA, parlons-en ! C’est la comparaison qui s’impose. En 2009, nous avons vécu, le même automne, la votation sur le CEVA et les élections cantonales. Face à un parti qui montait (le MCG), il s’agissait de faire preuve de cohésion. Sur un thème, porteur d’avenir. Des radicaux aux Verts, tous les partis gouvernementaux n’ont plus juré que par le CEVA. Tout plan B était immédiatement jeté aux orties, c’était une question de survie : le CEVA ou la mort. C’est exactement dans cet état d’esprit que les partis gouvernementaux nous présentent aujourd’hui RIE III. A les entendre, ministre des Finances en tête, on a l’impression qu’hors de cette question amirale, plus rien n’existe. Il faudrait non seulement accepter le principe, mais le chiffre, au centième près. Nulle contestation possible. On est face au dogme. Faudrait-il, comme à Rome en 1870, conférer au Conseil d’Etat le statut d’Infaillibilité ?

 

La réponse est non. La politique, ce ne sont ni des dogmes, ni des encycliques. Ça passe par une dialectique. Cela exige un Parlement qui fasse son boulot. Une ouverture de la discussion aux partis non-gouvernementaux (UDC, Ensemble à Gauche), plutôt que de les placer devant le fait accompli. Surtout, cela exclut toute forme « d’arrangement », comme il semble en poindre, par exemple s’abstenir de lancer des initiatives en matière financière, pendant un certain nombre d’années ! Oui, c’est une singulière forme d’armistice qui est en train de se concocter, en substance : « Laissez-nous mener en paix RIE III, en contrepartie nous maintiendrons des acquis ».

 

Ça n’est pas à cela que doit ressembler la politique. Déjà sur le CEVA en 2009, ce genre de consensus fleurait la naphtaline. Cette manière d’opérer aiguise l’idée que le monde parlementaire passe avec le gouvernement des pactes, plus ou moins publics, sur lesquels il n’a reçu aucun mandat de son électorat. Entre soi, on s’arrange ! Détestable procédé, sur le dos des citoyennes et citoyens de ce canton. Impression d’un petit monde où chacun se tient, entre les murs patriciens de la Ville Haute. Non, la politique ne doit pas être cela. Elle doit, au sens où l’entendait Pierre Mendès France, aller de pair avec la transparence. Le respect de la parole donnée. La confiance. Dans cette affaire, nous en sommes, hélas, assez loin.

 

Pascal Décaillet

 

 

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03/12/2016

Le monde, sans les socialistes

 

Sur le vif - Samedi 03.12.16 - 15.26h

 

Je l'ai dit maintes fois depuis des années, je ne comprends absolument pas pourquoi les socialistes suisses, ainsi que les syndicats, s'accrochent à ce point aux principes de mondialisation et de libre-circulation. Eux qui prétendent protéger les plus faibles, ne voient-ils pas que les premières victimes d'un monde sans frontières sont justement les plus précaires d'entre nous ?

 

Les socialistes et les syndicats s'accrochent à une libre-circulation qu'ils n'ont acceptée, il y a une quinzaine d'années, qu'à la condition qu'on lui adjoigne des mesures d'accompagnement. Or, AUCUNE de ces mesures, promises par les libéraux et le patronat, n'a été mise en oeuvre. Je dis bien : AUCUNE.

 

Les socialistes et les syndicats, comment font-ils pour ne pas voir qu'un minimum de régulation des flux migratoires (personne ne parle de fermer les frontières), et aussi un minimum de protectionnisme (urgent et vital dans le domaine agricole) sont les seuls garants d'une protection des plus démunis, chez nous ?

 

Les socialistes et les syndicats, au nom du vieux mythe de l'Internationale, vont-ils continuer à vouloir embrasser toute la globalité planétaire du monde, cette illusion, alors que les communautés humaines, surgies des entrailles de la terre, ont un vital besoin d’horizons définis, de bornes, de délimitations, en un mot de frontières au sein desquelles puisse s'exercer la loi voulue par tous, celle du démos.

 

Si les socialistes, en Suisse comme ailleurs, continuent dans ce déni, dans cette béatitude internationaliste, s'ils continuent à ignorer le principe de la nation, à mépriser les lieux de mémoire et la communauté des souffrances, les classes populaires les quitteront définitivement. Le monde continuera. Mais sans les socialistes.

 

Pascal Décaillet

 

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30/11/2016

Ca n'était qu'une primaire de la droite

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 Commentaire publié dans GHI - Mercredi 30.11.16

 

D’abord, ce scandale, déjà relevé ici la semaine dernière : les grandes chaînes nationales françaises nous ont couvert cette « primaire de la droite et du centre » avec la même liturgie, la même débauche de moyens, les même ridicules « envoyés spéciaux au QG du candidat », pour nous dire qu’il « va arriver d’une seconde à l’autre », que s’il s’était agi du premier ou second tour de la présidentielle. Lesquels n’auront lieu qu’en avril et mai 2017. Tout cela, pour quoi ? Pour l’immense marketing de cette famille politique, profitant ainsi des canaux nationaux pour un processus privé de désignation interne. Juste pour les taux d’audience : le processus de l’élection républicaine, la seule qui vaille, organisée par l’Etat, a été mimé par des privés, à leur profit.

 

Reste qu’il en émerge un homme de valeur. C’est du moins l’image qui émane de François Fillon, vainqueur de l’exercice. Je dis bien : « l’image ». Car au fond, que s’est-il passé ? Par ses qualités, bien réelles, la rigueur, la simplicité, la sobriété, l’ancien Premier ministre a touché les votants. C’est maintenant clair, on préfère l’austérité d’un notaire de province, surgi de Balzac ou de Mauriac, voire de Chabrol, à l’insupportable cliquetis de nouveau-riche associé à l’image de Nicolas Sarkozy. Dont acte. Mais ça n’est, toujours, qu’une image ! Ça définit un style, très français au fond. Mais ça nous renseigne encore assez peu sur la configuration politique du Monsieur.

 

Cette dernière est complexe, et, je l’affirme, contradictoire. Nous avons affaire à la fois à un conservateur, sur des questions de société, et à un libéral, voire un ultra, sur le plan économique. Du jamais vu depuis longtemps dans l’Histoire de France : Pompidou n’était pas si conservateur, ni si libéral ; de Gaulle n’était absolument pas libéral ; il faudrait peut-être voir du côté de Tardieu, ou Guizot, mais c’est bien lointain. Surtout, la Vieille France, provinciale et contre-révolutionnaire, qui n’a cessé d’exister en plus de deux siècles, n’est certainement pas celle du libre-échange économique, loin de là. Chez ces gens-là, on est autoritaire, mais social ; traditionnaliste, mais attaché à la cohésion. Singulier pays, passionnant, pétri d’Histoire, riche de ses contradictions : peut-être la personne complexe de François Fillon résume-t-elle quelques-unes des saveurs multiples de la France profonde.

 

Terminons par un coup de gueule. Contre la presse. Les moutons, toujours recommencés, comme la Mer, chez Paul Valéry. Pendant des semaines, ils ne juraient que par Juppé. Ce dernier s’effondre, et retourne gérer la ville de Montaigne : voilà qu’ils ne jurent plus que par Fillon, nous assurant déjà qu’il sera en mai 2017 à l’Elysée. En vérité, nul n’en sait rien ! Tant de choses, en six mois, peuvent encore se produire : que va-t-il se passer à gauche, que va faire le Front national, quelles secousses telluriques vont, peut-être, ébranler l’électorat français ? En résumé, Fillon émerge. C’est bien. Mais ça n’était qu’une primaire de la droite. Rien d’autre.

 

Pascal Décaillet

 

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23/11/2016

Foutez-nous la paix avec les années trente !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 23.11.16

 

Vous avez remarqué ? Dans une conversation, dès que quelqu’un se met à défendre le suffrage universel, il y a toujours, quelque part, un petit malin pour dire : « Hitler aussi a été élu par le peuple ». En général, ça jette un froid glacial, et ça met un terme au sujet. Et c’est bien dommage : faut-il, sous prétexte du 30 janvier 1933, renoncer à la souveraineté populaire ? Faut-il, parce qu’il y a eu le nazisme et le fascisme, s’interdire aujourd’hui, 80 ans plus tard, toute remise en question de la démocratie représentative ? Ou toute conception du monde syndical autrement que dans l’allégeance à la lutte des classes ? Faut-il, au motif que l’idée de nation, salvatrice en soi, a été dévoyée au profit du nationalisme, y renoncer ? En bref, faut-il continuer à se laisser impressionner par cette perpétuelle référence aux années trente, brandie, la plupart du temps, par des gens n’ayant qu’une connaissance très approximative de l’Histoire ? A toutes ces questions, la réponse est non.

 

La phrase « Hitler aussi a été élu par le peuple » est en général prononcée par le perdant d’une votation, par exemple d’une initiative, le dimanche soir du scrutin. C’est une manière de nous dire que le peuple n’a pas toujours raison, ce qui est d’ailleurs exact : il ne s’agit pas, dans notre système suisse, qu’il ait « raison », mais qu’il décide en ultime instance. Nous ne sommes pas dans une géométrie morale, mais dans une définition du souverain. Nous tous, citoyennes et citoyens, qui votons quatre fois par an, sur une multitude de sujets, nous sommes parfois dans le camp des vainqueurs, parfois dans l’autre : sachons perdre. Sans insulter le système, convoquer les ultimes semaines de la République de Weimar, nous prendre pour Thomas Mann (photo), le génial écrivain antinazi, ou Heinrich, son frère, ou Klaus, ou Erika. Ou Brecht. Ou Stefan Zweig. Il y a d’autres choses à faire, dans la rhétorique politique, que cet obsessionnel retour aux années trente.

 

Il se trouve que je suis un passionné de ces années-là. Les grands écrivains de l’antinazisme, je les ai lus. Je leur ai même consacré un chapitre de ma Série Allemagne, en 144 épisodes. Qu’on les lise, assurément. Qu’on les monte, sur les planches. Qu’on rende hommage à leur lucidité, leur courage. Mais de grâce, qu’on évite l’outrecuidance de se prendre pour eux, sous le seul prétexte qu’on défendrait la démocratie représentative contre le suffrage universel, l’ouverture des frontières contre leur régulation, le cosmopolitisme mondialiste contre l’attachement à la nation. Nous ne sommes plus au début des années trente. Les enjeux n’ont strictement rien à voir. Et il doit être parfaitement possible, dans nos pays, de plaider pour un conservatisme patriote, social, attaché aux valeurs du pays, sans se faire traiter immédiatement de nazi ou de fasciste. Ceux qui nous brandissent ces anathèmes, nous mentent. Ils pervertissent l’Histoire. Ils en dévoient le sens profond. Toute ma vie, je lutterai contre leur discours. Avec des arguments, des références. Sans jamais leur céder le moindre millimètre.

 

Pascal Décaillet

 

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22/11/2016

Décrispe-toi, Bébert, respire un coup !

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Sur le vif - Mardi 22.11.16 - 16.42h

 

Vous aimez votre pays ? Son Histoire, son destin à travers les âges, sa complexité. Son système politique. Ses langues, ses cultures. La bouleversante beauté de ses paysages, que vous voulez entretenir. Son système social. Vous aimez tout cela ? Eh bien, c’est que vous avez un problème : vous souffrez de « crispation identitaire ». C’est grave, docteur ? Oh oui ! Ça vous empêche de vous fondre dans le moule mondialiste. On en fusillerait pour moins que ça.

 

« Crispation identitaire ». Pas un jour sans qu’un journaliste de la SSR, un sociologue invité, un « expert », un politologue ne vous serve ces deux mots. Oser prononcer le mot « identité » vous attirera immédiatement les foudres. Il y a des mots, aujourd’hui, auxquels on n’a plus droit : le mot « identité » en fait partie. Vous avez beau le définir comme une construction, rappeler que avez lu l’admirable essai d’Anne-Marie Thiesse, « La création des identités nationales », rien n’y fait : on ne prononce pas le mot « identité ».

 

La vérité, c’est que nous vivons sous le joug d’une bande de censeurs. Les mêmes qui, tout l’automne, ont caricaturé la candidature Trump pour encenser celle de Mme Clinton. Les mêmes qui nous promettaient déjà Juppé à l’Elysée. Les mêmes qui, se prenant pour Thomas Mann, nous brandissent à longueur d’année les années trente (lire GHI de demain, j’y reviens). Eh bien moi je vous dis que cette bande de censeurs, nous devons lui répondre comme il se doit : en les envoyant aux fraises.

 

« Crispation identitaire », c’est, au sens propre, définir ceux qui sont attachés à leur pays sous un angle médical. « Vous ne pensez pas juste, c’est que vous avez un problème, Monsieur. Musculaire. Une crispation. Penser juste, comme nous, c’est être bien dans son corps, dans ses muscles, comme après un bon massage ». Il y aurait donc deux catégories : les corps sains, et les « crispés ». En fonction de l’orthodoxie de votre pensée sur le rapport que vous avez le mauvais goût d’entretenir avec votre communauté nationale.

 

Vous savez ce qu’il faut leur dire, à ces Vadius et Trissotins de la bonne pensée ? Il faut, de toute la puissance expectorée de notre appareil pulmonaire, celui qui par miracle aurait encore échappé à la crispation généralisée, hurler le mot de Cambronne.

 

Et puis, se remettre à défendre nos arguments. Un par un. Millimètre par millimètre. Sans rien lâcher. Jamais.

 

 

Pascal Décaillet

 

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20/11/2016

Vivre avec la mémoire

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Sur le vif - Dimanche 20.11.16 - 16.11h

 

Je suis né treize ans après la Seconde Guerre mondiale, et me suis mis à en lire l’Histoire dès l’âge de sept ans et demi, grâce à une remarquable Encyclopédie en trois volumes qu’avait achetée mes parents, à sa sortie en1965. Remarquable, parce que soucieuse, vingt ans seulement après la fin du conflit, et alors que les vainqueurs, notamment Anglo-Saxons, tenaient encore seuls la plume de l’Histoire, de laisser émerger une appréciable pluralité de voix et de témoignages pour l’époque. Speer, en 1965, était encore en prison (il en sort en 1966), « Au Cœur du Troisième Reich » n’était pas encore sorti en librairie, ni surtout l’indispensable critique de ce texte par un historien munichois, quelques années plus tard. Mais enfin, ce triptyque n’était pas exempt de voix allemandes, notamment sur le récit du 20 juillet 1944, et cela, en ce temps-là, était méritoire.

 

Pendant sept ans, jusqu’en 1972, la bibliothèque de mes parents n’étant pas extensible à souhait, ces trois gros volumes ont constitué ma seule Bible sur le sujet, ou presque. L’été 1972, je l’ai passé intégralement chez un ancien combattant du Front de l’Est, tout au nord de l’Allemagne. Dans sa VW coccinelle vert bouteille, nous avons parcouru près de cinq mille kilomètres, dormi chez d’autres anciens combattants de ses camarades, passé des nuits à évoquer des souvenirs, visité maintes fois le Mur de Fer, où nous avons même, par hasard, rencontré une fois Genscher, alors ministre fédéral de l’Intérieur de Willy Brandt. A 14 ans, je m’étais entretenu avec un ministre !

 

Le soir, nous regardions les nouvelles de la DDR, et ma foi, je ne les trouvais pas si mal faites. Un jour, je m’exprimerai sur ce pays, l’Allemagne de l’Est, et mon lien avec lui. En fin d’après-midi, dans le jardin, nous tirions à la carabine : je puis me vanter d’avoir eu, dans cet exercice un peu particulier auquel j’ai très vite pris goût, un sacré professeur.

 

Cet été 1972 a révolutionné ma lecture de la Seconde Guerre mondiale. Le front russe m’a été raconté d’un bout à l’autre, sous toutes les coutures, sans le moindre souci de ménagement de l’image de la Wehrmacht. Il m’a été raconté de façon clinique, par un acteur ayant participé à l’intégralité de cette guerre, du 22 juin 1941 au 8 mai 1945. Quand je suis rentré en Suisse, je ne pensais qu’à cela, mais n’en ai guère parlé autour de moi, pas plus d’ailleurs que d’autres événements de cet été si particulier. Je relis mon journal de l’époque, pour lequel j’avais obtenu un premier Prix, il relate tout, très sagement, avec illustrations, cartes postales, croquis, il y a même ma photo avec Genscher et l’autographe qu’il m’avait signé. Mais pas un mot de ces conversations nocturnes sur la Guerre à l’Est. Je les avais gardées pour moi.

 

Dans les quarante années qui ont suivi, je me suis replongé beaucoup plus à fond, comme on sait, dans tout cela, multipliant les séjours en Allemagne, emmenant mes élèves d’allemand sur des lieux de mémoire, comme Dachau (juin 1983), rencontrant et interviewant maintes fois mon ami August von Kageneck (1922-2004), officier de Panzers sur l’ensemble de la Guerre à l’Est, fils de l’aide de camp personnel du Kaiser. Sa version à lui du front russe (évolutive, du reste, au cours de ses livres), je ne pouvais m’empêcher de la confronter avec celle de l’homme chez qui j’avais vécu en 1972.

 

Et puis, des livres, par centaines. Des témoignages. 51 ans après mon premier contact avec la Seconde Guerre mondiale (l’Encyclopédie en trois volumes de mes parents), ma perception des événements n’est plus du tout la même. Ni pour moi, ni pour personne, d’ailleurs. Parce que l’Histoire évolue. L’historiographie avance, corrige, retouche, contredit, rétablit, nuance. Et c'est cela qui est totalement passionnant : ce cheminement de crabe (lire Günter Grass !) vers quelques fragments de vérité.

 

Vivre avec l’Histoire, c’est vivre avec l’évolution subjective de sa propre mémoire. Pour l’enrichir, il ne faut surtout pas être l’homme d’un seul livre, mais celui de milliers de témoignages entrecoupés, confrontés. Laisser surgir l’Archive. J’aime passionnément tout cela, parce que les morts revivent. Option métaphysique qui, en soi, n’est pas pour me déplaire. Excellente soirée à tous.

 

Pascal Décaillet

 

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19/11/2016

Presse romande : la matrice HEI

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Sur le vif - Samedi 19.11.16 - 18.04h

 

Je suis persuadé d'une chose : dans les matrices qui ont formaté la pensée de tant de journalistes, ces trente ou quarante dernières années, il y a la langue anglaise. Passage obligé pour toute une quantité de filières en Suisse romande, Sciences Po ou HEI, elle fonctionne comme le Sésame de ce tout petit monde international, sis à Genève, qui n'a l'air immense que par illusion. Regardez HEI : n'est-elle pas qu'à quelques centaines de mètres du Palais des Nations, donc du siège européen de l'ONU, et à quelques... dizaines de mètres, seulement, du siège mondial de l'OMC ?

 

Se plonger, pour toutes ses études politiques, dans une littérature écrite en anglais, c'est utiliser la langue qui, sous prétexte d'être "mondiale" (elle ne l'est que provisoirement), est avant tout celle des États-Unis d'Amérique, première puissance du monde, l'un des principaux vainqueurs, sur sol européen, de la Seconde Guerre mondiale. Prédominance des textes en anglais, des experts américains, donc, dans toute sa pluralité (certes), du REGARD américain sur le monde.

 

Cette même filière HEI, qui a servi de tutelle intellectuelle à tant de nos journalistes romands pendant des décennies, fourmille de professeurs et de chercheurs dont le champ d'études principal se trouve être le monde multilatéral : ONU, OMC, OMS, OIT, HCR, CICR, toutes organisations dont les sièges, européen pour la première, mondiaux pour les autres, sont à Genève, dans un MINUSCULE PÉRIMÈTRE près de HEI. Impossible, à Genève, de passer par cette école sans considérer de très près le petit monde multilatéral que représentent ces organisations. De là à leur faire intellectuellement allégeance, il n'y a qu'un pas.

 

Nous vivons aujourd'hui un retour des nations. Pour ma part, patiemment, je l'attends depuis des décennies. Je ne lis pas trop en anglais, mais principalement en français et en allemand. Je me passionne pour le tragique de l'Histoire, les guerres, les traités, les alliances, les renversements, la création des identités nationales, les Discours à la Nation allemande de Fichte (1807, Université Humboldt, Berlin), l'Histoire de la Révolution française de Michelet, les Lieux de Mémoire de Pierre Nora, le destin allemand à travers les âges, les 26 Histoires cantonales de notre passionnant pays, ainsi bien sûr que son Histoire fédérale. Bref, je m'intéresse à l'Allemagne, la France, la Suisse, l'Italie : NOS PAYS. Ceux qui sont ici, tout proches, dont nous parlons les langues, où j'ai vécu. Je lis l'allemand, l'italien, je peux lire un journal en grec moderne. Je suis à des milliers de lieues de l'univers mental HEI.

 

Je ne prétends en aucun cas, ici, que ma configuration intellectuelle personnelle soit meilleure que celle de mes confrères "internationalistes" anglophones, et... anglomanes. Mais c'est la mienne. J'y tiens. Je la cultive. Je l'aime. Et, pourquoi le taire, je me sens, depuis l'aube de l'enfance, infiniment plus proche du monde allemand, germanophone, que de l'univers anglo-saxon. Ces choses-là jouent un rôle, très important, car la grande fracture, aujourd'hui, entre journalistes, n'est absolument pas entre ceux de gauche et ceux de droite. Mais elle pourrait bien être puissamment culturelle. On ne voit pas le monde de la même manière quand on a frayé dans l'univers mondialiste et anglophone de l'ONU et l'OMC, que quand on a lu, en solitaire, des centaines de livres sur le destin allemand, la Guerre à l'Est (1941-1945), ou l'Histoire de la Prusse. On considère, dans ce second cas (qui est le mien), l'Histoire sous son angle le plus tragique, pessimiste, à la limite (j'en conviens) d'une forme de nihilisme. Ça n'est pas très gai, mais c'est ainsi.

 

Pardonnez-moi d'avoir été un peu long. Excellente soirée. Il y a du Haendel, ce soir, sur Mezzo.

 

Pascal Décaillet

 

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