26/01/2016

Rosette : un destin brisé, qui passe par Genève

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Notes de lecture - Mardi 26.01.16 - 16.35h

 

93 pages qui se lisent d’une traite. Une histoire tragique dont on connaît la fin, avant même d’attaquer le livre : le destin de Rosette Wolczak, une jeune Juive française, d’origine polonaise, qui réussit à passer en Suisse, dans le canton de Genève, le 24 septembre 1943, s’en voit refoulée le 16 octobre, est arrêtée par les Allemands le 19, envoyée à Drancy (le camp de regroupement, près de Paris) le 25, puis à Auschwitz, par le convoi 62, le 20 novembre. Arrivée dans le camp d’extermination, dont nous célébrerons demain le 71ème anniversaire de la libération, elle est immédiatement gazée, à quinze ans et demi.

 

« Rosette, pour l’exemple », c’est le dernier livre de mon confrère Claude Torracinta. On connaît la passion de ce brillant journaliste pour l’Histoire, de la Genève de Léon Nicole et d’Oltramare (Le Temps des passions, 1978) à « Ils ont pris le Palais d’hiver ! », publié en 2013, en collaboration avec son épouse, Claire Torracinta-Pache. « Toute histoire est contemporaine », affirme l’auteur en page 16 de « Rosette » : parler du passé, c’est parler d’aujourd’hui.

 

L’histoire de Rosette ne nous éclaire pas seulement sur la France de Vichy, ni sur l’abomination du régime nazi, tout cela nous le connaissons depuis longtemps. Non, l’originalité de l’éclairage de Claude Torracinta, qui a mené une véritable enquête journalistique, braque les projecteurs sur le système « d’accueil », et bien souvent de refoulement, des réfugiés juifs dans le canton de Genève, lors de la dernière guerre. A l’automne 1943, il n’y a plus, depuis près d’un an (11 novembre 1942), de zone libre en France, l’occupant est partout, c’est lui qui tient la frontière. Pour les Juifs refoulés, c’est la certitude d’être arrêtés, puis déportés.

 

Alors, de façon sobre et factuelle, mon confrère nous raconte le chemin de Rosette, celui de sa famille, originaire de Lodz, devenue française, ayant quitté Paris pour Lyon à l’époque de la zone libre, puis Rosette ayant quitté Lyon pour tenter sa chance en Suisse.

 

L’éclairage sur Genève est cruel. L’auteur, page 35, nous donne deux noms de responsables chargés d’y appliquer les directives fédérales à l’égard des réfugiés. Je vous laisse les découvrir. L’un d’eux, en tout cas, ne se signale pas par un excès d’humanité. Bref, après quelques jours seulement à Genève, Rosette sera refoulée pour une « raison disciplinaire » que je vous laisse aussi apprécier dans l’ouvrage. Après trois jours en Haute-Savoie, elle est arrêtée par les Allemands. La suite, on la connaît.

 

Il faut être reconnaissant à Claude Torracinta pour son travail de recherche, et aussi pour la clarté journalistique de son ouvrage, où il parvient à nous restituer avec simplicité narrative le fil des événements. L’auteur sera ce soir, mardi 26 janvier, 19h, en direct sur le plateau de Genève à chaud. Et demain, 71ème anniversaire de la libération d’Auschwitz, nous aurons un morceau de musique, interprété en direct dans l'émission. Nous penserons à Rosette. Et à tous les autres.

 

Pascal Décaillet

 

 

*** Rosette, pour l'exemple - Par Claude Torracinta - Préface de Ruth Dreifuss - Editions Slatkine, 2016.

 

 

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04/07/2013

La Savoie des écrivains: passionnant ouvrage

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Texte publié dans GHI - 03.07.13

 

La Savoie ! Et si, pour une fois, nous parlions de cette magnifique voisine autrement que sous l’angle du Grand Genève, du CEVA, des frontaliers, du marché de l’emploi ou des flux automobiles ? Et si nous nous intéressions aux profondeurs culturelles, historiques de ce qui fut très longtemps un Duché, avant d’être, comme on sait, rattaché à la France en 1860. Trente ans après l’Algérie ! Pour se fondre dans l’identité savoyarde, jusqu’à s’y perdre tellement l’errance est passionnante, rien ne vaut un guide : le plus éblouissant de tous, dont j’ai déjà parlé ici pour son livre « Ecrivains en Pays de Savoie, de l’Antiquité à nos jours » (2012), est Rémi Mogenet, poète et professeur de littérature, incroyable érudit, comme on n’en fait plus.

 

Car la Savoie, bien sûr, a une Histoire. Et elle est passionnante ! Elle fut Comté (1032-1416), puis Duché, au cœur de l’Europe et de ses alliances, et nous la connaissons depuis le Traité de Turin (Second Empire) comme double Département français. Cette Histoire nous a touchés de près, à Genève (bien au-delà de l’épisode de l’Escalade), dans le canton de Vaud, en Valais. La Savoie, ce sont aussi de très brillantes figures, souvent liées à un catholicisme omniprésent chez nos voisins (il suffit de s’y promener), mais aussi aux arts, à la philosophie. Apprenons à les connaître, elles nous sont si proches !

 

Le tout dernier livre de Rémi Mogenet, « La littérature du Duché de Savoie, anthologie (1032-1860) », sorti le 10 juin aux Editions des Régionalismes, pose la question d’une littérature savoyarde. Existe-t-elle ? La question est exactement la même que pour la littérature romande : dans les deux cas, il y a de grands écrivains, de véritables figures. Mais peut-on définir ce qu’ils auraient, sur le plan littéraire, en commun, sous l’appellation ethnique : « écrivains romands », ou « auteurs de Savoie » ? L’auteur tente une réponse : peut-être un certain rapport à l’image (issu du catholicisme), à une « imagination libre » rejetée par le rationalisme du Grand Siècle français. Et aussi, ce que le livre précédent montrait déjà avec éclat, un lien très puissant avec un romantisme allemand surgi des paysages, des mythes locaux et des racines.

 

Sa thèse, Mogenet la nourrit par un très riche catalogue de personnages. Ni citons ici que les deux les plus connus, Saint François de Sales (1567-1622), l’un des plus grandes figures de son temps, connus de tous ceux ayant transité par l’Institut Florimont, évêque de Genève en exil à Annecy, contre-réformateur, remarquable écrivain, et dont Mogenet est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs. L’autre figure, éblouissante aussi à tant d’égards, est celle de Joseph de Maistre (1753-1821), cf portrait ci-dessus, contre-révolutionnaire, éminent franc-maçon, penseur politique, théocrate, sur lequel on a tant écrit depuis deux siècles.

 

Ce livre de Rémi Mogenet, il faut le lire. Il nous décrit la Savoie comme ce qu’elle est : une terre de culture et d’images, infiniment ouverte aux fracas des idées d’Europe, le contraire même du refuge ou du repli, ou de la réserve d’Indiens. Une terre de poésie, de piété, d’élans mystiques. Au cœur d’un paysage qui, à l’égal de nos montagnes suisses, coupe le souffle par la majesté de sa présence.

 

Pascal Décaillet

 

*** La littérature du Duché de Savoie - Anthologie (1032-1860) - Par Rémi Mogenet - Editions des Régionalismes - 2013.

 

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07/04/2013

Sibylle, le récit d'une enfant déracinée

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Notes de lecture - Dimanche 07.04.13 - 16.56h

 

Une écriture si simple, si limpide. Le présent historique comme temps unique du récit, sur 149 pages. Une histoire hors du temps : juste le sous-titre du roman, « Une enfant de Silésie », et une « note de l’auteure » de quelques lignes, à la toute dernière page, pour nous rappeler ce que fut, en 1945, l’exode de ces centaines de milliers d’Allemands de Pologne, reflués vers l’ouest au moment de la défaite, Günter Grass en a si bien parlé. Hors de cela, c’est juste l’histoire de Sibylle, une enfant de cet exil, l’histoire de sa famille, celle de ce père, qui ne revient de captivité qu’à la fin du récit, et pas nécessairement pour longtemps.

 

« Sibylle » est un récit troublant. Je ne sais rien de l’auteur, Bettina Stepczynski, sinon qu’elle est née en 1974, a étudié les lettres, est mère de trois enfants et vit à Carouge, comme l’indique la deuxième de couverture. Non, je ne sais rien d’elle, si ce n’est que nous avons affaire à un écrivain, ce qui n’est pas exactement le cas de toute personne commettant un ouvrage, même dans l’ordre de la fiction.

 

« Sibylle » est un récit d’exil, il commence dans le fracas des trains dans lesquels on s’entasse et qu’il ne faut pas rater, et s’achève dans l’apaisement d’une vie qui s’éteint. Sibylle jeune fille en caractères droits, en alternance avec Sibylle gravement malade, dans l’attente du terme, dans un corps plus penché, pas vraiment italique, mais reconnaissable. Oui, juste un corps plus penché.

 

Il se trouve, comme je l’ai noté une fois ici, que j’ai vécu, dans ma jeunesse, chez un Allemand de Silésie, il y a si longtemps. Rescapé du front de l’Est, il avait franchi l’Elbe in extremis pour ne pas tomber aux mains des Rouges, et, tout près du fleuve, juste « du bon côté », en Basse-Saxe, avait construit de ses mains (auxquelles il manquait trois doigts) la maison de briques rouges où il passait ses soirées à me raconter ses souvenirs. Je l’écoutais passionnément, dans cet allemand difficile qui était le sien, mouillant des gutturales que Badois ou Bavarois conservent dans leur dureté. Il lui arrivait de jurer en polonais. En lisant Sibylle, je n’ai cessé de penser à lui.

 

Retour au style. Bettina a la phrase courte, et la syntaxe pourtant liée, où la succession d’indépendantes, loin de hacher le récit, lui donne souffle et rythme, dans un présent continu où les phrases s’enchaînent comme naturellement. Dans cette Allemagne du Nord où la famille de Sibylle a trouvé refuge, il y a des scènes de campagne, des étés de foins à ramasser, des hivers sibériens où les cristaux de glace s’agglutinent aux fenêtres, des cachettes pour enfants dans les recoins d’une ferme, la conscience terrible d’être les perdants. Là d’où ils viennent, ils ne seront plus chez eux. Oui, Sibylle est une déracinée. Peut-être pas avec la rude fierté d’un héros de Barrès, ni de Jules Roy. Non, juste une enfant de l’exil, parmi des centaines de milliers d’autres.

 

L’une de mes meilleures amies, prof de français au Collège, m’a demandé de lui conseiller des récits qui, peut-être, pourraient intéresser, par la qualité de leur écriture, des jeunes gens de 15 à 19 ans. Je lui ai recommandé « Sibylle ». A vous aussi, si par hasard vous passez par là.

 

Pascal Décaillet

 

*** Sibylle, une enfant de Silésie. Par Bettina Stepczynski. Editions d'autre part. 2013. 149 pages.

 

 

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14/03/2013

Franck Jotterand, enfin !

 

Jeudi 14.03.13 - 12.24h

 

Certaines arrivées de livres sont une promesse de bonheur. Ainsi, je reçois ce matin, des Edition de l'Hèbe (dont je ne suis, d'ordinaire, pas un fan), une Histoire de la mythique "Gazette littéraire", le supplément du samedi de la Gazette de Lausanne, à l'époque de l'exceptionnel journaliste culturel Franck Jotterand. Il faut voir ce que pour moi, adolescent, a représenté ce supplément, et bien au-delà encore de son équivalent du Journal de Genève. Fenêtres ouvertes. Irruptions de vie. Sentiment d'exister. Bonheur de découvrir.



L'ouvrage, sur lequel je reviendrai sans faute d'ici quelques jours, signé Daniel Vuataz (que je me réjouis de recevoir dans une émission), porte sur les années 1949-1972, celles des fulgurances de Jotterand, juste celles que je n'ai pas connues, si ce n'est a posteriori, par la passion des archives.



La Gazette de Lausanne (1798-1998), un journal hors de pair à tous égards. Politiquement, libéral bon teint. Littérairement, d'une ouverture incroyable. C'était le temps où les cahiers culturels du samedi aiguisaient, éveillaient, galvanisaient. Aujourd'hui, hélas, ils ont trop souvent tendance à nous assoupir.

 

Pascal Décaillet



*** "Toutes fenêtres ouvertes", Franck Jotterand et la Gazette littéraire. Deux décennies d'engagement culturel en Suisse romande (1949-1972). Par Daniel Vuataz. Éditions de l'Hèbe. Mars 2013.

 

 

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27/12/2012

Chénier, Dugain, le chemin perdu

 

Jeudi 27.12.12 - 19.06h

 

Le point commun entre André Chénier, le poète des alcyons, qui perdit la tête sur un échafaud à l'âge de 32 ans, en 1794, et  Marc Dugain, le génial auteur (entre autres) de la Malédiction d'Edgar, né en 1957 ?

 

Ne cherchez pas. Des livres de ces deux auteurs, simplement, me furent offerts avant-hier, pour Noël, par mes deux filles. Une fois de plus, elles ont senti juste. Ayant décrété une bonne fois, autour de 1973, en pleine folie rimbaldienne, que nul grand poète français n'avait, étrangement, vécu au 18ème siècle, j'avais toujours remis la lecture de Chénier, malgré les innombrables dédicaces qui lui étaient consacrées chez les génies poétiques allemands contemporains de sa fin tragique, puis ceux du 19ème. Ce rejet de ma part est une erreur, que je vais maintenant m'employer à combler. Oui, Chénier vaut mieux que d'être perpétuellement pris en exemple par des grammairiens et rhétoriciens imberbes et asexués, à cause de ses doux alcyons qui pleurent, et de sa jeune Tarentine. Je me rappelle par exemple que Bernhard Böschenstein, mon inoubliable professeur de poésie allemande à l'Uni, nous en recommandait la lecture, comme l'un des chemins pour aller vers Hölderlin.

 

Avec Dugain, auteur contemporain dont j'ai lu presque tous les livres, je suis chez moi. Un style. Un art du scénario littéraire campé sur fond historique, comme on n’en avait plus vu depuis longtemps (Anatole France, « Les dieux ont soif », 1912, chef d’œuvre). Un écrivain majestueux, dont j’ai souvent, dans mes Notes de lecture, évoqué les ouvrages, ici même.

 

André Chénier, Marc Dugain. Le hasard d’un Noël. Pourquoi aimons-nous tant les livres, en vertu de quelle magie ? Enfant, adolescent, deux choses m’ont aidé à vivre : les livres, les journaux. Tous les livres et tous les journaux qui me tombaient sous la main. Et puis, la musique. Mes filles, aujourd’hui, vivent le même trajet, chacun le sien. On discute, on évoque, on échange, on essaye de se faire envie. Tenez, je me suis mis, grâce à l’une d’elles, à écouter Rachmaninov, alias le Fou, alias le Trop Romantique, alias le Débordant. J’écoute, mes préjugés se dissipent.

 

Ainsi la vie, autour des livres. Nulle recette. Nul chemin, hors de soi-même. Tout au mieux, des dons, des prêts, des échanges. « Unterwegs zur Sprache », le titre de l’ouvrage fondamental où Heidegger, entre 1950 et 1959, analyse nos liens au langage. J’ai toujours, à chaque livre, ces trois mots en tête. Comme un chemin. Une initiation. Une aventure.

 

Le seul grand chemin. Le seul qui ne soit pas perdu. Le seul où accepter de se perdre, plutôt, serait la clef des retrouvailles. Avec qui ? Je l’ignore.

 

Pascal Décaillet

 

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24/12/2012

Pompidou : un livre à lire, absolument

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Notes de lecture - Lundi 24.12.12 - 16.30h

 

Des années de présidence de Georges Pompidou (1969-1974), je me souviens comme d’hier. J’avais entre onze et seize ans, me passionnais pour la politique, suivais toutes les informations et les débats en radio et en télé, dévorais le Monde, tous les samedis, à la Bibliothèque municipale. Enfant, j’étais très attaché à la personne du général de Gaulle. Adolescent je découvrais, par d’infinies lectures, ce qu’avait été sa politique. Et c’est vrai, même si j’avais (comme tout le monde) beaucoup de respect pour Pompidou, je peinais à envisager le deuxième président de la Cinquième République pour lui-même, ne voulais voir en lui qu’une excroissance post mortem, plus humaine et moins majestueuse, du grand homme qui s’était éteint le 9 novembre 1970.

 

Évidemment, j’avais tort. Georges Pompidou (1911-1974), est un homme en tous points remarquables, d’une immense lucidité politique. Il a certes attaché son destin (1944-1968) à celui du Général, mais l’intimité de ce lien n’a rien d’une confusion, encore moins de la disparition d’une personnalité au profit d’une autre. Simplement, entre 1962 et 1968, Pompidou a exercé le pire job qui se puisse concevoir, Premier Ministre d’un géant. Comment voulez-vous, alors que l’autre, le fou, le prophète, occupe tout l’espace, espérer pour vous la moindre existence ? La France, en ces années-là, est présidée par un homme d’exception, un Richelieu, un Carnot, un Bonaparte, un Clemenceau : comment pouvez-vous imaginer que le Premier des ministres soit autre chose qu’un exécutant, au mieux talentueux ?

 

Eh bien justement, cette vision aussi (qui était mienne, comme enfant, dans les années soixante), est fausse ! Les « Lettres, notes et portraits / 1928-1974 », qui viennent de sortir chez Robert Laffont, et qui se délectent goulûment, nous montrent un Pompidou souvent en désaccord, menaçant de partir (à propos de l’exécution de Jouhaud, l’un des auteurs du putsch d’Alger en avril 1961 ; de Gaulle cédera), ne se laissant pas faire par le Secrétariat général de l’Elysée (qui a pour vocation immémoriale de court-circuiter Matignon). Surtout, un Premier Ministre beaucoup plus au contact de la population, des réalités de la France, que l’homme de l’Histoire, tout en haut, sculptant son destin. Bref, un sage, un conservateur, un homme d’instinct et de bon sens, toutes choses que, de son vivant déjà, nous pressentions tous. C’est pourquoi nous le respections. Il était moins visionnaire, moins fou, moins génial, n’avait pas eu à en découdre avec les mêmes équations historiques, il était l’homme de la paix, du progrès, de l’industrialisation. L’homme des trente glorieuses. L’homme d’une France qui se croyait apaisée. Lire Annie Ernaux, sur ces années Pompidou, c’est tellement juste et tellement bien écrit.

 

Je regarde mes livres, une chose me frappe. J’ai une bibliothèque entière (collectionnée dès le début des années septante) sur de Gaulle, à peu près la moitié sur Mitterrand, et seulement… trois ouvrages sur Pompidou ! D’où mon bonheur à m’être précipité sur ce dernier bouquin, fruit du travail d’Alain Pompidou (fils du président) et d’Eric Roussel, magnifique spécialiste, notamment, de Pierre Mendès France. Ils l’ont édité, mais l’auteur, c’est Pompidou lui-même ! Lettres, fort nombreuses, très grande fidélité en amitiés (Pujol, Senghor), échanges avec le Général, avec Mauriac, avec ses ministres, avec des journalistes (qu’il n’hésite pas à engueuler sur des erreurs factuelles ou des légèretés de méthodes). Pompidou écrit bien, sans avoir la majesté grand siècle d’un de Gaulle, ni  la sensualité de plume d’un Mitterrand. Son écriture est celle d’un Normalien de grande culture, sans plus. Vous me direz que ça n’est déjà pas si mal ! Sans doute eût-il laissé, si la mort ne l’avait fauché à l’âge de 63 ans, des Mémoires plus achevés, qui nous eussent permis de jauger davantage la plénitude de son style.

 

Sa mort ! Je l’ai vécue comme des millions de personnes. J’allais sur mes seize ans, j’étais, avec mes parents, en train de regarder un film terrible, « L’Homme de Kiev », une histoire d’antisémitisme en Russie, sous Nicolas II. Soudain, interruption du film, speaker, « Mesdames et Messieurs, le président de la République est mort ». C’était le 2 avril 1974, je ne l’oublierai jamais.

 

Ce livre nous apprend beaucoup de choses, mais ne résout pas tout, notamment l’énigme de son inaction politique pendant la guerre. Il a tout de même la trentaine, une culture vaste, une appréhension solide du réel. Mais non, l’agrégé de Lettres ne s’engage pas. Ni dans la Résistance, ni du côté du Maréchal. D’autres, beaucoup plus jeunes, d’un côté comme de l’autre, avaient pourtant pris des risques, les uns les payant lourdement à la Libération, les autres s’en trouvant largement récompensés.

 

On aurait aussi aimé, sur la brouille avec le Général (entre juillet 68 et avril 69), en apprendre davantage. Il y a bien quelques allusions à l’affaire Markovic, mais elles ne font qu’effleurer l’ouvrage ; on sait que la cicatrice fut très dure. Passionnantes, en revanche, les notes personnelles laissées en 1973 sur quelques grandes figures de l’époque. Sur Poher, président du Sénat et son rival à la présidentielle de 1969, Pompidou est délicieusement assassin. Sur Chaban, qui n’est déjà plus son Premier Ministre (1969-1972), il se montre très dur, et confirme la future exécution (par Chirac) d’avril 1974. Sur Mitterrand, il voit à juste titre que l’homme n’a rien de socialiste, mais hélas le sous-estime largement. Sur Debré, Senghor (son ami de toujours, devenu président du Sénégal), il est élogieux.

 

Je recommande ce livre. À ceux qui, comme moi, furent dans leur jeunesse les témoins de ces années-là. Aux plus jeunes, surtout, qui voudraient en savoir un peu plus sur le deuxième président de la Cinquième République. Un homme d’une très grande valeur. Qui mérite assurément d’être revisité.

 

Pascal Décaillet

 

*** Georges Pompidou - Lettres, notes et portraits / 1928-1974 - Editions Robert Laffont - 539 pages - Octobre 2012

 

 

 

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10/07/2012

Au milieu du chemin, Gide

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Notes de lecture - Mardi 10.07.12 - 19.28h

 

À quoi tient le miracle d'un récit ? Pourquoi « La porte étroite », publiée en 1909 par André Gide, vient-elle d'arracher mon ardeur, une fois de plus, comme d'ailleurs, toute ma vie, l'œuvre entière de ce narrateur d'exception ? Réponse : pour sa petite musique. Précision des syllabes. Cristallin de chaque phrase. Courte, indépendante, peu de virgules, quelques tirets, reprendre la respiration. Pas un mot de trop. Juste le découpé qu'il faut pour le dessein de celui qui entreprend de raconter : faire voir, laisser entendre, instiller la fragrance d'un jardin, le volume d'un bosquet. Cela s'appelle un style. Celui d'un auteur de génie en sa quarantième année, presque au milieu de son existence. Le milieu du chemin.

 

Il faut toujours attaquer un récit par lui-même. Laisser faire les mots. D'autres, plus savants, placeront « La porte étroite », comme l'un des éléments de l'œuvre d'une vie, assurément un écho de « L'immoraliste », mais tant de résonances, autres, insoupçonnées, des écrits de prime jeunesse aux dernières lignes de la Correspondance et du Journal, bien sûr. Gide, comme tant de grands, n'aura peut-être, au fond, écrit qu'un livre, celui qui tourne autour de lui et pourtant lui échappe, à mille lieues de l'autobiographie que croit toujours déceler le lecteur facile, celui des repères chronologiques et des grilles d'interprétation toutes faites.

 

« La porte étroite » est le récit d'un amour fou, total, impossible, celui de Jérôme, le narrateur, pour sa cousine Alissa, qui feint (ou ne feint pas) de lui préférer Dieu. Pas le moindre des rivaux, tout au moins dans l'ordre terrestre ! Alors quoi, du Claudel ? Le styliste qui se gausserait de ce puissant rival avec lequel il n'est pas encore brouillé ? Non ! Du Gide ! Et dès la première ligne. Simplicité qui n'appartient qu'à lui, temps concordés, et jusqu'à l'usage parfaitement dosé, là où il le faut et sans plus, de l'imparfait du subjonctif. Jamais ce dernier n'exclut le lecteur : il a pour seule fonction, comme dans le jeu des orgues ou de certains accordéons perfectionnés, de jouer sur la fuite des temps, la fugue des modes. Un style.

 

Je ne vous raconterai pas l'histoire, ni la citation initiale de l'Evangile de Luc, ni la profondeur de la référence protestante (il y a évidemment un pasteur, imprégné d'Ecriture), ni ce trajet mystique d'Alissa qui la conduit au pire. C'est un récit sur l'attente, avec des lettres de feu, celles de Jérôme et d'Alissa, jamais plus justes que lorsqu'ils correspondent, plus maladroits que dans la présence réelle, comme si la vraie vie était gauche, et droite l'écriture. Et, à la fin, le Journal d'Alissa, qui serait porteur (l'est-il ?) de l'éclairage suprême.

 

À vrai dire, un livre du dix-neuvième siècle. En apparence du moins, disons pour celui qui se refuserait à en goûter la très vaste dimension d'ironie, cardinale vertu de l'auteur des Nourritures terrestres. Mais attention : ironie n'est pas moquerie, ni même réelle distance. Juste inflexion, dièse ou bémol, là où il le faut, pour échapper à la fatalité d'une clef de départ. En cela, Gide n'est pas claudélien. Et d'ailleurs Claudel, non plus, n'est pas celui qu'on croit, je veux dire l'éternel mystique du pilier de Notre-Dame. Gide est tellement joueur, oui au sens de l'organiste. A chaque chapitre, parfois à chaque phrase, vous croyez le ton donné, et voilà qu'infléchi, il vous échappe déjà.

 

Comme Alissa, sans doute, semble échapper à Jérôme. Pour aller, dit-elle, vers Dieu. Mais c'est une autre affaire. Ou peut-être l'affaire elle-même. Je n'en sais rien. Il faut lire Gide, à haute voix. En pesant les virgules. Et en laissant juste s'évaporer la petite musique. Comme dans la nuit.

 

Pascal Décaillet

 

 

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17/02/2012

Cingria : « Un exercice humain et savant de la vie »

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Vendredi 17.02.12 - 15.31h

 

Les deux bébés sont sous mes yeux : vivants ! Ces deux livres tant attendus, depuis tant d'années : la partie « Récits » des Œuvres complètes de Charles-Albert Cingria, aux Editions L'Âge d'Homme. En tout, plus de deux mille pages. Et ce ne sont que les « Récits ». Restent les « Essais » et les « Propos ». J'y reviendrai largement, dans les mois qui viennent, charge à moi de m'y plonger, ce que je compte faire au plus tard cet été, sur une colline d'Italie.

 

Mais je voulais juste, là, signaler le bonheur d'avoir enfin ces ouvrages au bout des doigts. Surtout, notre reconnaissance de lecteurs aux bourreaux de travail qui ont permis que ce fût un jour possible : Alain Corbellari, Maryke de Courten, Pierre-Marie Joris, Marie-Thérèse Lathion, Daniel Maggetti, et beaucoup d'autres.

 

A feuilleter cette somme, on retrouve, enfin réunis (dans une autre logique que l'édition en douze volumes de Pierre-Olivier Walzer, déjà chez  L'Âge d'Homme, de 1967 à 1981), tous ces textes disparates qu'on a chez soi, de « Bois sec Bois vert » aux « Florides helvètes », en passant par « Le Bey de Pergame », « Brumaire savoisien », « Le Parcours du Haut Rhône ». Mais avant tout, quantité d'inédits et « d'Ateliers » : « Feuillets épars, notes, textes incomplets, souvent très travaillés et laissés là en attendant un moment plus propice ; certains, lacunaires, paraissent être rescapés d'un naufrage, d'une catastrophe ou d'un accident » (Doris Jakubec). L'appareil critique est somptueux.

 

Grâce à mon ami Pierre-Marie Joris, médiéviste et maître de conférences à l'Université de Poitiers, qui s'est immergé comme peu d'humains dans la troublante immensité de cette œuvre, j'ai pu éprouver, par la passion de ses témoignages, dans la dernière décennie, la part d'aventure et de défi de ce travail éditorial. Toute sa vie (1883-1954), Cingria n'a cessé de jeter sur le papier textes, notes de musique, dessins, chroniques, remarques éparses. Tout cela, il a fallu lui donner un sens. En refusant  l'ordre chronologique de Pierre-Olivier Walzer au profit d'autre chose. De quoi ? Eh bien, pour le seul ordre des « Récits », l'équipe éditoriale a créé deux séries : « Itinéraires et lieux dits », et « Histoires et scènes », avec des déclinaisons  en fonction (Jakubec) « des modalités de rythmes, d'actions, d'impressions, de jeux ». Bref, on a classé en fonction de la petite musique des textes, et ce parti pris, plutôt nouveau, est extraordinairement intéressant : ni l'alphabet, ni le temps qui passe, juste les crus en fonction des saveurs. Il fallait pour cela, chez chacun des éditeurs, une connaissance de l'œuvre - on dirait presque « par cépages » - d'une étonnante intimité. Un classement à partir de l'œuvre elle-même, la structure de ses goûts, terroir par terroir.

 

Reste l'essentiel. Lire Cingria. Exercice d'apnée. Mer Rouge. Ce double volume, oui, avec la richesse de son apparat critique, la variété des inédits, le nouveau regard éditorial jeté sur l'un de nos plus grands écrivains romands, génial chroniqueur, sera ouvreur de portes, aiguiseur d'envies, jalonneur de connaissances. Deux livres, en ce début d'année 2012, qui constituent une étape majeure dans l'Histoire des lettres romandes.

 

Pascal Décaillet

 

*** Charles-Albert Cingria, Œuvres complètes, Récits, Editions L'Âge d'Homme, Collection Caryatides, deux volumes, 2011.

 

 

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30/08/2011

Une vie - Juste une vie

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Notes de lecture - Mardi 30.08.11 - 10.48h

 

Il y a encore dix-huit mois, je ne connaissais pas Annie Ernaux. Et c'est la lecture du livre « Les années », au printemps 2010, dont j'avais parlé ici (http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2010/06/27/un-... ), qui m'a fait découvrir un auteur éblouissant, qui raconte avec une incroyable simplicité les choses de la vie. Un style. C'est si rare.

 

J'ai donc récidivé, il y a quelques jours, au bord d'un étang, avec cet autre petit livre. Annie Ernaux raconte l'histoire de sa mère. Rien d'autre. C'est un livre sorti il y a plus d'une vingtaine d'années, il fallait qu'elle l'écrive, il ne pouvait en être autrement. Et le livre commence par la mort, celle de cette maman, le lundi 7 avril 1986, à la maison de retraite de Pontoise. Et le premier chapitre, avec la sobriété d'un aide-mémoire, ne raconte rien d'autre que la journée de cette mort, la préparation du corps, les formalités administratives, les rites de l'inhumation. Comme dans "Les années", c'est universel, presque chosifié : c'est la mère d'Annie et c'est la nôtre, c'est  la première phrase de « L'Etranger », le passage sans doute le plus difficile pour un humain : perdre sa mère.

 

Et puis, sur 106 pages, c'est la vie de cette femme désormais défunte qui défile. La naissance, en 1906, quatrième de six enfants, à Yvetot, en Normandie. La précarité, et le mot est faible. Le mariage, en 1928, la mort du mari, les rapports avec sa fille, puis avec ses petits-fils. La vieillesse qui arrive, la perte de l'indépendance, la maison de retraite. Une  vie, dans le siècle. Oui, comme dans Maupassant : « Une vie ». C'est l'histoire d'Annie et c'est la nôtre. Son siècle, et le nôtre. L'infinie dévastation de sa solitude. Et la nôtre.

 

Pascal Décaillet

 

*** Annie Ernaux, "Une femme", Folio, février 2010, 106 pages.

 

 

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24/07/2011

Mitterrand, sur le vif, par Michèle Cotta

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Notes de lecture - Dimanche 24.07.11 - 16.51h

 

De mes hauteurs valaisannes, d'où j'écris ces lignes, j'ai le privilège d'avoir depuis tant d'années, authentiquement surgies du grenier, une collection de magazines « L'Express » des années soixante, celui de la grande époque, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud. Quinze mille fois, je l'ai les décortiqués, dégustés. Toujours avec le même bonheur : celui de savourer des analyses politiques n'ayant, avec le recul d'un demi-siècle, pas pris une ride. Les plumes en sont magistrales. Beaucoup d'entre elles sont féminines : Giroud, bien sûr, avec ses éclairs, mais aussi Irène Allier, Catherine Nay (dès 1968) et Michèle Cotta. Nous sommes là dans une aristocratie du journalisme politique français dont le moins qu'on puisse dire est qu'on peine à déceler l'équivalent aujourd'hui.

 

Déjà, dans ces années soixante, le style Cotta : factuel, dans le sens le plus noble du terme. Jeune journaliste, elle avait décroché la toute première grande interview de François Mitterrand après l'affaire de l'Observatoire (1959), dont il était sorti laminé. Pendant 37 ans, 23 d'opposition, puis 14 d'Elysée, le destin de la journaliste (qui accèdera aux plus hautes fonctions de l'audiovisuel) ne cessera de croiser celui de l'homme politique le plus énigmatique et le plus séduisant de l'après-guerre en France. Publiées en mars, avec une préface inédite, les 868 pages de ses « Carnets de route » avec Mitterrand constituent une lecture passionnante, piquante, rafraîchissante comme l'eau vive puisée directement à la source : celle de ces notes, prises sur le vif, devant servir de canevas à ses papiers de l'époque.

 

On y découvre quoi ? Un exceptionnel combattant politique. L'homme qui ne renonce jamais. L'homme seul, le plus insulté de France, abandonné de tous au lendemain de l'Observatoire ou de Mai 68. L'homme pulvérisé, qui patiemment se reconstruit. L'homme qui connaît par cœur chacune des circonscriptions de la carte électorale française. L'homme qui, très lentement, face aux caciques de la SFIO, face à la deuxième gauche de Rocard, à force d'un acharnement sans pareil, s'impose au sein d'une famille socialiste qui, au départ, n'est absolument pas la sienne. L'homme qui, non seulement, renverse le rapport de forces entre socialistes et communistes, mais finit par reléguer ces derniers, premier parti de France à la Libération, dans un rang mineur.

 

On y découvre aussi qu'en politique, rien n'est jamais gagné, ni d'ailleurs perdu, qu'il n'y a aucun ami, que tout proche est un traître potentiel, que le danger est partout. Il n'y a ni monarque, ni « Dieu », ni « Tonton », il y a l'aspérité du combat d'un homme seul, à la constante merci du piège, de la chute, de la disparition. Il y a aussi, dans ces carnets, la très grande violence de la vie politique, éliminer l'autre, et avant tout le proche. « 1967 : comme je lui demande comment il compte s'y prendre pour déjouer les assauts de Guy Mollet, alors secrétaire général de la SFIO, qui ne veut pas lui laisser le champ libre à gauche, il me répond : « C'est simple, Guy Mollet pense à m'abattre 23 heures sur 24. Il me suffit, à moi, de penser 24 heures sur 24 à être plus fort que lui » (Page 852, réflexion de Michèle Cotta le 8 janvier 1996, jour de la mort de François Mitterrand).

 

Au fil de toutes ces notes, Michèle Cotta ne cherche pas à faire du style, ni à prétendre, comme d'autres, tramer une oeuvre littéraire autour du destin, déjà par nature si romanesque, du héros. Et c'est précisément la sobriété de ces carnets qui révèle les lignes de force d'une vie, d'un combat, d'un caractère. Autour du personnage principal, certaines figures, comme Mauroy, sortent grandies. D'autres, comme Rocard, étrillées. On ne peut pas dire, concernant ce dernier, que la narratrice le défende avec acharnement, tout au plus un sobre « bravo » au moment des Accords de Matignon, juin 1988, sur la Nouvelle-Calédonie (page 648).

 

Quant à la somme phénoménale des intrigues, embrouilles, chausse-trappes, au sein même de la famille socialiste, elle dépasse l'entendement. On mesure, en lisant Michèle Cotta, à quel point la discorde interne est ontologiquement ancrée dans ce parti-là. Qu'il faut pourtant, et impérativement, d'abord contrôler si on aspire ensuite à l'Elysée. Le seul qui soit, jusqu'à nouvel ordre, parvenu, à ce jour, à maîtriser successivement le parti, puis le pays, s'appelle François Mitterrand. On conseillera donc avec beaucoup de diligence cette lecture d'été à Martine Aubry, Ségolène Royal et François Hollande. Et, plus largement, à tous ceux que passionne la politique française, et la figure magistrale du personnage principal de ces carnets.

 

Pascal Décaillet

 

*** "Mitterrand, carnets de route", par Michèle Cotta, Editions Pluriel, 868 pages, mars 2011.

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20/07/2011

Une lecture toscane, l'été

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Notes de lecture - Mercredi 20.07.11 - 12.50h

 

L'action se déroule en Toscane, et, comme je suis un garçon perfectionniste, c'est en Toscane, perché au sommet d'une colline inspirée, que j'ai savouré, il y a quelques jours, le dernier livre de Dominique Fernandez. Ce roman est un bonheur. Il nous plonge dans une Italie perdue, celle de l'immédiat après-guerre. Il nous immerge dans une jeunesse, des codes, des conventions qui n'ont plus cours depuis longtemps. Il nous donne envie d'avoir vécu cela, nous qui sommes venus après. C'est un roman sur l'Italie, l'une des grandes passions de l'auteur qui en est un éminent spécialiste, agrégé, docteur ès lettres. Mais c'est aussi un texte sur la jeunesse perdue. Il y a toujours, dans la littérature italienne ou consacrée à l'Italie, quelques fragments d'ombre des Promessi Sposi, et le thème des fiançailles, ici chez Fernandez, se promettre à quelqu'un, cela semble aujourd'hui si lointain, domine le livre.

 

Etudiants en langue et littérature italiennes (un choix rare, en France, dans les années qui ont suivi le fascisme), deux jeunes gens d'une vingtaine d'années, Octave et Robert (le narrateur), quittent Paris, en octobre 1951, pour un séjour studieux d'un an à Pise. Dans un automne qui, là-bas, ressemble encore à l'été, ils débarquent dans une Italie à peine sortie de la guerre, et surtout de l'épopée mussolinienne, coupée en deux (comme dans l'univers de Don Camillo) entre démocratie chrétienne au pouvoir, celle d'Alcide de Gasperi, et communisme. Il faut être l'un ou l'autre, il n'y a guère d'autre choix. L'Italie est belle, veut vivre, oublier les années difficiles, les deux garçons découvrent la liberté sur une vespa. Qui les amène, un beau jour, dans la propriété des Tibaldi, noblesse ruinée, fascistes dépossédés, où vit la belle Ivanka. Jeune fille à marier. Je ne vous en dis pas plus.

 

Je ne parlerai pas de l'histoire d'amour, parce que je suis en train de finir « Belle du Seigneur », et que, côté puissance passionnelle, je suis trop imprégné d'Ariane et de Solal pour avoir encore à l'esprit les battements de cœur d'Octave, Robert et Ivanka. Mais je vous parlerais des heures de cette Italie-là, si finement restituée par Fernandez, cette rigueur dans le paraître, cette pudeur des sentiments, ce délicieux apartheid entre garçons et filles, ce monde perdu, à la fois archaïque et primesautier, poussiéreux, décati, et pourtant éclatant de lumière. La lumière de Toscane. Autant dire l'intensité du bonheur. Quand il surgit. Et déjà, quand il nous échappe.

 

Pascal Décaillet

 

*** "Pise 1951", par Dominique Fernandez, Grasset, janvier 2011, 327 pages.

 


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29/05/2011

L’homme qui voulait défoncer la NRF

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Notes de lecture - Dimanche 29.05.11 - 09.14h

 

248 pages qui nous laissent essoufflés. Bise noire. Folio édite un choix des « Lettres à la NRF » de Céline, quelques-unes dans les années trente, l’immense majorité au sortir de la guerre, dans les années d’exil au Danemark, puis à Meudon. Les lettres étaient sorties il y a une vingtaine d’années dans la collection blanche, j’entends encore Sollers en parler sur une chaîne de radio, les voilà en format populaire, à l’usage de tous.

 

Bise noire, parce que Céline épistolier, c’est Céline tout court. 248 pages, quelque trois heures de lecture, bonheur brûlant d’une piqûre intense, enfin le rythme, enfin la revoilà, cette petite musique, unique, seule au monde. Oui, le docteur Destouches qui réclame du fric à Gaston Gallimard, vomit le monde, parsème de foutre et de césures des bribes de phrase sans fin, tantôt tendre, tantôt hurlant sa rage, c’est le même mystère du style que le Voyage ou Bagatelles. L’homme, on s’en doutait d’ailleurs, ne prend pas de gants blancs lorsqu’il écrit à son éditeur.

 

Tout avait très mal commencé, avec la NRF. Ils étaient passés à côté du Voyage, en 1932, et Céline, rapide, avait signé chez Denoël. Rendez-vous manqué, dont Sollers rappelle, dans la préface, qu’il laissera des traces solides. On la sent resurgir, cette sourde rancœur, entre mots d’amitié, flèches de haine, maquignonnages d’argent, suppliques pour paraître en Pléiade, lacération des plus grands, que sont Gide et Proust, parce qu’ils n’auraient rien compris à la musique, ne seraient pas « dedans ».

 

« Mon cher Editeur et ami.

Je crois qu’il va être temps de nous lier par un autre contrat, pour mon prochain roman « RIGODON »… dans les termes du précédent sauf la somme – 1500 NF au lieu de 1000 – sinon je loue, moi aussi, un tracteur et vais défoncer la NRF, et pars saboter tous les bachots !

Qu’on se le dise !

Bien amicalement votre

 

Destouches »

 

Ultime missive. 30 juin 1961. Le lendemain, Louis-Ferdinand Céline quittait ce monde. Sans avoir eu le temps de louer son tracteur. A lire, très vite. Pour la piqûre. Et pour la musique.

 

Pascal Décaillet

 

*** Céline - Lettres à la NRF - Folio - 10 mai 2011 - 248 pages.

 

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08/05/2011

Jack Lang : des fragments qui déçoivent

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Notes de lecture - Dimanche 08.05.11 - 09.22h

 

Bien sûr, ce livre-là n’est pas « Les Chênes qu’on abat », il n’est d’ailleurs pas question qu’il le soit, est c’est tant mieux : François Mitterrand n’est pas de Gaulle, Jack Lang n’est pas Malraux, il est des collines plus inspirées que d’autres, des lieux où souffle l’esprit, des plumes habitées par la grâce, d’autres moins.

 

Oui, le livre de Jack Lang sur Mitterrand, acheté hier midi, lu dans l’après-midi, me déçoit. En apercevant la couverture, on se dit que la conjonction de l’auteur (l’un des deux plus grands ministres français de la Culture) et de l’objet du récit doit nécessairement engendrer des étincelles. Eh bien non. Le miracle ne se produit pas. Question d’étiquette. La bouteille arbore un grand cru, la dégustation révèle un nectar honnête. Sans plus.

 

Jack Lang fut un très grand ministre. Après la désolation culturelle des années giscardiennes, il a réveillé la vieille ambition d’Etat d’encourager les arts, a conduit de grands projets, n’avait pas son pareil pour organiser d’immenses manifestations populaires, des sortes de Fêtes de la Fédération. Son nom, dans l’Histoire, demeurera. Il fut aussi un mitterrandolâtre, le grand propagandiste coloré du régime à la rose, un metteur en scène à l’échelle de la nation. C’est le revers de la Fête révolutionnaire : le culte de l’Être suprême.

 

Pourquoi le livre déçoit ? Parce que ces « Fragments de vie partagée » nous apprennent, au final, peu de choses nouvelles. Dans une biographie arpentée, sillonnée au plus près. Pentecôte à Solutré, parfum des pins landais de Latche, discours de Nevers sur les chiens, itinéraire initiatique dans le labyrinthe du Panthéon, tout cela, tant de fois, nous fut déjà raconté : même le lecteur le moins averti le connaît par cœur. D’un homme comme Lang, proche parmi les proches, on aurait attendu l’irruption d’une intimité plus profonde, non pour dévoiler, mais pour approcher, d’un peu plus près encore, comme face à l’énigme d’une relique, le mystère de François Mitterrand. Dans le livre, ça n’est guère le cas, et c’est dommage.

 

Jack Lang a-t-il trop attendu ? Ou plutôt, son héros ne lui aurait-t-il, au fond, beaucoup moins livré qu’on ne l’imaginerait ? Oui, le Mitterrand de ces « Fragments » se dérobe plus qu’il ne se révèle, garde pour soi plus qu’il ne donne, reléguant le narrateur, tout prestigieux qu’il soit, au rang de spectateur d’une énigme. Vous me direz que c’est déjà beaucoup. Face au sphinx, faut-il s’attarder, ou passer son chemin ? Bonne lecture, tout de même !

 

Pascal Décaillet

 

 

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05/05/2011

Il y a juste trente ans, « l’homme du passif »

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Notes de lecture - Jeudi 05.05.11 - 17.22h

 

Deux hommes, face à face. Deux fauves. Deux calibres. C’était il y a, jour pour jour, trente ans. C’était Giscard face à Mitterrand, épisode 2. Leur première rencontre, sept ans auparavant, avait été gagnée par le Giscard du « Monopole du cœur ». La revanche, ce mardi 5 mai 1981, sera clairement remportée par Mitterrand. Je viens, ce matin, de visionner l’intégralité de ce duel sur le site de l’INA. Je ne l’avais plus revu depuis trente ans. C’était hier. Ma jeunesse. Printemps d’exception. Dont j’ai souvent parlé, sur ce blog. Et que je revis intérieurement, au fil de mes lectures, au fur et à mesure qu’approche l’anniversaire du 10 mai.

 

L’occasion, comme promis, de vous dire quelques mots du livre de Moati. C’est un ouvrage attachant. Celui d’un homme qui a vécu de très près la montée en force de François Mitterrand entre 1965 (première candidature contre de Gaulle, en décembre), 1971 (la prise de pouvoir sur le parti, au congrès d’Epinay, magnifiquement raconté au chapitre 10), et la victoire du 10 mai 1981.

 

Le débat du 5 mai, Moati le connaît d’autant mieux que c’est lui, avec quelques autres, qui en a fixé les règles. Incroyablement coercitives, d’ailleurs, des histoires de plans ce coupe, de régies, de réalisation, que Giscard, président sortant et réputé bien meilleure bête de télé que son challenger, a fini par accepter. Beaux chapitres, les 26 et suivants, qui racontent, par le menu, ce second (il n’y en aura plus d’autre) duel entre les deux hommes. Où Mitterrand a-t-il gagné, à quel moment ? Il est convenu de retenir l’estocade « Vous êtes devenu l’homme du passif », allusion à « l’homme du passé » lancé par Giscard, de dix ans le cadet, en 1974.

 

Magnifique jeu de syllabe, c’est vrai. Mais la victoire de Mitterrand, je m’en suis rendu compte ce matin, est beaucoup plus ample, elle est continue, se confirme, devant Michèle Cotta et Jean Boissonnat (les meneurs), sur l’ensemble du débat. François Mitterrand, qui a une revanche à prendre, domine. Il surmonte son complexe d’infériorité télévisuel face à Giscard, déjoue tous les pièges, se révèle de plus en plus présidentiel alors que s’écoule le débat, gagne aux points. Nettement. Cinq jours plus tard, il l'emportera devant le peuple de France. Entrera dans l’Histoire.

 

Tout cela, et tout son parcours aux côtés de l’homme d’Etat, Moati le raconte. Avec des moments de lumière et d’abandon, d’entourage et de solitude (comme lorsque, patron de chaîne, il devra aller rechercher Guy Lux, jeté à l’écart). Il parle aussi de lui, sa jeunesse tunisienne, ses parents trop tôt disparus, et ce livre, écrit avec un bel humour, mérite le détour. En tout cas pour tous ceux qui, comme votre serviteur, demeurent comme envoutés par la magie de cette époque. Nostalgie, non du socialisme, encore qu’il ait apporté d’indispensables réformes. Mais de cet homme d’exception, ce magicien, ce voyou génial de la politique et du verbe. François Mitterrand.

 

Pascal Décaillet

 

"30 ans après", par Serge Moati, Seuil, mars 2011, 330 pages.

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01/05/2011

Mai-juin 40, vus par Julien Gracq

 

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Quelque part au milieu des sept merveilles du monde, il y a la prose de Julien Gracq. Du Rivage des Syrtes à Lettrines, en passant évidemment par l’éblouissant Balcon en forêt, ceux qui aiment cet auteur se disaient qu’ils devaient être face à une œuvre achevée. C’était sans compter deux petits cahiers légués par Gracq à la Bibliothèque Nationale de France. Le récit des journées sombres de mai-juin 1940, l’effondrement de la France en six semaines, par un lieutenant de presque trente ans, Louis Poirier, affecté au 137e régiment d’infanterie de la « première armée du monde », l’armée française. Qui s’écroulera, s’évanouira, se pulvérisera en moins d’un moins et demi.

 

Poirier, c’est Gracq. À en croire Bernhild Boie, dans l’avant-propos, ces souvenirs de guerre, jetés là, au jour le jour, sur un cahier d’écolier intitulé « Le Conquérant » ( !) n’étaient pas destinés à sortir d’un tiroir privé. Le texte commence le 10 mai 40, jour de l’attaque allemande à l’ouest, et se termine le 2 juin, lorsque le lieutenant Poirier, encerclé près de Dunkerque (dont il devait tenir la tête de pont) crie à la Wehrmacht : « Ne tirez pas. Nous nous rendons ». C’est tout.

 

Entre ces deux dates, c’est, au fond, toute « L’Etrange Défaite », le chef-d’œuvre de Marc Bloch, que nous raconte le lieutenant. Promenée en Belgique, puis en Hollande, pour finalement confluer avec des dizaines de milliers d’hommes vers Dunkerque en déroute (tenir, à tout prix, pendant que des camarades plus chanceux embarquent vers l’Angleterre), la section Poirier se trouve constamment comme en marge, en lisière de la « vraie guerre », sans jamais la mener. Le lieutenant Poirier n’est ni héros, ni lâche : là où d’autres détalent sous le feu ennemi, il refuse le repli sans avoir reçu un ordre écrit.

 

Il nous décrit des hommes indifférents au destin de cette guerre, un commandement empêtré dans des ordres contradictoires, une absence totale d’esprit de corps, chacun ne pensant qu’à soi, à commencer par le lieutenant. Le narrateur de ces cahiers de guerre, sensible à la météo (nous sommes au printemps, il trouve sublimes certaines régions de Hollande), nous décrit le paysage de campagne avec l’amoureuse précision de l’une des grandes passions de sa jeunesse, la géographie. Et puis, l’Allemand fascine. Parce qu’il sait, lui, où il va, il a des objectifs de guerre, se donne les moyens de les atteindre. Dans ce récit, l’armée française est toujours terrée quelque part, à attendre, la Wehrmacht toujours en mouvement. Gracq et ses hommes, littéralement, la regardent passer ! Comme s’ils étaient spectateurs de cette guerre, non acteurs.

 

Reste la grande question : qui écrit ? Louis Poirier, Julien Gracq ? En 1940, l’ancien élève, brillantissime, du Lycée Georges-Clemenceau de Nantes est déjà entré en écriture, notamment avec Au château d’Argol, remarqué par Breton. Il faut voir, dans ces souvenirs de guerre, comme le style évolue selon que le narrateur nous décrit l’attente, ou la furie des derniers jours, lorsque la section se trouve encerclée près d’un canal, dans la région de Dunkerque, et sent l’étau allemand, par une apocalypse d’artillerie, se refermer sur elle. Saisissantes, ces pages : on y retrouve le style du Balcon en forêt, la proximité de la guerre, le chemin de lisière, qui finit par devenir présence.

 

Sobriété du style. Phases sans verbe. À la manière d’une chronique du temps qui passe, ou d’une sorte de journal de garde, disons tenu par un factionnaire très légèrement surdoué. Ce livre est là (je viens de le lire quelque part dans le Vaucluse), on y voit la guerre et on ne la voit pas, on y entrevoit l’Allemand comme une silhouette nocturne, fugace, pressée. Le temps de la Wehrmacht est un autre temps que celui de la section Poirier. Son monde, un autre monde. L’un est celui de l’aube, l’autre se sait crépusculaire.

 

Ce livre est là, sous vos yeux. Il ne vous tombe pas des mains. A lire, d’urgence.

 

Pascal Décaillet

 

*** Julien Gracq, Manuscrits de guerre, Editions José Corti, avril 2011, 246 pages.

 

 

 

 

 

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12/03/2011

Dans un trou de verdure, le corps d’un ministre

 

 

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Robert Boulin a-t-il été assassiné ? Si oui, pourquoi, et par qui ? Depuis plus de trente ans, la question est ouverte, les thèses s’entrechoquent. Un livre, après plusieurs autres, relance l’affaire. Écrit par la fille du défunt, Fabienne Boulin Burgeat. J’ai commencé à le lire hier soir, ne l’ai guère lâché des mains. C’est un livre qui se lit d’un coup. Il est quasiment impossible de s’y arracher.

 

Le 30 octobre 1979, le présentateur du Midi d’Antenne 2, Patrick Lecocq, lance une édition spéciale en nous annonçant la mort de Robert Boulin, 59 ans, ministre en exercice, du Travail, dans le gouvernement de Raymond Barre, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Un très grand commis de l’Etat, député et maire de Libourne (Gironde) depuis 1959, ministre presque sans interruption de 1961 à sa mort, il avait d’ailleurs battu le record de longévité de Colbert.

 

Comme hypothèse prépondérante, Lecocq – et toute la presse française avec lui – avance, à chaud, la thèse du suicide : Boulin devait se défendre dans une affaire dite des « terrains de Ramatuelle », il aurait mis fin à ses jours pour question d’honneur et de calomnie. C’était la version officielle, je me souviens l’avoir prise, à l’époque, pour argent comptant, comme des millions de gens. Cette édition spéciale du Midi d’Antenne 2, vous pouvez la visionner, sur les archives de l’INA.

 

Et d’ailleurs, Fabienne Boulin Burgeat, la fille du ministre, et son frère veulent y croire, les premiers temps, à cette thèse, contrairement à leur mère, intimement persuadée, dès le début, que son mari a été assassiné. Ça n’est que plus tard que le frère et la sœur, face à l’éloquence d’indices accumulés, se convertiront et, dès lors, mettront toute leur énergie à faire valoir la piste de l’assassinat. C’est cela que raconte le livre, 316 pages, avec une incroyable puissance de détails sur les expertises, les contre-expertises, les autopsies, les exhumations, les incohérences de la version officielle, manifestement agréée (s ce n’est dictée) en très haut lieu.

 

Robert Boulin a-t-il été assassiné ? À lire le récit de sa fille, tout porte à le croire. Innombrables sont les entraves « qu’on » a jetées, en trente ans, sur le chemin de la vérité. Preuves qui disparaissent, menaces si on s’intéresse de trop près à l’affaire, pressions de toutes sortes. Si oui, par qui ? À partir de là, tout est possible. En aurait-il trop su sur le financement des partis politiques, par exemple du sien, le RPR ? Détenait-il des informations, des bombes sur les réseaux d’Elf, ou ceux de Jacques Foccart, le redoutable « Monsieur Afrique » du gaullisme ?

 

Autre piste, la politique pure. Boulin était très apprécié de Giscard (qui venait, quelques semaines plus tôt, de lui rendre un vibrant hommage en sa ville de Libourne), il était pressenti pour succéder à Barre comme Premier ministre. C’est l’époque de la guerre fratricide au sein de la droite française, menée avec une incroyable fureur par Chirac contre Giscard, dont il avait été Premier ministre de 1974 à 1976. Pour Chirac, à l’époque chef du RPR, il ne faut surtout pas qu’un RPR s’installe à Matignon : ce serait mortifère pour sa stratégie présidentielle de 1981.

 

Certes. Mais la mort d’un homme… L’hypothèse Chirac, un peu comme Sherlock Holmes dans la première partie du « Chien des Baskerville », n’apparaît qu’une fois, dans la bouche du Garde des Sceaux de l’époque, Alain Peyrefitte : « Le grand est prêt à tout ». Juste une ellipse, page 120.

 

En juin 2010, le procureur général de la Cour d’appel de Paris refusait de rouvrir l’enquête. Mais Fabienne Boulin Burgeat, admirable de ténacité, n’en démord pas. Quelle que soit la vérité, l’acharnement de cette femme à défendre la mémoire de son père force l’admiration. Reste, quelque part dans un étang de la forêt de Rambouillet, dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979, le corps étrangement tuméfié du ministre du Travail en exercice de la République française. Un homme de dialogue et de partenariat social, un gaulliste social, proche de Chaban, favorable à la participation. Et qui n’était plus, ce soir.là, affalé dans son étang, que le titre de ce merveilleux poème de Rimbaud : « Le Dormeur du Val ».

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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06/01/2011

« O Italia o Morte ! »

 

Notes de lecture - Jeudi 06.01.11 - 18.09h

 

Quand un journaliste de légende partage un bout de route avec un être de génie et de feu, cela s’appelle « L’Equipée de Gabriele D’annunzio », recueil de chroniques signées Albert Londres, entre 1919 et 1921, pour « Le Petit Journal », puis, après s’être fait virer de ce dernier sur intervention personnelle de Clemenceau, pour le quotidien populaire « L’Excelsior ». Il en résulte, aux éditions « arléa », un bijou de bonheur qui se dévore en moins de deux heures, 99 pages. Ce que je viens de faire, en début de semaine, dans l’éblouissement du soleil valaisan.

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De quoi s’agit-il ? De l’affaire de Fiume, aujourd’hui Rijeka en Croatie, « Stato libero di Fiume » entre 1920 et 1924, la grande cause, la grande querelle de l’Italie à la sortie de la Grande Guerre. On ne peut rien comprendre à l’Histoire italienne de ces années-là, ni aux prémices du fascisme, sans s’imprégner de la légende de Fiume. Ni, surtout, sans s’intéresser à cet incomparable phénomène humain, poète et guerrier, que fut Gabriele D’Annunzio (1863-1938). Un fou. Un génie. Un demi-dieu des temps héroïques. De Messine à Udine, dans le soufre et la braise de ces années d’immédiat après-guerre, l’Italie a vénéré cet homme-là. Comme personne.

 

Ne refaisons pas ici toute l’Histoire italienne de cette époque, renvoyons le lecteur aux remarquables écrits de Pierre Milza, qui en décrypte la complexité avec une patience de bénédictin, sans jamais larguer son lecteur profane. Rappelons simplement que ce pays était entré en guerre en 1915 (l’Intervention), avait subi le désastre de Caporetto (1917), avait héroïquement remonté la pente, s’imposant finalement à Vittorio Venetto (octobre 1918), terminant le conflit du côté des vainqueurs. Rappelons aussi, comme l’illustre

toute une littérature, que le retour au civil, pour les glorieux combattants des montagnes, ceux du Frioul ou du Trentin, ceux de la bataille du Piave, qui sont autant de Verduns transalpins, fut extraordinairement difficile : leur mérite, de la part de l’arrière, ne fut pas assez reconnu.

 

C’est dans le très grand désordre de ces années-là que le fou Gabriele D’Annunzio, décide en 1919 d’aller s’emparer de Fiume. Sans mandat du gouvernement italien, ni de l’armée, ni de personne. Il s’y rend, perce les lignes internationales qui encerclent la ville adriatique, s’installe dans les murs de la cité, en prend le commandement, et… ne les quitte plus ! Il y restera de longs mois, jusqu’au jour où, pressé par les engagements de l’Italie officielle, il devra bien partir. Il finira ses jours le 1er mars 1938, dans ce « Vittoriale » de Gardone Riviera devant lequel passe toute personne longeant la côte occidentale du lac de Garde. Un palais hallucinant, où il fait tonner le canon en l’honneur de ses visiteurs.

 

L’autre type extraordinaire, c’est évidemment Albert Londres. Pendant ces deux années comme correspondant en Italie (et à Fiume), l’illustre reporter suit, à la trace, les pas du « Commandante ». A coup sûr, le héros de la Grande Guerre (il s’était engagé à 52 ans !) le fascine. Mais en même temps, le journaliste demeure investi du constant souci de mettre en perspective les faits pour les lecteurs du « Petit Journal », puis de « L’Excelsior ». A quoi s’ajoute une incroyable maîtrise de l’écriture, une sobriété qui colle à l’événement. Du très grand art. Mais cela, les lecteurs d’Albert Londres le savaient déjà.

 

Le plus fou : jamais, au cours de ces 99 pages écrites entre mars 1919 et janvier 1921, n’apparaît le nom de celui qui, dès l’année suivante (octobre 1922), incarnera pour plus de vingt ans le destin de l’Italie : Benito Mussolini. Tous les biographes du Duce, pourtant, ont montré à quel point ces quatre années, entre l’Armistice et la Marche sur Rome, sont décisives pour lui. Mais voilà : il faut croire qu’un phénix plus étincelant, en ce temps-là, avait ensorcelé la Péninsule. Cet être de feu et de lumière s’appelait Gabriele D’Annunzio. Albert Londres le raconte à merveille. A lire, absolument.

 

Pascal Décaillet

 

 

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29/06/2010

Deux hommes, l’Elysée, la mort

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Notes de lecture - Mardi 29.06.10 - 16.52h

 

C’est un livre troublant que je viens de lire ce week-end, fort bien écrit par ma consœur du Monde Raphaël Bacqué, une histoire d’amour et de dépit, avec au bout du chemin le suicide. Mais, s’il est fréquent que des humains mettent fin à leurs jours, il est un peu plus insolite, vous en conviendrez, qu’on retourne contre soi-même un 357 Magnum Manurhin en étant à l’Elysée, à quelques mètres du Président de la République ! C’est pourtant ce qui se produit le 7 avril 1994. Le suicidé s’appelle François de Grossouvre. Le Président, François Mitterrand.

 

C’est un livre triste, en tout cas il finit tristement avec l’enterrement de Grossouvre, Mitterrand qui s’invite dans l’église alors que la famille du défunt n’en veut pas, elle le laissera seul sur le parvis à la sortie, sans lui serrer la main, lui le chef de l’Etat. De la forte amitié entre les deux François, ce jour-là, il ne reste rien. Si ce n’est un monceau de secrets, la plupart aujourd’hui connus, quelques-uns emportés dans les deux tombes, à jamais.

 

Aristocrate de province, maurrassien passé par la Résistance, industriel, François de Grossouvre rencontre Mitterrand au cours de l’hiver 1959. Il est de deux ans son cadet, a fait le même genre de guerre (disons avec la même « évolution »), et cette première rencontre s’opère sous l’un des parrainages les plus prestigieux qui se puissent concevoir : Pierre Mendès France, Françoise Giroud. Côté Grossouvre, c’est aussitôt le coup de foudre. Et ce livre-là, celui de Bacqué, c’est d’ailleurs la confirmation de l’exceptionnel ascendant que François Mitterrand a pu avoir sur certains hommes, celui qu’il eut sur les femmes étant largement connu.

 

Grossouvre a de l’argent. Il finance, ou en tout cas facilite grandement les campagnes présidentielles de 1965, 1974, et celle, victorieuse, de 1981. Il sait se rendre utile, fréquente de très près l’homme qui monte, au point de devenir ce qu’il croit être son ami, son égal. Sur ce second point, en tout cas, il se trompe. C’est le début d’un malentendu dont Raphaëlle Bacqué décrit magnifiquement l’évolution, et qui conduira, un jour, à la rupture. Et, quelques années plus tard, au suicide.

 

De mai 1981, l’arrivée de Mitterrand à l’Elysée, au 7 avril 1994 (le suicide), François de Grossouvre, d’abord conseiller personnel puis responsable des Chasses présidentielles (domaine régalien s’il en est), n’a jamais cessé d’occuper son bureau à l’Elysée. Personne, autour de lui, n’a jamais exactement su ce qu’il y faisait, un puissant mystère entourait la présence de cet aristocrate secret, ne manquant jamais une occasion de montrer sa proximité avec le Prince.

 

Le problème, c’est qu’il y a un moment où il n’y a plus de proximité du tout. Parce que les deux hommes ont rompu avec fracas. Mais le Président, ultime perversité, ne lui demande pas du tout de quitter l’Elysée ! Alors, Grossouvre se met à ruminer. Alerte la presse. Multiplie les propos accablants sur le chef de l’Etat, vipérins d’acrimonie, des mots d’amant éconduit, ou de Montespan délaissée. Autour de lui, tout s’écroule. Plus personne ne le prend au sérieux. Mais il a le droit, tout de même, de rester là. A quelques mètres du souverain. Quêtant un retour en grâce, qui ne se produira pas. Seule la mort, la sienne, le délivrera de cet enfer.

 

Un livre triste, oui. L’un des innombrables dégâts collatéraux de la puissance sentimentale que François Mitterrand, ce diable d’homme, était capable d’inspirer à d’autres hommes, prêts à le suivre comme des chiens, sans autre retour que, parfois, la grâce d’un regard, la possibilité d’un sourire. Etrange histoire, racontée avec talent. Se lit comme un roman. Le roman de deux hommes autour de la mort.

 

Pascal Décaillet

 

*** Le dernier mort de Mitterrand, par Raphaëlle Bacqué, Grasset Albin Michel, mai 2010, 238 pages.

 

 

 

 

 

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27/06/2010

Un livre d’été, éblouissant

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Notes de lecture - Dimanche 27.06.10 - 15.48h

 

C’est l’histoire d’une femme qui ne dit jamais « je », nous raconte pourtant sa vie, qui est à la fois la sienne et celle des autres, la nôtre. Sans une amie qui me l’a offert, je n’aurais sans doute jamais lu « Les années » d’Annie Ernaux. Sans le miracle d’une Pentecôte-éclair dans le Lubéron, il y a quelques semaines, je n’aurais pas eu l’intense bonheur de m’y plonger.

 

C’est l’histoire d’une femme née au début des années quarante, on l’appellera simplement « elle ». C’est le livre « d’elle », avec son apparence impersonnelle, et c’est notre livre à tous, pour peu que nous ayons frayé avec cette époque et que l’univers de références très français de la narratrice ne nous rebute pas.

 

Dans ce livre-là, nul chapitre, juste le fil du temps qui passe. Chronologique. Et, comme repères, un album de photos, sur lesquelles, de l’enfance à la retraite, apparaît « elle ». Juste pas l’Occupation, ou à peine, mais la France de l’immédiate après-guerre, miséreuse, celle d’avant les glorieuses. La Quatrième République, les guerres coloniales, Indochine puis Algérie, notre jeune fille qui grandit, brille aux études, s’arrache à sa famille paysanne de Normandie, monte à Paris. Et c’est la vie qui va, les souvenirs qui remontent, l’aventure collective d’une génération, jamais de « je », toujours « elle ».

 

Mais l’impersonnel n’est qu’apparent. Elle vit, elle aime, elle souffre, cette jeune femme, se marie puis divorcera, elle enfante et travaille, écrit. L’histoire qu’elle nous raconte ne se cantonne de loin pas à la politique. La consommation, les grands magasins, les pubs, la vie de femme, la pilule dans les années soixante, l’avortement avec Simone Veil, les rapports au sein de la famille. C’est un album de photos et c’est un film, c’est une fresque de mille détails, c’est le « Je me souviens » de Perec autrement raconté, c’est sa vie et c’est la nôtre, ses souvenirs à elle et les nôtres, qui s’entrechoquent.

 

C’est une écriture, surtout, d’une rare limpidité. Le fil du temps qui court sous la plume, le destin des foules allant se fondre dans celui d’une seule personne, « elle ».

 

« Le plus défendu, ce qu’on n’avait jamais cru possible, la pilule contraceptive, était autorisé par une loi. On n’osait pas la réclamer au médecin, qui ne la proposait pas, surtout quand on n’était pas mariée. C’était une démarche impudique. On sentait bien qu’avec la pilule la vie serait bouleversée, tellement libre de son corps que c’en était effrayant. Aussi libre qu’un homme ». (Page 95 de l’édition Gallimard folio, 2008)

 

Le héros, qui est-ce ? Est-ce « elle » ? Est-ce nous ? Et si c’étaient, simplement, les années ? Ce temps commun qui nous enveloppe, ensemble, et fait de nous, avec toutes nos différences, les enfants d’un même destin collectif. Ces années qui nous prennent comme individus et nous transforment, doucement mais irrévocablement, en contemporains.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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08/05/2010

Trois hommes, le pouvoir, la vie

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Notes de lecture - Samedi 08.05.10 - 19.05h


Voilà un bouquin qui dormait depuis deux ans dans l’une des nombreuses piles qui jouxtent ma table de chevet, j’avais négligé de l’ouvrir, c’est désormais chose faite.

 

C’est l’histoire de trois hommes, le premier est Président de la République, le deuxième Premier ministre, l’autre ministre de l’Intérieur. Les deux derniers se détestent. Le premier dissimule ses sentiments. On s’épie, on se cherche, on se renifle, on se vouvoie, on s’observe en embuscade, à l’affût de la moindre erreur. L’action se déroule entre 2005 et 2007. Les trois hommes s’appellent Jacques Chirac, Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy.

 

L’auteur, aujourd’hui ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche dans le cabinet Fillon, s’appelle Bruno Le Maire. Au moment des faits, il est conseiller puis directeur de cabinet du Premier ministre, Dominique de Villepin. Autant dire les premières loges. À l’épreuve de la lecture, voilà en tout cas un homme politique français sachant écrire. Très jeune, avant l’ENA, il rédigeait déjà un mémoire de littérature française sur la Statuaire dans la Recherche de Proust ! Aujourd’hui, il n’a que quarante ans.

 

Les faits sont connus : ces fameuses deux dernières années du règne de Chirac où Sarkozy monte, n’en peut plus de monter, dans la folle aimantation de sa course vers l’Elysée, et où le locataire de Matignon n’en peut plus d’observer, dans l’impuissance d’un fusible de luxe, l’irrésistible. Au reste, tout le monde le sait, le dit, nul ne s’en cache : on est face à l’inéluctable, c’est ainsi, il suffit juste de purger ces deux ans. Putain, deux ans !

 

Chirac, Villepin, Sarkozy. Et, quelque part dans le triangle, l’affaire Clearstream. Le Premier ministre affaibli. Le soupçon, La rumeur. La haine, entre Beauvau et Matignon, qui va et se promène. Et notre Bruno Le Maire, si bien placé pour compter les coups, mais aussi les fausses douceurs, les promesses de pacotilles. Et il raconte bien, notre futur successeur de Sully à l’Agriculture, tenant son journal, prêtant l’oreille, se faisant discret pour mieux rapporter. Et le résultat, tout simplement, se délecte. La lecture, sur un balcon de mai où les normes saisonnières de température ne sont hélas pas au rendez-vous, ça réchauffe et ça égaie.

 

À tous, de ce livre-là ou d’un autre, excellente lecture !

 

Pascal Décaillet

 

 

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