15/04/2010

Libéraux-radicaux : des vertus du déracinement

 

Hier soir, à des majorités très nettes, les délégués des radicaux et des libéraux genevois, siégeant simultanément en deux endroits différents (Pregny-Chambésy et l’Uni-Dufour), ont donné leur feu vert au principe de rapprochement entre ces deux partis. Ca n’est pas encore la fusion, pas encore le mariage, mais c’est le début d’un processus qu’il convient de saluer. Il a fallu, comme l’a noté ce matin Rolin Wavre, secrétaire général des radicaux, « se déraciner » de quelque chose, à quoi on tient, pour tenter le pari d’un ailleurs.

 

C’est cette notion (éminemment barrésienne) de « déracinement » qui retient l’attention : aujourd’hui fort proches, ces deux partis cantonaux surgissent de deux Histoires tellement différentes, faubourgs de Saint-Gervais pour les uns, Vieille Ville pour les autres, artisans, tisserands, petits commerçants d’un côté, financiers de l’autre. Les publicains et les patriciens. On pourrait multiplier ce qui, si longtemps, les a séparés. A lire, d’urgence, l’œuvre complète d’Olivier Meuwly, incomparable historien de cet univers politique, depuis le dix-neuvième siècle.

 

Des différences, certes, à n’en plus finir. Mais quoi, la politique est affaire de réalités : aujourd’hui ces deux univers représentent, peu ou prou, le même système de valeurs, entre d’une part la gauche, et d’autre part une droite plus isolationniste, voire nationaliste. On notera – pour poser sans tarder un nouveau jalon vers l’avenir – que la démocratie chrétienne, avec toutes les nuances sociales et familiales qu’on voudra bien reconnaître, appartient, elle aussi, dans les grandes lignes, à cette famille-là : liberté du commerce, de l’industrie, encouragement à l’innovation, création de richesses pour mieux pouvoir les redistribuer.

 

On voit mal comment ce nouveau parti, « libéral-radical », qui va doucement voir le jour dans l’espace politique genevois, pourrait, à terme, se passer de la vieille et si riche démocratie chrétienne : 163 ans après le Sonderbund, la survie de ces partis passe par une reconnaissance de ce qui les rassemble, plutôt que par le rappel obsessionnel de ce qui a pu, naguère, les séparer. Et c’est un Valaisan qui signe ces lignes, héritier par son ascendance de la double tradition de ces ennemis qui, du Trient aux confins de Bagnes, se sont tant combattus.

 

« Déracinement », oui. La vie politique, la vie tout court, sont jalonnées d’une succession de renoncements volontaires, pour pouvoir avancer. Dans la douleur, certes, comme en témoignait ce matin l’amertume de Robert Ducret, radical canal historique, canal Carouge, canal Genève, l’un des hommes les plus admirables de l’après-guerre genevoise. Et ce même homme, malgré ses innombrables réticences, a voté oui, hier soir, parce qu’il a senti qu’il ne fallait pas contrarier la puissance naissante d’un nouveau projet. Il s’est « déraciné » de lui-même, de ses valeurs, de sa génération, pour laisser vivre quelque chose de nouveau.

 

« Déracinement » ; le mot de Rolin Wavre est le mot-clef. Il implique d’abord qu’on en a, des racines, puissantes, complexes, entremêlées, et qu’il s’agira toujours de s’en souvenir. Nul parti politique n’est apatride, volapük, météore, nul n’est en apesanteur. Et c’est précisément parce qu’il vient de quelque part, avec la richesse de ses alluvions, qu’il pourra sortir de lui-même, se fondre dans quelque chose de plus grand.

 

Ce processus, que j’avais évoqué à Martigny le vendredi 11 novembre 2005 devant beaucoup d’hommes politiques qui se reconnaîtront en lisant ces lignes, ne peut laisser sur le bord du chemin le parti qui fut, au niveau national, celui de Kurt Furgler, au niveau genevois celui de Jean-Philippe Maitre. Parce qu’il est, ce parti-là, une composante essentielle de notre Histoire nationale, avec ses tensions, ses contradictions, sa résistance au Kulturkampf, sa réponse donnée, dès la fin du dix-neuvième siècle, à la condition ouvrière. Le Sonderbund, c’est fini. Entre la gauche et l’UDC, il y a la place, à Genève et en Suisse, pour une droite ouverte, plurielle, innovatrice, redistributrice. Ce jour-là, qui est certes encore lointain, les partis dits populistes commenceront peut-être, doucement, à régresser.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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26/03/2010

Les années-lumière

 

Un président de la Confédération pour deux ans : c’est tout ce dont a réussi à accoucher, hier, l’actuel Conseil fédéral pour la réforme de sa propre institution ! C’est une demi-mesure, même pas, c’est tenter de sauver le vieux système, vieilli et vermoulu, par un ultime lifting, la désespérance d’une cosmétique. Décidément, ce collège-là est à bout de souffle, et avec lui l’institution. C’est un autre système qu’il faut à la Suisse : un vrai gouvernement, cohérent, avec une épine dorsale idéologique, légitimé par une élection populaire. Nous en sommes loin, très loin, à des années-lumière.

 

Bien sûr qu’il faut un président sur une période plus longue. Deux ans c’est un minimum, il faudrait quatre. Mais là n’est pas l’essentiel. Le rallongement de la période présidentielle n’a de sens que s’il s’accompagne d’une révolution institutionnelle remplaçant les gouvernements de hasard d’aujourd’hui par des collèges cohérents, cimentés, charpentés. Et surtout, orientés sur une stratégie de législature : gouverner, c’est vouloir aller quelque part, ensemble, et non multiplier par sept les directions du bateau, voire ses dérives.

 

Gouvernements de hasard ? Bien sûr ! Dans ce pays-là, monsieur, on n’élit pas, on colmate les trous. Un ministre, au demeurant ni malade ni acculé par un scandale, décide de partir en pleine législature. Alors oui, on écope, on cimente la brèche : on élit un passant : parfois, cela donne tout de même, Dieu merci, des hommes d’Etat, parfois le passant reste passant. Et il passe. Et il n’en peut plus de passer. Il passe les murs, il passe les années, il passe et puis un jour il trépasse. En temps de paix, peinard, style Trente Glorieuses, ça peut à la limite jouer. En temps de crise, style secret bancaire, affaire libyenne, voire pire si entente, cela confine à la honte du politique. Est-ce cela que nous, citoyens de cette démocratie exemplaire qui n’a pas à rougir de ce qu’elle est, voulons ?

 

Ce système, bien sûr qu’un jour nous en changerons. Et, comme toujours, comme en 1798, comme en 1848, comme après la grève générale de 1918, nous agirons sous la pression d’une crise. Tout cela, à cause de l’impéritie, de la frilosité, du manque de vision des gouvernants actuels. Gouverner, c’est prévoir. Ce Conseil fédéral-là ne voit rien. Il est le plus mauvais depuis très longtemps.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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11/12/2009

François Longchamp nous annonce la Troisième République

 

« En tant que  radical, je refuse que l’on tombe dans un rapport de force entre la droite et la gauche… Toutes les réformes essentielles doivent faire l’objet d’un consensus politique qui dépasse ce clivage traditionnel ». Propos de François Longchamp, président du Conseil d’Etat genevois, interviewé par ma consœur Sandra Moro, dans « Le Temps » de ce matin.

A lire cette apologie de la transversalité politique (le bleu du ciel de ce matin d’arrière-automne, générateur de bonne humeur, me freine dans l’emploi d’un mot plus fort), on a l’impression que la droite genevoise ne serait majoritaire que d’un rien. Et que, par là, elle serait condamnée à passer des accords, disons pour le moins avec les Verts. En clair, le radical François Longchamp (11 députés au Grand conseil) parle comme si rien, aucune alliance possible, fût-elle de circonstance, n’existait à droite de l’Entente (43 sièges si on totalise libéraux, radicaux et PDC). D’un revers de main, l’admirateur extatique de Louis Casaï fait comme si les 9 élus de l’UDC, et surtout les 17 élus du MCG n’existaient pas. Hors de son camp, il ne regardera donc que sur sa gauche.

C’est évidemment son droit. Mais franchement, son camp l’a-t-il élu pour cela ? Et puis, laissons parler les chiffres : 43 de l’Entente + 9 de l’UDC, c’est déjà une majorité. 43 de l’Entente + 17 du MCG, ce sont trois députés sur cinq. Enfin, les trois réunis, et nous avons la vérité de l’expression populaire du 11 octobre : une gauche particulièrement minoritaire, pour quatre ans. Pourquoi François Longchamp ne compte-t-il pas davantage exploiter cette victoire ? Pourquoi annonce-t-il la continuation, à tout prix, de consensus transversaux, qui furent le fait quasi obligé, pour cause de cohabitation, de l’ancienne législature (CEVA, réforme du cycle d’orientation, baisse d’impôts) ? Là, pour quatre ans, il bénéficie d’une marge de manœuvre impressionnante à droite : ce matin, à bien lire l’interview du Temps, il nous laisse entendre qu’il ne compte guère l’utiliser.

C’est ainsi, dans un gouvernement, lorsque le président est issu d’un parti ne faisant que 11%. Et c’est là que le bât blesse, dans le système. Pierre Kunz, parmi d’autres, plaide pour des exécutifs issus d’une charpente idéologique, et non d’un patchwork. Avec un président pour l’ensemble d’une législature, dont on peut aisément imaginer qu’il viendrait du parti le plus fort – et non le plus faible – de la coalition. Au lieu de cela, nous voilà avec un parti radical qui passera quatre ans à compenser la modestie de sa représentation parlementaire par de grandes leçons de morale données aux gueux de la marge. Rappelant, sans cesse, qu’il est, lui, un parti de gouvernement. Comme si ce statut relevait de l’essence, et non d’un choix du peuple. Ce petit jeu, qui rappelle tellement les combinaisons de la Troisième République, nous est promis pour quatre ans. Au-delà, nous verrons bien.

 

Pascal Décaillet

 

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16/11/2009

L’ordre règne à Genève

 

Ou: la Cléricature de la Barbichette - Lundi 16.11.09 - 10.25h


Cinq sortants réélus, avec ou sans bilan, juste deux nouvelles magistrates, juste la majorité qui change. Les cinq partis qui se partagent le pouvoir exécutif, donc les postes et les pré-carrés, continueront de régner ensemble. Bref, la pérennité du pouvoir en place. L’ordre règne à Genève.

« Juste la majorité qui change » ? Eh oui ! Aussi surréaliste que cela puisse, de l’extérieur, paraître, ce basculement n’est ni historique, ni capital. Le gouvernement sortant n’était à gauche que sur le papier, il penchait souvent au centre, voire (en matière fiscale) carrément à droite. Comme le note Pierre Weiss, la reconquête de la majorité par l’Entente relève davantage du déplacement de curseur que d’une véritable alternance. Là n’est pas l’événement, là n’est pas la leçon.

La leçon, la vraie, pourrait bien, dans la législature qui s’annonce, surgir et rugir davantage de la marge que du texte officiel, de l’hémorragie des extrêmes que de la sainte coagulation autour du Centre, et parfois sans doute aussi de la rue que des palais officiels. A voir. Tout dépend de la tonalité du futur gouvernement : continuera-t-on à jouer la pénible partition de l’entre-soi, avec cette sanctification des amitiés transversales, où la barbichette (celle par laquelle on s’agrippe) règne en souveraine ?

Surtout, ce petit monde reconduit, sans doute ce matin au septième ciel de sa divine surprise, continuera-t-il de contempler la marge en haussant les épaules ? Le PDC ou les radicaux, 11 députés chacun, continueront-ils, sous prétexte que le jeu des alliances leur a permis d’avoir un conseiller d’Etat, de parler du MCG (17 députés), ou de la galaxie MCG-UDC (26 députés), comme d’un marais poitevin, tout juste bon pour les gueux, les ignares ? Tous ces pauvres timorés de la frontière, que la grâce bilatérale, dans l’essence de son injustice, aurait omis d’illuminer ? Idem pour la gauche de la gauche, riche de tant de personnalités, hélas pour elle nœud de vipères, où la guerre, comme dans la tragédie, est intestine, familiale, incestueuse, avant même que d’être.

Bref, l’émergence d’un Tiers-Etat. Qui viendra se heurter, non à la noblesse, ni même à la bourgeoisie, mais bien à la cléricature de la barbichette : ceux qui, trop heureux d’avoir sauvé leur peau, demeureraient sourds à toute résonance du pavé. Je n’ai pas dit le caniveau. Non : juste le pavé.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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26/02/2009

Darbellay, forme olympienne

Pas encore 38 ans, des dents comme des poignards, une dionysiaque ivresse de vivre, une attraction magnétique pour l’altitude, celle du pouvoir. Alors, il marche. Il les connaît, ces cabanes de mon enfance, lever à 2 heures du matin, le guide qui réveille toute la chambrée, et on s’équipe et on s’harnache. Cliquetis, chaussures, on grommelle, ou maugrée, mais on y va, dans le froid. Lampe frontale. Et départ pour la Ruinette. Ou le Pigne. Et c’est l’arête, comme une lame : à gauche le vide, à droite le vide. Le destin d’un centriste. Disons juste une hyper-sensibilité à la direction du vent, il faut bien rester debout, non ?

Depuis quelques jours, Darbellay-le-Cosaque s’est mis en tête de harceler Merz. Le pauvre argentier est en pleine retraite de Russie, et l’autre, la nuit, hulule et vocifère, menace, gronde, tournoie. Plus une seule intervention sans qu’il ne demande quasiment la tête du président de la Confédération ! Bon, c’est clair, il la veut, la place de Couchepin : aussi vrai que les Français parlent aux Français, les Valaisans succèdent aux Valaisans, alors ça le tenaille, ça le travaille, ça fermente au-dedans. Et ça se voit, tellement ! L’ambition du pouvoir, c’est comme l’amour : il y a un moment où on ne s’en cache même plus. La fuite en avant. Vers quel destin ?

Reste que cette voracité assumée fait plaisir à voir. Avec ou sans le Kilimandjaro, un fauve reste un fauve. Il est né comme ça, Darbellay, et en plus il a la compétence, et une force de travail exceptionnelle. Son destin est d’essayer de conquérir le pouvoir. Il réussit ou non, mais l’appel de la chasse, régulièrement, l’invite à reprendre le sentier de la guerre. Pour ma part, je préfère mille fois cette franchise dans le rapport au pouvoir à l’hypocrisie de ceux – ou celles - qui en crèvent tout autant d’envie, dans leurs viscères, mais se contentent « de se tenir, le cas échéant, à la disposition de leur parti ».

La Suisse va traverser des temps difficiles. Pour affronter les tempêtes, il faut des caractères. Pas des gentils. Pas des doux. Des caractères.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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23/02/2009

La nausée par l’équilibre

Sur sept conseillers d’Etat genevois, cinq se représentent. Autant dire que la marge de renouvellement de l’électeur, si ce dernier devait appliquer avec obédience les consignes des partis, est bien faible !

Donc, justement, pas d’obédience. Pas de fidélité aveugle. Du sens critique, du droit d’inventaire, de l’imagination : on a trop longtemps, dans ce pays, reconduit par automatisme, par routine, des équipes fatiguées. Copains, coquins, compagnons de réseaux, amitiés transversales, jeu de ficelles où tous se tiennent. Terroir, Territoire, amicales, tutoiements, bedaines de cocktails, réconciliations à la buvette, quand ça n’est pas sur l’oreiller. La bonne vieille politique de toujours, à gauche comme à droite d’ailleurs, bien pépère. Avec une incantation, magique : l’équilibre.

Mais c’est quoi, l’équilibre ? C’est une force qui en annule une autre. En sciences physiques, c’est passionnant ; en stratégie de victoire, c’est un tantinet désespérant. Pour qu’une vision du monde l’emporte (pour quatre ans) sur une autre, il faut une dialectique d’affrontement, avec des moments d’offensive qui passent par un déséquilibre, un imprévu, une percée. Privilégier la guerre de mouvement sur celle de position. L’équilibre, il viendra bien plus tard. Comme résultante d’une confrontation, non comme donnée de base, pataude et résignée.

Ainsi, quand j’entends dire que telle personne va casser la baraque sous le seul argument qu’elle « représente la sensibilité des communes », je me dis qu’il pourrait peut-être exister, ici-bas, des desseins un peu plus ambitieux. Oh, je ne demande pas Arcole, ni qu’on se saisisse chaque jour du drapeau pour franchir le pont sous la mitraille, mais enfin la « sensibilité des communes », j’ai connu des slogans de campagne plus exaltants.

De quoi s’agit-il, cet automne ? D’élire un gouvernement, pour quatre ans, en période de crise économique et financière, qui malheureusement ne va pas se tasser d’ici novembre. Ce Conseil d’Etat aura besoin d’une action commune et cohérente, et pas juste tricotée pour le discours de Saint-Pierre. Il aura besoin d’hommes et de femmes de caractère, avec de l’audace, de la vision. De gauche ou de droite, l’électeur en décidera. Mais de grâce, des personnalités fortes. Pas des passe-murailles.

 

Pascal Décaillet

 

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05/02/2009

Le grand frisson

A trois jours d’un scrutin historique, la Suisse retient son souffle. Les derniers sondages, certes, veulent encore murmurer une victoire du oui, mais avec une sourde et singulière progression du non, cette marge d’incertitude qui dilate les vaisseaux, sécrète les sueurs. La crise financière mondiale, dont les habitants de notre pays guettent avec angoisse les effets sur l’économie réelle, mais aussi la montée du chômage, l’incroyable nervosité des milieux économiques dans cette campagne, autant de signes pour nous persuader que rien n’est joué. Bref, le grand frisson.

Résultat des courses dimanche, sans doute dès les flashes radio de 12h pile, grâce aux projections nationales des instituts de sondage. La majorité requise étant simple, la cause, sur le plan national, pourrait être entendue assez tôt dans l’après-midi. Passionnante, alors, sera la carte des cantons : on sait à quoi on peut s’attendre au Tessin. Mais Genève ? De cette Suisse du 8 février 2009, quelles seront les lignes de fracture ? C’est tout cela, au fur et à mesure des résultats, que nous verrons apparaître, doucement, dans l’après-midi de dimanche, comme la révélation d’une photographie.

Pour les opposants, pourtant, la campagne avait mal commencé. Une UDC divisée, un leader historique qui tourne sa veste, un Ueli Maurer condamné par sa nouvelle fonction à la castration du silence, l’aile économique du parti qui prône le oui, de pesantes leçons de casuistique sur les effets néfastes du « paquet », climat de brouillard déroutant pour un parti habitué à la cristalline clarté du bien.

A l’inverse, les partisans du oui étaient partis en campagne la fleur au fusil. Fanfan la Tulipe ! Ils avaient pour eux la quasi-totalité de la classe politique suisse, des leaders d’opinion, des médias, se prévalaient de la Raison pure et triomphante, rejetant dans l’encre noire des passions inavouables les motifs de voter non. Ils avaient pour eux le Progrès et la modernité, l’Histoire qui serait en marche contre les sables mouvants du conservatisme. Une fois de plus, comme dans la campagne du 6 décembre 1992, ou celle sur le Traité européen, en France, le 29 mai 2005, on a cru bon de faire passer les partisans du non pour de gros balourds mal dégrossis, incarcérés dans leurs mythes, insensibles aux flammes éclairantes du logos. Le résultat, on l’a vu.

Hallucinants, dans cette campagne, auront été les moyens mis en œuvre par les milieux économiques, la récurrence métronomique, mille fois recommencée, de leur argumentaire : « Un franc sur deux gagné à l’étranger », «  clause guillotine », « pas de plan B ». Toutes choses peut-être vraies, sans doute même. Mais dont la prosaïque répétition, qu’on imagine macérée dans quelque officine de media-training patronal, n’est pas de nature à emporter les foules. Ni d’une nature sémantique (le coup de l’Apocalypse nous a déjà été fait en 1992), ni surtout rhétorique : on n’arrache pas un oui du peuple avec des syllabes de notaires. A cet égard, on notera la pauvreté d’invention verbale du camp du oui, qu’on imagine toujours en costard cravate, établissant un décompte d’exportations dans l’arrière-cour d’un port-franc.

Voilà. Ultime croquis de campagne avant le verdict du peuple. Les arguments, jusqu’au dernier instant, iront s’entrechoquant. Et dimanche, dans un sens ou dans l’autre, nous tenterons de comprendre.

 

Pascal Décaillet

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24/01/2009

Manuel Tornare, ou la pyrotechnie du désir

Donc, la tornade.

Les socialistes genevois s’imaginaient déjà une campagne bien peinarde, la parité apaisée entre un sortant et la nécessité d’une femme. Une campagne de petits vieux, au fond, sans tension ni désir. Promenade de santé. Juste pour digérer.

Mais c’est quoi une campagne, connaissez-vous seulement le poids des mots ? Acte de guerre. On s’y étripe, on s’y surprend, on s’y piège. Et fratricide, en plus : le pire des ennemis, en politique, c’est le plus proche, ton autre toi-même, celui qui te ressemble. Peut-être dort-il dans ton lit, se faufile-t-il dans tes rêves.

Bref, hier, Manuel Tornare a surgi. Comme un delta de dilatation dans les équations trop sages des puissants penseurs du PS. A la mathématique d’ombre de leurs prévisions, le nouvel arrivant va substituer une physique de lumière. La campagne, il daignera l’inonder de ses rayons, submergeant de pénombre la géométrique tristesse de ses rivales. Trianons, jardins, jets d’eau, fééries, pyrotechnie du désir : il suffira au Prince d’apparaître. Le soleil aura rendez-vous avec la lune, juste pour l’indicible plaisir de l’éclipser.

Il suffisait de le voir, hier soir : ce sourire, cette illumination de la prunelle dévoilant l’extase d’avoir joué un sacré coup à la grisâtre égalité des camarades. L’homme avait rajeuni de dix ans, piétinait d’en découdre, pulvérisant la parité comme poudre d’archaïsme. Ah, le beau candidat !

Social-démocrate, cultivé, bon magistrat pouvant se prévaloir d’un bilan, apprécié d’une bonne partie de la droite, le maire de Genève constitue, et bien au-delà de son parti, le candidat idéal pour accéder au Conseil d’Etat. Mendésiste, il ne méprise pas l’économie. Humaniste, il ne méprise pas l’individu. Lettré, il ne confond pas la culture, ni l’éducation, avec l’assistance sociale. Dans son combat, qui cherche-t-il à abattre ? Une femme, vraiment ? Vous croyez ?

Oui, les socialistes se préparaient à confondre une campagne avec une promenade dans le vieux parc solitaire et glacé, cher à Verlaine. Et puis, soudain, le Soleil est arrivé. Ils vont tout entreprendre, mille parasols, pour l’empêcher de nous irradier. Mais lui, déjà, a remporté la première manche. De l’astre au désastre, l’équilibre tient parfois à un fil. Celui du destin, peut-être ?

Pascal Décaillet

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31/12/2008

Six voeux politiques pour la Suisse de 2009

 

 

Mercredi 31.12.08 - 16.50h


Il y a juste un an, dans ce même espace de blogs qui nous accueille, j’adressais à mes chers lecteurs et lectrices six vœux politiques pour la Suisse de 2008. À la relecture, je crois pouvoir les « recycler » (qu’on me pardonne ce mot peu élégant) pour 2009, ce que je fais ci-dessous. Avec une pensée toute particulière pour les habitants de notre pays que les retombées de la crise financière ne laisseront pas indemnes. Et qu’il n’est évidemment pas question, quels que soient nos bords politiques, de laisser sur le chemin.

De mes hauteurs valaisannes enneigées, excellente année à tous !


1) Une Suisse républicaine et fraternelle
 
    Ce qui nous réunit, dans ce petit pays à la complexité fragile, ça n’est ni la couleur d’une peau, ni une langue, ni une religion. C’est une culture politique, un art du vivre ensemble. Cette culture ne nous est vraiment devenue commune qu’à partir de 1848, avec quelques éclairs prémonitoires en 1798. Elle ne s’est en rien constituée toute seule, mais en résonance à l’exceptionnel moment politique qu’a été la Révolution française, ou, un demi-siècle plus tard, le grand mouvement républicain, en Europe, de 1848. Cette culture politique commune, j’avoue avoir beaucoup de peine à aller la quérir jusqu’en 1291. Mais je respecte les mythes, et ceux qui veulent les croire.

Non, ça n’est pas une langue qui nous réunit: nous parlons français, ou allemand (ou plutôt suisse allemand !), ou italien, ou romanche, sans compter l’albanais, le serbo-croate, l’anglais, l’espagnol, le portugais. Pourtant, quelles que soient nos origines, nous pouvons nous reconnaître comme un code commun : le respect de certaines règles, établies, au cours des décennies, par la souveraineté du peuple, la reconnaissance de ces lois comme une richesse collective, voilà, beaucoup plus que l’identité, ce qui fonde notre appartenance. La pluralité, la mixité nous ont façonnés. Elles sont constitutives de notre essence, tout comme certaines fragrances alternées construisent la personnalité d’un parfum. Pour la Suisse, c’est ce charme secret dont parlait Denis de Rougemont.


2) Une Suisse qui sache écouter son peuple

Quand j’étais correspondant parlementaire à Berne, pour la Radio Suisse Romande, au début des années 1990, je n’aimais pas ces dimanches où le peuple défaisait le travail des Chambres fédérales ! J’étais tellement dans la logique parlementaire, cette horlogerie de précision qui façonne nos lois, avec le travail des commissions, les navettes d’une Chambre à l’autre, cette arachnéenne patience, que je trouvais injuste la pratique du référendum. Bien entendu, j’avais tort.

Seize ans après, seize ans de politique fédérale suivie jour après jour avec une passion sans cesse régénérée, je mesure à quel point l’appel au suffrage universel ancre et légitime les lois, avec une onction infiniment plus puissante que la seule décision parlementaire. Cette démocratie directe, d’initiative ou de référendum, il faut un peu voyager pour voir à quel point nos voisins nous l’envient.

Ces verdicts du peuple, il faut aussi savoir les écouter. Correspondant à Berne, j’avais couvert avec passion la campagne pour l’Espace économique européen. Au soir du 6 décembre 1992, j’avais immensément admiré les quelques mots de Jean-Pascal Delamuraz, « dimanche noir », etc. Aujourd’hui, et sans rien retrancher au sentiment profond que m’a inspiré cet homme, je vois les choses différemment. Le peuple et les cantons, ce jour-là, avaient simplement donné, diapason en main, le ton de ce qu’allait être la politique européenne de la Suisse pour les années à venir, privilégiant les accords économiques sur l’intégration identitaire. Fallait-il, au soir même du verdict souverain, lui faire la leçon ? Et puis, très franchement, seize ans après, le peuple s’était-il, ce jour-là, vraiment trompé ?

Ce message du peuple, quel qu’il soit, il faudra savoir l’écouter au soir du 8 février 2009. Sans exclure ni diaboliser personne. Dire que cette votation-là est gagnée d’avance, dans un sens ou dans l’autre, me paraît, au soir de ce 31 décembre 2008, bien téméraire.


3) Une Suisse qui libère les énergies créatrices

    Il est encore beaucoup trop complexe, en Suisse, de lancer son entreprise. Mille contraintes ou chicaneries vous en dissuadent. Tenir une PME, c’est passer trop de temps sur l’intendance, pas assez sur l’invention et la production. Alors, tant de gens baissent les bras, préfèrent reprendre un statut d’employé, avec la sécurité, le filet social, une armada de chefs ou de sous-chefs pour les encadrer. Ils ont tort. Être indépendant, autour d’un projet, d’un savoir-faire, se sentir totalement responsable d’une entreprise, fût-elle minime, assumer le risque économique, c’est un état d’esprit qui correspond très bien à l’identité et l’Histoire économique de la Suisse. Pays d’artisans, à la base, qualifiés, opiniâtres, immensément travailleurs, tisserands de Suisse orientale, horlogers de l’Arc jurassien, paysans de montagne des vallées latérales du Valais. L’écrasante majorité du tissu économique de la Suisse de 2009, ce sont les PME. On ne fait pas assez pour les encourager à tenter leur chance. Ensuite, elles réussissent ou non : le marché décide. Dans une Suisse que les retombées de la crise financière ne manqueront pas d’atteindre, ce message à nos petites entreprises (95% de notre tissu économique) me semble capital.


4) Une fiscalité transparente

    Les Suisses de 2009 ont parfaitement le droit de savoir, au centime près, ce que deviennent leurs impôts. Ils ont, plus encore, celui de corriger, sans tabou, les affectations qui leur sembleraient abusives ou mal placées. Il n’est plus question de considérer l’Etat comme un gestionnaire de droit divin des deniers dûment gagnés par ceux qui travaillent. S’il faut vraiment trimer près de trois mois par an pour l’Etat, on a au moins le droit, comme citoyen, de décider où va cet argent. À cet égard, les efforts entrepris depuis quelques années, au niveau fédéral, notamment sous l’impulsion de Monsieur Merz, pour passer au crible les budgets, doivent être impérativement poursuivis. Le contrôle de ces budgets, in fine, ne doit pas appartenir au seul Parlement, mais au peuple. Révolution de mentalité, j’en conviens.


5) Le maître-mot : la formation

    Quand on parle formation, au niveau national, on pense tout de suite Universités, hautes écoles. Et jamais école obligatoire, fédéralisme oblige. On a tort. Le plus important, ce sont les premières années, les années communes à tous, celles qui façonnent le sentiment collectif d’appartenance à une communauté. Jules Ferry, et avant lui déjà Guizot, l’avaient admirablement compris. Et, à Genève, André Chavanne, même si la réussite de ce dernier est davantage sociale (l’intégration) qu’épistémique.

La Suisse a un besoin urgent qu’on revalorise la formation de base. École primaire, Cycle d’Orientation, pour prendre des terminologies romandes. L’Ecole obligatoire, jusqu’à quinze ou seize ans. C’est là que tout se joue. Là qu’il faut mettre les meilleurs profs, ceux qui savent enthousiasmer, transmettre leurs passions. Là que le champ citoyen doit s’investir avec le plus d’ardeur. L’Ecole n’appartient pas qu’aux seuls enseignants. Si elle veut être, authentiquement, celle de la République (pourquoi diable la Suisse a-t-elle si peur de ce magnifique mot ?), elle doit accepter que le politique, et jusqu’au suffrage populaire parfois, lui désigne, non ses programmes, mais ses grandes lignes directrices.

Ce champ doit-il être laissé à la seule régence d’une Conférence intercantonale, dont la légitimité démocratique ne m’apparaît pas dans toute sa splendeur ? Est-il vraiment si tabou d’imaginer un Secrétariat d’Etat à l’Education, voire un grand Département de la Formation, s’occupant de ce que doit être, en Suisse, l’Ecole obligatoire ?

Prochain rendez-vous important, à Genève : le 17 mai 2009.


6) Oser les grands travaux

    Une ahurissante théorie de la croissance zéro (dont, Dieu merci, même les Verts sont revenus) a pu faire croire, à un moment, qu’il était scélérat de creuser des tunnels, construire des routes ou des voies ferroviaires. J’ai vu, de mes yeux, au Congrès d’Interlaken, en 1991, les « fundi » écologistes alémaniques, dire non à l’immense aventure des transversales alpines. Les mêmes qui, il y a vingt-cinq ans, condamnaient la construction d’une autoroute en Valais, sont les premiers, aujourd’hui, à foncer sur Sierre, et bientôt Brigue, en moins de deux heures, depuis Genève. Les premiers à arpenter les champs de ski de Vercorin, ou Crans, ou Arolla, ou Verbier, où il a bien fallu, un jour, que quelque promoteur, évidemment jugé véreux, prenne le risque d’installer des remonte-pentes. Et les mêmes fundi zurichois de 1991 seront les premiers, allègrement, à franchir le Gothard et le Lötschberg, en train, direction l’Italie. Où ils pourront contempler, du haut de leurs sandales, les œuvres de Giotto et Piero della Francesca.

Mon père était ingénieur. J’ai passé d’innombrables samedis de mon enfance à l’accompagner sur les chantiers, un peu partout en Suisse romande. Ce monde, comme celui de l’industrie, me fascine. Un monde où on travaille, je veux dire vraiment, un monde de la fatigue, du mérite et du résultat concret. À ces travailleurs de la construction, tous métiers confondus, toutes origines ethniques aussi bien sûr, ces gens du savoir-faire et du travail tellement utile à tous, j’adresse, en plus de mes vœux, comme un sapin d’amitié. Ce sapin qui couronne leurs œuvres, même hors de Noël. Même dans la lumière, retrouvée, de l’été.

Pascal Décaillet

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29/12/2008

Le Conseil fédéral dort-il?

Lundi 29.12.08 - 17.35h

Gaza, la mer Rouge, Kadhafi : trois mirages d’Orient, trois présents de l’actualité pour illustrer l’inaptitude de l’actuel Conseil fédéral à délivrer des messages clairs, stratégiquement concertés, en matière de politique étrangère. Dans un cas, le silence. Dans l’autre, l’incongruité. Dans le troisième, le désaveu inadmissible de l’une des 26 polices cantonales suisses, pour éviter de froisser un dictateur. Le tout, véhiculé par des messages disparates, où chaque ministre, par presse dominicale interposée, joue son propre jeu, sans souci de l’ensemble. La différence entre ce gouvernement et les bateaux qui passent le canal de Suez, c’est que ces derniers, au moins, ont un pilote.

Sur Gaza, depuis plus de 48 heures, les bombes israéliennes pleuvent, multipliant les victimes civiles. Qu’en pense le gouvernement de la Suisse ? Soutient-il, sans réserve, l’action d’Israël ? L’estime-t-il disproportionnée ? Invite-t-il ce pays à se concentrer sur des cibles militaires ? A-t-il des pistes, même à la modeste mesure de notre petit pays, pour la paix ? À ces questions, la seule réponse, pour l’heure, est le silence. Désintérêt ? Dos rond ? Désaccords internes ? Nul ne sait.

Sur la mer Rouge, voilà un président de la Confédération, à quelques jours de l’expiration de son mandat, qui vient lancer une idée dont on peut certes discuter, mais dont le tout nouveau ministre de la Défense (il a pris possession de son bureau aujourd’hui) ne semble même pas avoir été informé. On aurait voulu lui couper l’herbe sous les pieds avec la dernière des goujateries, ou lui signifier un état de tutelle dans sa marge de manœuvre, on ne s’y serait pas pris autrement. Imaginez un président UDC agissant de la même manière, face à Pascal Couchepin, sur une question majeure touchant à l’avenir de nos assurances sociales.

Le troisième exemple est le plus édifiant. Le désaveu très clair, par Micheline Calmy-Rey, de l’action de la police genevoise dans l’affaire Hannibal Kadhafi, donne un sentiment pâteux de lâchage interne et de concession devant les exigences exorbitantes d’un régime dont je ne sache pas qu’il ait jamais brillé dans la défense des droits de l’homme. Pire : dans cette affaire où on aurait pu attendre la voix présidentielle (ou celle de Madame Widmer-Schlumpf), c’est la ministre des Affaires étrangères seule qui lance le pavé dans la mare. Dissonances. Cacophonie. Feux éparts. Absence cruelle de cohérence.

Outre les questions de personnes, ou de signaux internes dans les rapports de pouvoir, ces trois exemples illustrent à l’extrême à quel point l’ère des ministres disparates, qui arrivent à la faveur d’une vacance et peuvent partir quand ils veulent, est révolue. D’une manière ou d’une autre, ce sont véritablement des équipes de concordance, avec des fonctions claires et des règles de primauté interne, qu’il va falloir mettre en place dans l’avenir. Hélas, on s’échinera encore des années en vaines empoignades avant d’y  parvenir. Ce qui est sûr, c’est que le système actuel, celui du hasard et des fausses notes, n’est simplement plus supportable.

Pascal Décaillet






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27/12/2008

Gaza : la disproportion

Samedi 27.12.08 - 19.25h

A chaque flambée de violence au Proche-Orient, me remontent en mémoire les souvenirs de mes reportages dans cette partie du monde, fondatrice de tant de nos valeurs, et dont on aimerait tellement qu’elle puisse un jour connaître la paix. Visages, regards, sourires, chaleur de présences humaines, bien entendu de tous horizons, arabes comme israéliens. La Suisse est une amie d’Israël, mais elle l’est tout autant du peuple palestinien, de sa légitime aspiration à un Etat. Le peuple palestinien, oui, celui de Cisjordanie, de Ramallah, comme celui de Gaza. À chacun de ses commentaires officiels sur les drames de cette région, Berne doit évidemment soupeser la moindre de ses syllabes, ce qui n’a, ces dernières années, pas toujours été fait de façon équitable. On pensera à certains propos de Micheline Calmy-Rey sur le Hezbollah, qui avaient légitimement fâché les Israéliens, et de nombreux Juifs de Suisse.

Dans l’affaire de ce qui vient de se passer à Gaza, cette riposte à 200 morts, la petite Suisse, certes bien impuissante, doit faire entendre une voix. Elle ne changera évidemment pas la face du monde, mais les liens de notre pays avec les différents antagonistes sont trop importants pour que l’officialité bernoise se contente de faire le dos rond. Et cette voix, sans remettre en question la qualité de nos relations avec Israël, comment pourra-t-elle faire l’économie d’un constat de disproportion ?

Oh, certes, nul de sensé ne contestera à Israël le droit de se défendre, qui serions-nous pour le faire ? Nul, non plus, ne peut fermer les yeux sur la récente reprise des tirs de roquettes sur le sud d’Israël, par le Hamas. Ce pays, depuis sa création en 1948, n’a au fond jamais connu la sécurité, il a dû se battre pour survivre, il est indispensable, de notre Suisse, de le comprendre. Certes, encore, il était notoire que les bases logistiques de ces attaques se situaient dans la bande de Gaza, zone très dense et très peuplée, soumise au blocus qu’on sait. La riposte israélienne était prévisible. Une certaine constellation, autant de politique intérieure israélienne (élections législatives le 10 février prochain) que de fin de règne à Washington, nous amenait en effet à la possibilité d’une opération d’envergure ces jours-ci.

Opération, oui. Carnage, non. Tous les reportages sur place, à Gaza, diffusés aujourd’hui par les radios et les télévisions, font état de nombreuses victimes civiles, femmes, enfants, emportés par le feu d’une attaque prétendument circonscrite aux cibles opérationnelles. Gaza, c’est un tissu urbain, très serré, où tout s’entremêle. Israël, qui dispose de moyens de reconnaissance au centimètre carré, le sait parfaitement. Elle savait, dès le départ, que les dégâts collatéraux pouvaient être terribles.

Dans les actuels décideurs d’Israël, tous sont candidats le 10 février prochain : autant la ministre des Affaires étrangères, Tzipi Livni (Kadima), que celui de la Défense, le travailliste Ehud Barak. Et, bien sûr, le favori des sondages, Benjamin Netanyahu (Likoud). L’opération de représailles sur Gaza doit aussi être lue, comme toujours en Israël, dans une grille de politique intérieure, de signaux à l’opinion publique. Mais au-delà des frontières d’Israël, au-delà même du Proche-Orient, il y a le vaste monde. Avec, quelque part, un petit pays qui s’appelle la Suisse. Constater la disproportion, comme vient de le faire Nicolas Sarkozy, apparaît comme une nécessité. À quoi doit s’ajouter l’effort humanitaire pour les hôpitaux de Gaza. Être un petit pays n’empêche en rien d’avoir une voix. Oui, juste une voix. Parmi tant d’autres. Mais une voix, tout de même.

Pascal Décaillet









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26/12/2008

2008 : une année pour rien ?

 

 

L’année politique 2008 a-t-elle été, en Suisse, une année pour rien ? Une année perdue, comme il existe, en horlogerie, un « chemin perdu », une sorte de temps mort dans les mécanismes de la montre ? Le coup du 12 décembre 2007, à moitié rattrapé par celui du 10 décembre 2008, n’a-t-il pas fait perdre un an à la Suisse ? La question, sérieusement, se pose. Un pays a-t-il intérêt, en termes d’efficacité, à bouter hors de son gouvernement le parti arrivé nettement en tête aux élections ?

 

Vous me direz que rien n’obligeait l’UDC, au lendemain de l’éjection de Christoph Blocher, à s’autoproclamer « parti d’opposition ». Certes. Mais cette démarche, au fond, n’est que l’accomplissement, jusqu’au bout de la logique, de ce à quoi les socialistes avaient bien failli se résoudre (ils avaient finalement préféré les souveraines délices du pouvoir) au lendemain de la non-élection de Lilian Uchtenhagen, en décembre 1983. Le Parlement, pour le choix des conseillers fédéraux, est certes souverain, mais cette souveraineté est inséparable d’une responsabilité : quand on humilie un parti entier, a fortiori le vainqueur des élections, il faut bien s’attendre à quelques conséquences. L’Assemblée fédérale a pris ce risque en 1983 (Uchtenhagen) et en 2007 (Blocher). Elle aurait dû aussi le prendre en mars 1993, en insistant pour que Francis Matthey accepte son élection, plutôt que de céder au chantage de son propre parti.

 

2008 : année pour rien ? Oui, si on regarde le triste destin de Samuel Schmid, cette lente, implacable exécution, jusqu’à l’ultime soupir, de celui que son parti avait désigné comme traître. A coup sûr, la politique suisse de sécurité n’est pas sortie gagnante de ce jeu de mise à mort, qui a même vu, à certains moments, l’UDC alliée à la gauche pour le seul plaisir de désavouer son ancien ministre. A ce petit jeu de vengeance et de règlements de comptes, on a pensé à tout, sauf à l’intérêt supérieur du pays : quel système de sécurité, par rapport à quels dangers ? Là, tout est à recommencer, à réinventer : Ueli Maurer se trouve face à un vide, idéologique et sémantique, assez vertigineux. Au point qu’à sa place, et juste avant son entrée en fonction, Pascal Couchepin vient jeter dans l'espace public, de façon bien inélégante, quelques fantasmes de mer Rouge. A quand, la séparation des eaux ?

 

2008 : année pour rien ? Oui aussi, ou presque, si on en juge par la lenteur crasse de notre système politique à se réformer lui-même. On nous dit que la logique arithmétique doit céder la place à une logique de concordance, en quoi, sur le fond, on a parfaitement raison. Mais on vient nous proclamer cela, doctement, en cours de législature. Autrement dit, on vient changer les règles pendant le jeu, et cela, ça n’est absolument pas acceptable. Trop facile d’invoquer une nouvelle logique dans le simple but (qui ne trompe que les naïfs) d’empêcher le parti vainqueur de participer au gouvernement. Alors, on se drape de morale, on se prend pour des procureurs (n’est-ce pas, Monsieur Marty ?), on brandit des leçons d’éthique, mais en réalité on invente une concordance en cours de jeu, pour sauver une certaine nomenklatura de partis au pouvoir, contre d’autres. Certes, au finish, et à une voix près, la manœuvre n’a, cette fois, pas porté, mais son ampleur laissera des traces.

 

Oui, une nomenklatura. Comme une autre. L’alliance, tricotée dans l'imaginaire, sous paravent de morale, en fait pour les besoins de la manoeuvre, entre une partie du centre-droit et les socialistes, contre l’UDC, est une formule de pure convenance pour se maintenir, entre soi, au pouvoir. Mais à ce jeu, on manie des allumettes. Car les affinités du monde politique, aussi électives qu’elles l’étaient chez Goethe, se trouvent être éminemment réversibles : pourquoi pas, un jour, une alliance entre l’UDC, les libéraux-radicaux, et le PDC, à eux trois largement majoritaires dans la sociologie électorale du pays. Et qui aurait pour conséquence de renvoyer les socialistes à leurs chères études. Amusant, comme idée, non ? Pour la seule jouissance intellectuelle d’imaginer, ne serait-ce qu’une seconde, ce scénario, 2008, au fond, n’aura pas totalement été une année pour rien !

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10/12/2008

Le bon choix

Il s’en est fallu d’une seule voix, mais c’est fait : Ueli Maurer, candidat officiel de l’UDC, et au fond le seul vrai candidat derrière le leurre Blocher, devient le 111ème conseiller fédéral de l’Histoire suisse. La manœuvre des socialistes, des Verts, d’une importante partie du PDC, et même de quelques radicaux dont un Tessinois, n’aura donc, in extremis, pas abouti. C’est une excellente chose pour la Suisse, pour une certaine conception de la concordance, et aussi pour la cohésion de la grande famille de la droite. Une nouvelle plaisanterie comme celle du 12 décembre 2007, et la droite suisse volait en éclats, alors qu’elle est nettement majoritaire dans le pays.

 

Cette élection, comme une vague marine sur le sable, efface, ou en tout cas diminue considérablement la mauvaise trace laissée dans notre histoire politique par l’alliance contre-nature ayant permis, il y a un an, d’éjecter Christoph Blocher. Le principal acteur de ce coup de décembre 2007, Christophe Darbellay, a été, cette année, impeccable d’un bout à l’autre, fidèle à sa famille de pensée, à ses alliés naturels, il a tenu sa parole, il a reconquis, sur la scène fédérale, le droit d’aspirer à un destin à la mesure de son talent.

 

La logique arithmétique doit-elle céder la place à une logique de concordance ? A cette question, la réponse est oui. Il faut élire des gouvernements sur des programmes, avec une cohésion idéologique, des buts très clairs à atteindre, et non sur le seul équilibre donné par les élections législatives. Ce changement, capital, est celui qui attend la Suisse de demain. Tôt ou tard, nous y viendrons. Mais là, il n’était pas question de venir changer les règles du jeu en cours de législature, pour la simple convenance des vaincus d’octobre 2007 face aux vainqueurs. Derrière les index érigés vers le ciel des donneurs de leçons, derrière leurs éternels cours de morale sur la séparation des pouvoirs et le respect du droit international, il y avait, en fait, la volonté d’empêcher l’accès au pouvoir au parti arrivé en tête aux élections fédérales. Le vrai déni de démocratie, c’était celui-là.

 

Dans cette affaire, même le Parlement s’est sauvé lui-même, face à l’opinion publique, dans son statut de grand électeur (qui va lui être, ces prochaines années, de plus en plus disputé par l’alternative du suffrage universel). L’épisode du 12 décembre 2007 avait été perçu, par beaucoup de monde, comme la prime à la combinazione. Cette année aussi, il y a eu essai, par les mêmes (sauf Darbellay), de nous sortir un deus ex machina, mais, cette année, à une voix près, la manœuvre a échoué. Disons : un point partout.

 

Reste la grande question : combien de temps encore un pays de sept millions d’habitants déléguera-t-il à 246 grands électeurs la faculté d’élire son exécutif ? A l’époque du vote par internet, des grands débats radiodiffusés, des campagnes nationales sur les médias modernes, ce système né des anciennes Diètes, favorisant les complots de coulisses et parfois même les mauvais coups, n’est-il pas complètement caduc ? Poser la question, c’est déjà commencer à y répondre. Hier, la face a certes été sauvée. Mais à une voix près, une misérable voix : c’est sans doute un peu juste, pour la crédibilité de l’une des plus vieilles démocraties du monde.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

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02/12/2008

Une question de style, vraiment ?

 

 

  Un style qui ne passe pas, incompatible avec nos institutions, avec l’esprit suisse. C’était, il y a un an, l’argument-choc des opposants à la réélection de Christoph Blocher. L’homme se comportait mal, avait été très méchant avec les juges, ne respectait pas la séparation des pouvoirs, et c’était pour tout cela que, malgré les 29% de voix aux élections, on l’éjectait. Dont acte. Une question de style, nous disait-on.

  Un an après, voici le ticket Blocher-Maurer. Et le chœur des âmes, les mêmes, pour commencer à trouver que Maurer non plus, ça ne va pas. Ce deuxième candidat, pourtant, cet alter ego en forme de Canada Dry, ne s’est pas particulièrement frotté au Tribunal fédéral, ni au procureur de la Confédération, n’a jamais squatté d’autre charge que celles où les urnes – ou les instances de son parti  - l’avaient porté. Une vie plus calme que celle de son chef historique, moins aventureuse, moins de risques, moins de folie, un peu moins d’indifférence à la férocité des haines. Dans Marivaux, là où on échange les masques, l’un aurait été le maître, l’autre le valet.

  Ueli Maurer : des envolées moins tribunitiennes que son mentor, voix moins grave, verbe moins éclatant, menton moins saillant, rire moins sardonique. Un peu moins à l’aise dans les ronds de sciure des luttes à la culotte, les cantines de fêtes fédérales, ou dans les fiévreuses délices de l’Alpe, où s’encornent passionnément les bestiaux. Maurer, c’est l’homme d’une époque moins épique. Après le temps des héros, celui des hommes.

  Mais même cet homme-là, il paraît qu’on n’en veut pas. On voudrait un UDC moins dur. On voudrait un UDC moins opposé à l’Europe : s’il avait la délicatesse (malgré le vote écrasant de son parti, samedi, à Dietikon), de voter oui aux bilatérales le 8 février 2009, voilà qui étofferait avantageusement son dossier. On voudrait un UDC au verbe moins champêtre, rude affaire pour ce pauvre M. Maurer, qui n’est que paysan.

  On voudrait un UDC plus présentable dans les salons, mocassins cirés, costume trois pièces, montre au gilet. On voudrait un UDC sensible au climat, et pas seulement pour protéger ses têtes de bétail. Un UDC Kyoto. Et comme M. Maurer, ce préhistorique UDC né du monstre comme dans la plus archaïque des théogonies, n’arrive désespérément pas à convenir à ces exigences, on prépare déjà un ersatz de l’ersatz. Qui pourrait s’appeler Urs Schwaller. Ah, comme tout serait plus simple si la politique n’était confiée qu’à des notaires et des notables, entre soi cooptés, sans ces détestables signaux, tous les quatre ans, de cet intrus qui s’appelle le peuple.

 

Pascal Décaillet

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21/11/2008

Le chevau-léger et le Prince noir

 

 

La brèche était ouverte, Hugues Hiltpold s’est engouffré. Il avait déjà déclaré, il y a deux mois, que le parti radical ne se ferait pas trop prier, si on le lui demandait un jour poliment, de reprendre le DIP. Bien entendu, il ne s’était avancé qu’à titre personnel, n’avait été le chevau-léger de nul Prince noir, n’avait jamais eu la moindre conversation avec François Longchamp sur le sujet. Bien entendu. C’était il y a deux mois. C’était il y a cent ans.

 

On s’était dit que ce délicieux gentleman s’était offert un coup du milieu, avait tenté de s’encanailler, mais que tout était rentré dans l’ordre. C’est du moins ce que nous répétait l’entourage cardinalice du Prince, comme pour calmer l’ardeur de nos conjectures. Il y avait un gendre idéal qui avait joué, une fois, à la tête brûlée, mais l’incident était clos. Bien entendu, les radicaux ne caressaient d’aucune espèce de convoitise la reconquête d’une Ecole à laquelle ils avaient rendu naguère, avant Chavanne, quelque service signalé. Bien entendu. C’était il y a quelques semaines. Juste avant le napalm du Tribunal administratif.

 

Et puis, patatrac, hier soir, Hiltpold récidive. Toujours lui : chez ces gens-là, la récurrence est une vertu, elle flambe dans les bannières. La progression dramaturgique aussi : dans un communiqué, sur le constat d’une pestilence nommée « cacade » (sic !), le franc-tireur (bien entendu solitaire) « voit mal comment Charles Beer peut prétendre diriger le DIP une législature de plus ».

 

Bien entendu, on va continuer à nous répéter, pendant un an, que cette hypothèse d’OPA n’est que fantasmes. L’actuel conseiller d’Etat radical, pas plus que son efficace conseiller de l’ombre, ne seront jamais apparus au grand jour dans cette affaire. On aura laissé Hugues le lanceur de fusées éclairer joyeusement nos nuits : reprendra-t-il un jour les Fêtes de Genève ?

 

A moins qu’un autre job, disponible d’ici un an, ne commence à faire frissonner les rêves hiltpoldiens. La très grande fragilité du ticket choisi hier soir par les libéraux, cette illusion de l’équilibre là où toute attaque doit se fonder sur la rupture, pourrait, à raison, faire réfléchir les radicaux dans le sens d'un double ticket. Mais les places seront chères : la non-candidature de Jornot, cette absurdité de casting, offrira à un Jornot bis l’occasion de faire du Jornot en sirotant du Canada Dry. Cet homme existe, se porte très bien, n’est pas totalement insensible à l’attrait du pouvoir. Il s’appelle Yves Nidegger.

 

Pascal Décaillet

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18/11/2008

Retour de l’île d’Elbe ou Waterloo ?

 

Il a 68 ans, il repart au combat. On le disait mort, putréfié par l’oubli, le revoici. On l’aime ou non, ça n’est pas la question, ça devrait l’être beaucoup moins lorsqu’on parle de lui. La politique, à ce niveau-là, où la mort métaphorique promène toujours ses pattes de velours, est affaire d’animaux de sang froid. Chez ces gens-là, Monsieur on guette, on soupèse, on calcule. Et, bien sûr, on tue.

 

De sa section historique, sa tanière, son terroir, il repart. Que se passe-t-il, dans sa tête ? Vogue-t-il, comme naguère le reclus de l’île d’Elbe sur le brick l’Inconstant, vers quelque Golfe-Juan, dans l’espoir de défricher sa route du retour, retrouver sa couronne ? Un an, qu’il en a été chassé, tout comme le Corse, lors de sa première abdication. Y songe-t-il vraiment, ou ne fait-il que donner un coup de main à la ligne dure de son parti ? A Ueli Maurer, par exemple ?

 

Cette Assemblée fédérale, qui lui a signifié sa disgrâce, a-t-elle une quelconque chance de se désavouer elle-même en le reconduisant ? Pas une sur cent, en vérité ! Mais le passager du brick, sur les eaux bleues de la Méditerranée, en avait-il davantage, en débarquant le 1er mars 1815 ?

 

Il y a, dans cette tentative de retour, comme un goût salé d’aventure, une escapade de mauvais garçon, une gavrocherie fugueuse, suicidaire comme une aube marine. Ca n’est pas pour rien que Jean Ziegler a eu des mots élogieux, dimanche, sur Blocher : les deux hommes se ressemblent, vomissent les conformismes, n’ont jamais cherché à se mouler dans la quiétude. Gauche dure, droite dure, que valent les rigidités géométriques face à la troublante chimie d’une pâte d’homme, né pour déranger ?

 

Pour l’heure, côté Restauration naguère poignardante, on a arboré le silence de ceux qui ont intérêt à réfléchir à deux fois. Et s’il y avait pacte des loups ? On te laisse revenir, toi ou un homme à toi, et en échange tu nous aides à reconquérir le deuxième siège PDC, au détriment des radicaux.

 

Fantasmes ? Sûrement. Poussières d’Empire, illusions de la résurgence. Très peu de chances, en effet, pour lui. Et sans doute, au bout de ce chemin-là, Waterloo. Mais un homme de guerre est un homme de guerre. Rien, jamais, ne l’apaise. Rien. Et surtout pas la quiétude un peu bouffie des notables.

 

 

Pascal Décaillet

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12/11/2008

L'agneau sacrificiel

 

La démission de Samuel Schmid, ce matin, n’est pas un acte politique, c’est un rituel sacrificiel, un inexorable cheminement de l’agneau pascal vers le couteau. Il fallait que cela fût. Cela est.


Samuel Schmid n’est pas mort hier, pour la seule et évidente raison qu’il était déjà mort ! Nul, sur cette terre, ne peut mourir deux fois. Mort, politiquement, depuis l’affaire Nef, et peut-être même déjà avant. Roi sans couronne, chevalier sans monture, combattant sans bannière, Jean sans Terre, ombre sans soleil. Assez de raisons, me semble-t-il, pour avoir envie de s’éclipser plus ou moins discrètement. Avec, en cadeau de départ, ou comme viatique, l’acceptation, finalement, du programme d’armement par le National. Comme un ultime bijou à un amant – ou une maîtresse – dont on prend congé.


Cette démission, à peine accélérée par les récents ennuis de santé du conseiller fédéral, c’est l’aboutissement d’un « annus horribilis » pour un magistrat qui avait sans doute cru avec un peu trop de naïveté qu’il allait pouvoir tirer profit du départ de Christoph Blocher. Un vent de traîtrise – disons un zéphyr – a soufflé au sein de son ex-parti, certaines évidences sont apparues, on a commencé à parler de double jeu, c’était déjà fini.

Le reste, ça n’était plus que l’inexorable, juste à accomplir. Les quatorze stations d’un chemin de croix, jusqu’à l’annonce de ce matin. Le rituel du pèlerin, du pénitent, en attendant le châtiment, qui sonnerait comme une libération. Dès le 1er janvier 2009, Samuel Schmid sera, à nouveau, un homme libre. Dégagé de cette perpétuelle machine à tuer qu’on appelle le pouvoir. A coup sûr, cet honnête homme pourra – on le lui souhaite sincèrement – redevenir un homme heureux.

 

Pascal Décaillet

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06/11/2008

L'homme-dieu, ça fatigue

 

 

A ce niveau-là, ça ne ruisselle plus, ça dégouline. L’omniprésence, sans le moindre bémol, dans la presse romande, les blogs, chez les rédacteurs en chef, de la figure d’Obama en Sauveur, en Rédempteur, en Recommenceur de la vie, a quelque chose qui devient déjà pénible à supporter. Non que l’homme soit dépourvu d’éminentes qualités. Non que sa victoire ne soit pas éclatante, ni qu’elle ne marque un tournant évident, après huit années plombées de médiocrité. Mais une telle unanimité, comme en sectaires pâmoisons, parfois jusqu’à l’hagiographie, dans une profession comme le journalisme où le doute et la discordance devraient tout de même avoir une certaine place, il y a quelque chose qui aiguise l’étonnement.

Il n’est pas question ici des foules, qui sont ce que par nature elles sont, invasives et adhérentes comme laves volcaniques. Pas question, non plus, de cette part de rêve et de candeur qui, à différents niveaux, nous habite tous, nous brandit comme un calice l’idée du progrès, nous fait croire au salut par la seule apparition d’un homme nouveau. Comme si l’Histoire était autre chose que tragique, comme si elle était pétrie d’une autre argile que l’archaïque noirceur de nos pulsions de pouvoir, de domination, celles d’Obama comme de Kennedy, de Nixon. C’est à leur capacité à relever les défis de leur temps – et à défendre les intérêts profonds de leur pays – que le temps jugera ces hommes-là. Pas à la part de morale projetée par les foules. Ni à celle de l’éblouissement devant un physique, la symbolique d’une couleur de peau, les capacités rhétoriques, l’habileté de campagne pour actionner la machine à fabriquer des rêves. Que tout cela ait pu, peut-être, relever d’un immense artifice (certes génialement construit, orchestré et mis en scène) ne semble pas, pour l’heure, un thème.

A partir de là, Obama sera peut-être un grand président. Et puis, peut-être pas. Nul ne le sait. Après quelques mois d’état de grâce, il prendra ses première décisions difficiles, aura à faire la guerre, se salir les mains, se rendre impopulaire, décevoir, bref faire de la politique. C’est sur ce travail-là qu’il faudra apprécier son œuvre et sa trace, à cette aune-là, celle des réalités, de l’inévitable moisissure des choses du pouvoir, au mieux fermentation, mais où le risque du miasme n’est jamais très loin. Après les rêves de campagne, voici venu le temps du pouvoir. Ancré dans la nature humaine, qui n’est pas exactement celle des anges. Disons, un peu moins volatile. Et un peu plus accrochée aux entrailles de la terre.

 
Pascal Décaillet

 

 

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04/10/2008

François Longchamp au DIP ?



Samedi 04.10.08  -  14.45h

Il y a deux semaines, le président des radicaux genevois, Hugues Hiltpold, qui n’est pas exactement une tête brûlée, déclarait, le plus placidement du monde, que la reprise du Département de l’Instruction publique par François Longchamp, après les élections de 2009, était à mettre au rang des hypothèses envisageables. C’était, évidemment, une bombe.

Assurément, la petite phrase d’Hugues Hiltpold ne devait rien au hasard. Assurément, elle avait été mûrement préméditée. Assurément, Hiltpold et Longchamp avaient préparé le coup. Cela, en politique, arrive souvent : ballon d’essai, ou fusée éclairante, c’est classique. On lance l’idée, comme ça, dans l’opinion publique, histoire de tester les réactions. Bien entendu, François Longchamp restera silencieux sur le sujet. Lancer des spadassins sans s’exposer soi-même, est, par les temps qui courent, un sport national au sein du Conseil d’Etat genevois. Deux des quatre magistrats de gauche, par hommes de main interposés, y excellent.

Sur le fond, l’hypothèse dépend de tellement d’incertitudes que toute spéculation, à plus d’un an de l’échéance, paraît vaine. Le principal intéressé, Charles Beer, aurait-il envie, fin 2009, d’un échange de portefeuilles ? Question à laquelle il ne répondra pas – il ne peut politiquement le faire – avant le dernier moment. Surtout, quels seront les rapports de forces, issus des urnes, au sein du Grand Conseil et du Conseil d’Etat ? Les socialistes seront-ils toujours deux au gouvernement ? Quel résultat aura obtenu, dans les urnes, l’initiative 134 (« Pour un Cycle qui oriente »), le 30 novembre 2008 ? Le principe des 93 directeurs du primaire aura-t-il réussi à s’imposer ?

Plus fondamental encore : en quoi un changement de couleur politique du capitaine permettrait-il vraiment de faire changer de cap un bateau connu pour sa lourdeur ? Partout dans le monde, ministre de l’Instruction publique, c’est un casse-tête : puissance des syndicats, grogne récurrente des parents, vagues de réformes qui finissent par mourir sur la grève. À cela s’ajoute, dans l’hypothèse d’une reprise en main par un magistrat bourgeois, le nombre impressionnant, à Genève, de hauts fonctionnaires d’obédience de gauche. Franchement, sans un immense courage, allié à une puissance de vision sur l’avenir et les objectifs à atteindre, l’opération apparaît comme trop coûteuse, trop risquée politiquement.

À la petite phrase de Hiltpold, il y a peut-être, pourtant, une amorce de réponse, ou tout au moins une très habile ouverture du jeu sur une nouvelle donne, « New Deal ». Elle se trouve en page 19 du Temps de ce samedi 4 octobre. Cette page, outre qu’elle consacre le génie absolu du photographe Eddy Mottaz, nous apprend que Charles Beer verrait bien la création d’un ministère cantonal de la Culture. En serions-nous déjà, à plus d’un an de la nouvelle législature, à d’embryonnaires scénarios de redécoupages ? Bien entendu, l’intéressé niera tout lien entre ce projet et l’allusion d’Hugues Hiltpold. Jusqu’au lendemain des élections de 2009, Charles Beer ne dira rien de plus, François Longchamp non plus. Ils laisseront jouer les émissaires et les spadassins. Ainsi va la politique. Excellent week-end !

Pascal Décaillet

15:41 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Imprimer |  Facebook | |

10/08/2008

Les petits calculs d’Ueli Leuenberger



Dimanche 10.08.08 – 20.20h

Ou : de l’hapax du 12 décembre 2007…

Invité sur une onde publique, il y a quelques minutes, à débattre de l’avenir du Conseil fédéral, Ueli Leuenberger vient de nous délecter de son petit numéro, au moins trihebdomadaire, parfaitement rodé, dans lequel il plaide pour l’objectif qui, tout entier, l’habite : l’entrée d’un Vert au gouvernement suisse.

Au-delà de l’omniprésence estivale du président des Verts dans l’espace médiatique, et surtout de la pieuse béatitude avec laquelle sont accueillis ses propos par ceux qui les récoltent, il faut décrypter la stratégie d’Ueli Leuenberger en vue de l’exécutif fédéral. En précisant – j’y tiens – que se battre pour un siège gouvernemental n’a évidemment rien de choquant, en soi, quand on fait de la politique en Suisse.

Si le système suisse doit être proportionnaliste, alors, comme il y a sept conseillers fédéraux, il faudrait grosso modo passer la barre des 14% aux élections fédérales pour pouvoir prétendre à un siège à l’exécutif. Les Verts, avec leurs 9,6% obtenus le 21 octobre 2007, en sont loin.

Dès lors, Ueli Leuenberger préfère s’inscrire dans la logique de l’alliance. Logique que je partage totalement, sur le principe : le gouvernement de la Suisse, comme celui d’un canton, doit être le fruit d’une coalition, avec un programme d’action, une cohérence, une colonne vertébrale idéologique, je viens de le rappeler dans mon récent papier sur les élections valaisannes. Surtout, un gouvernement ne doit pas se contenter de n’être que le simple reflet proportionnel des forces du parlement. Sur ce point-là, je rejoins Ueli Leuenberger. Il ne m’a jamais choqué, par exemple, que le FDP allemand (les libéraux) aient des ministres dans des cabinets, même avec moins de 10%. Pour peu qu’ils fussent, clairement, dans la coalition des vainqueurs, aux élections.

Dès lors, quelle coalition, en Suisse, pour permettre aux Verts d’avoir un conseiller fédéral ? Avec les seuls socialistes, ils ne totaliseraient que 29% du corps électoral. D’où, bien sûr, la tactique consistant à tenter quelque chose avec le PDC. Le coup du 12 décembre ayant réussi avec cet axe-là (agrémenté de quelques trahisons sporadiques à droite), Ueli Leuenberger se dit qu’on pourrait le réitérer sur des dossiers thématiques. Voire élargir cette entente à quelque chose de plus.

Face à ce petit jeu, un homme occupe une fonction-charnière: Christophe Darbellay. Si le président du PDC suisse, le 12 décembre 2007, a fricoté avec Christian Levrat et Ueli Leuenberger, c’était sur un coup précis, ponctuel, personnel : avoir la peau de Christoph Blocher. Ce que j’en pense, on le sait, je n’y reviendrai pas. Mais toute personne honnête doit admettre que, depuis, le Valaisan, a donné suffisamment de garanties à la droite suisse pour qu’on puisse considérer le coup de décembre comme un « hapax », un événement qui ne se produit qu’une fois (ou un mot, dans un corpus littéraire, qui ne survient qu’une fois). Au point que cet événement ne serait en rien l’indice d’un renversement d’alliance.

Cela, il est important que Christophe Darbellay le signifie, pendant tout le reste de la législature, avec une totale clarté au président des Verts. Le PDC peut certes s’entendre avec ces derniers sur des questions climatiques, mais il doit se rappeler, clairement, que ses fondements idéologiques, philosophiques, économiques, son siècle de pratique politique en Suisse, le rattachent à la famille de la droite. Se souvenir, aussi, que, dans les grandes échéances électorales, les Verts votent TOUJOURS avec la gauche. Et même avec une belle discipline. Au jeu de l’illusion centriste, cette grande mode des « passerelles », il y a toujours un corbeau et un renard, un rusé et un dupé.

Dans le rôle du renard, Ueli Leuenberger, j’en conviens, se déploie avec un certain talent. Le problème, ça n’est pas son obsession fromagère. Ce serait plutôt la propension de certains oisillons de la politique suisse à lâcher leur proie, dès que surgit le Rayon vert. Tellement tendance. Et tellement mode.

Pascal Décaillet

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