L'Allemagne face à son destin : puissance et fragilité (27/09/2021)

 
 
 
*** Dissertation historique sur le cataclysme de l'imprévisible - Lundi 27.09.21 - 13.56h ***
 
 
Terrible, le conformisme intellectuel de tant d'éditorialistes sur l'Allemagne. A les lire, on dirait que l'Histoire de ce pays n'aurait commencé qu'avec Angela Merkel, en 2005, au mieux avec la chute du Mur, en 1989. Dans leurs regards, où est l'Histoire ? Où est la profondeur du champ diachronique ? Où est la connaissance des réalités sociales, économiques et surtout culturelles de ce pays fascinant ?
 
Parce que Mme Merkel est là depuis seize ans, parce qu'elle fut - c'est vrai - un gage de stabilité, parce qu'elle a inspiré confiance, il faudrait idéaliser sa période, sanctifier sa famille politique, "faire exactement comme elle" dans l'avenir. Méconnaissance de l'Histoire, application de schémas, mépris pour le roulis de l'inconnu, cet "événement", par nature imprévisible, qui, à tout moment, peut faire basculer le destin des peuples.
 
Je suis un connaisseur de l'Histoire allemande, qui me passionne depuis l'enfance : eh bien figurez-vous que le plus grand événement de l'après-guerre, la chute du Mur, 9 novembre 1989, je ne l'avais absolument pas vu venir. On ne connaît pas plus le lot des peuples que le destin d'une vie humaine, "avant qu'elle ne soit achevée", lisez Sophocle, Œdipe Roi, derniers vers.
 
Ceux qui voudraient l'éternité de l'ère Merkel sont les mêmes que ceux qui, à la fin des années 90, nous annonçaient la fin de l'Histoire, la victoire finale du libéralisme, l'inutilité des nations, le triomphe de l'Europe. Libéraux, libertaires, ils se sont trompés sur toute la ligne. Il convenait, à l'époque, de leur résister intellectuellement. J'ai eu l'honneur d'appartenir à ce camp.
 
D'abord, l'alternance. Le SPD, le parti de Willy Brandt, le plus ancien parti d'Allemagne, celui qui a pensé l'Ostpolitik au tournant de 1970, est absolument légitime pour gouverner le pays. Si c'est lui, avec une coalition, il n'y aura absolument pas, une seule seconde, à regretter la CDU-CSU. Cette dernière, en 72 ans d'Allemagne fédérale, a régné 52 ans, le SPD seulement 20 ans. C'est pourtant lui, avec des hommes comme Willy Brandt et Helmut Schmidt (je serai moins affirmatif sur Schröder), qui a écrit de grandes pages de l'Histoire allemande. A l'inverse, l'Histoire revisitera un jour le rôle d'Helmut Kohl dans la "Réunification", entendez le phagocytage pur et simple de la DDR par le capitalisme glouton de l'Ouest. La Prusse, la Saxe, la Thuringe, porteuses des plus grandes heures de l'Histoire allemande, méritaient mieux que cet humiliant statut de dominion.
 
Et maintenant, le destin. L'Allemagne d'aujourd'hui est la quatrième puissance économique du monde, son industrie est florissante, elle n'a pas - comme la France - saccagé ses hauts lieux de production. La vitalité économique allemande, aujourd'hui, je le constate à chacun de mes voyages, est tout simplement époustouflante. Seulement voilà : la puissance de l'Allemagne n'a jamais puisé ses sources dans le libéralisme, ni dans un libre-échange débridé, encore moins dans l'oubli de sa cohésion sociale.
 
Depuis Bismarck, ce pays en constante mutation a compris l'impérieuse nécessité d'associer le grand nombre à sa prospérité. Intelligence du partenariat social, syndicats constructifs, à des années-lumière de la brutalité française, concertation, désir commun de (re)construire le pays. Parce que l'Allemagne, à deux reprises (1648, 1945), a connu l'anéantissement, à deux reprises elle a appris à se relever du néant. Ca forge un caractère national.
 
La fragilité ? Elle réside dans le défaut de cohésion sociale, depuis la "Réunification" ! Allez dans les Länder de l'ex-DDR, vous le verrez physiquement, ce sentiment d'abandon. Là se niche la fragilité du colosse. Là sont les urgences. Une sensibilité sociale-démocrate, au plus haut niveau fédéral, ne sera de loin pas la plus mal placée pour traiter le mal par ses racines.
 
L'Allemagne est un grand pays, une grande nation, la puissance d'un destin entamé sous Frédéric II de Prusse, l'homme qui, un siècle après la Guerre de Trente Ans, avait rendu aux peuples germaniques la conscience de jouer un rôle déterminant en Europe, et non de paillasson sous les bottes d'armées étrangères. L'Allemagne est un espace culturel, littéraire, théâtral, et surtout musical, incomparable. L'Histoire même de la langue allemande, de Luther à nos jours, en passant par les Frères Grimm et les fulgurances verbales de Bertolt Brecht ou Heiner Müller, résume à elle seule la richesse de l'âme de ce peuple. Sa richesse, mais aussi sa complexité, ses fragilités, ses incertitudes.
 
L'Allemagne de 2021 est en mouvement. Elle n'a pas besoin de reproduire les schémas de l'ère Merkel pour survivre. Non, elle doit créer, surgir, se réinventer, ne jamais accepter l'immobile, fuir le conforme. Et elle continuera, pour longtemps, d'illuminer l'Europe.
 
 
Pascal Décaillet
 

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