Indépendance sous perfusion

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Édito Lausanne FM – Lundi 18.02.08 – 07.50h



Les aigles noires sur fond rouge, les klaxons, les cris de joie, un peu partout en Europe. Et, derrière cette liesse ma foi bien respectable, beaucoup de questions.

Question 1 : suffit-il de se déclarer indépendant pour être, véritablement, indépendant ? La réponse est évidemment non. Pour être indépendant, il faut en avoir la force, la volonté sacrificielle, la puissance de combat à hauteur de son ambition. Il faut disposer de ses propres moyens de sécurité, et non fournis sous perfusion par un géant protecteur. Les Etats-Unis d’Amérique, par exemple.

Question 2 : y a-t-il un immense mérite à proclamer son indépendance d’un pays, la Serbie, mis à genoux économiquement, politiquement, militairement par les mêmes Etats-Unis d’Amérique, après la campagne de bombardements du printemps 1999 ? Un pays au ban de l’Europe, qui ne veut en connaître ni la philosophie, ni l’Histoire. Un pays qui n’a, aujourd’hui, tout simplement, pas les moyens (hormis les actes isolés, qui malheureusement ne manqueront pas, de desperados) de s’opposer à cette indépendance. Aujourd’hui, mais demain ? Il ne faut jamais, dans l’Histoire, tenir pour morte une fierté nationale humiliée.

Question 3 : aujourd’hui, le Kosovo, et demain ? Le pays basque ? La Bretagne ? L’Ecosse ? En quoi les volontés sécessionnistes de régions britanniques, françaises, espagnoles seraient-elles identitairement moins respectables que celles des Albanais du Kosovo ? Réponse : elles le sont tout autant, mais les indépendantistes de ces régions-là ont, face à eux, des nations autrement plus puissantes, plus crédibles, pour garantir leur intégrité, que la fragile Serbie d’aujourd’hui. L’Espagne, sentant venir le précédent, s’oppose d’ailleurs déjà à la proclamation d’hier.

Question 4 : le Kosovo sera-t-il vraiment indépendant, ou ne sera-t-il, de facto, qu’un protectorat de l’Union européenne, des Etats-Unis d’Amérique, ou de la communauté internationale, dans la rude complexité des Balkans ? À cette question, nul, aujourd’hui, n’a de réponse. Il appartiendra aux Kosovars eux-mêmes de forger leur Histoire. Cela, souvent, passe par le sacrifice davantage que par les mots. Les Israéliens, qui ont proclamé leur indépendance en 1948 et aussitôt soutenu une guerre, en savent quelque chose. Une indépendance sous perfusion d’une grande puissance, ça n’est pas l’indépendance, c’est dépendre dudit puissant.

Ces quatre questions, toutes les chancelleries d’Europe se les posent. Et c’est pour cela qu’elles ne se précipitent pas, ce matin, à reconnaître le Kosovo indépendant. Sans compter qu’il existe une puissance mondiale qui s’y oppose, la Russie. Ce qui, à terme, n’est pas, non plus, le dernier argument à placer dans la balance. Autre fierté nationale meurtrie, quoiqu’en phase de réveil. A ne sous-estimer en aucun cas.

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Commentaires

  • Revenons en arrière, très loin en arrière et posons les mêmes questions au sujet des trois gaillards aux bras noueux qui gambadaient sur la soit-disant Prairie du Grütli !
    Bien entendu que, vu le décalage historique, il sera nécessaire de modifier quelques termes dans chacune des quatre questions.

  • La comparaison avec la Suisse n'a pas de sens. Les trois gaillards aux bras noueux, comme vous les appelez, n'ont jamais revendiqué l'indépendance, terme qui d'ailleurs ne devait pas avoir le même sens alors qu'aujourd'hui. Au contraire, le pacte de 1291 réaffirme la fidélité des cantons au pouvoir de l'empire. On est donc bien loin de ce qui s'est passé hier.
    Les questions que posent Pascal Décaillet sont brûlantes, et cela est confirmé par l'article du professeur Marcelo Kohen dans Le Temps d'aujourd'hui : cette indépendance s'est faite en bafouant ouvertement le droit international. Dès lors, que peut-on attendre, sinon des conflits inévitables ?

  • Une fois dissipé le tintamarre dont nous oreilles ont été affligées ce
    dimanche 17 février au soir, force est de constater que le Kosovo n'est pas actuellement un Etat viable. Le manque de main-d'oeuvre entravera
    sérieusement son développement. Il est, pour l'heure, condamné à n'être
    qu'un protectorat germano-américain. Un de plus, dans cette région
    particulièrement importante. Je suis certain que notre pays va reconnaître ce nouvel Etat, en suivant, une fois de plus, servilement la position allemande. Au détriment de l'équilibre de la région.

    Mais dorénavant, les Kosovars ne pourront plus se plaindre. Rien, mais
    vraiment rien, ne s'oppose désormais à leur rapatriement massif. De gré ou de force. Du reste, en toute logique, ils devraient être pressés de rentrer chez eux pour reconstruire leur pays.

    Claude Resin

  • Au delà des relents xénophobes de Monsieur Resin, une question fondamentale reste posée: la communauté des nations peut-elle ignorer l'aspiration des peuples à se gouverner eux-mêmes? Certes, l'indépendance autoproclamée du Kossovo pose davantage qu'elle n'en résoud... et alors? Pourquoi dénier aux kossovars ce que l'on a accepté pour les slovènes, les croates, les macédoniens, les bosniaques? Bonne journée.

  • Ben zut alors !
    Depuis que je suis né, j'ai fêté le 1er août entoute quiétude sans savoir que je célébrais mon attachement à l'Empire.
    Est-ce que quelqu'un peut éliminer un doute qui me tarabuste depuis que je sais: Il ne s'agit pas de l'Empire du Milieu, au moins... Non !... Ouf, j'ai eu très peur ! On aurait eu une partie des JO chez nous!... Et je trouve qu' Euro 2008, c'est déjà trop.

  • Monsieur Descaillet pourquoi n'avez-vous pas posé les mêmes questions/conditions lorsque le Monténégro a pris son indépendance. Seriez-vous sujet à certains préjugés?

  • En plus des quatre questions de M. Décaillet, il faut espérer que la joie démontrée ce dimanche se transforme en vrai patriotisme fier et généreux plutôt qu'en nationalisme revanchard et exclusif. A cet égard, le sort réservé aux minorités, serbe notamment, sera un test crucial.

  • cher Père Siffleur,

    le pacte de 1291 joue de l'immédiateté impériale offerte aux schwytzois par la lettre de franchise de l'empereur Frédéric II en 1240, qui plaçait les populations concernées sous l'autorité directe de l'Empire, les affranchissant des seigneurs locaux. Cette première étape sera confirmée par le pacte de Brunnen, en 1315.
    La situation actuellement observable dans les balkans est tout autre, puisqu'aucune structure impériale qui puisse garantir la paix entre les nations n'est aujourd'hui opérationnelle en Europe.

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