Les apparatchiks 2009

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Ils sont là depuis l'aube des temps, l'Egypte ancienne, Byzance la complexe, la Russie tsariste, la Suisse de la culture: ils sont assis, sûrs d'eux, conscients de leur éternité, ils ont l'arrogante tranquillité des espèces qui auraient précédé l'humanité et seraient pénétrées par la génétique certitude, le jour venu, post-apocalyptique, de lui survivre. Pour les désigner, il faut rendre hommage à la langue russe, sonore et métalliquement charnelle, qui a su leur inventer un nom: les apparatchiks.

Ils existent évidemment partout, dans toutes les sociétés, toutes les entreprises, les grands corps de l'Etat, les médias, les réseaux associatifs, les syndicats d'enseignants, les suppôts professionnels du patronat, les Offices fédéraux, et tout autant dans le privé, ce qui est encore plus surréaliste, comme si tout groupement humain sécrétait  son quota, peut-être invariant d'ailleurs, d'Abyssinie à la Prusse orientale, d'apparatchiks. 

Un apparatchik n'est pas nécessairement un inutile. Il doit bien avoir une fonction, puisqu'il existe, jusque dans les firmes les plus sélectives, et qui ne sont pas spécialement enclines, en ces périodes difficiles, à faire des cadeaux. L'apparatchik, généralement, ne s'intéresse que très peu, et de très loin, au produit fabriqué par l'entreprise. Il n'est pas un créatif, encore moins un imaginatif, son enthousiasme est gris comme un stratus d'automne, et pourtant il est là, comme un meuble. L'entreprise le garde.

Car la fonction première de l'apparatchik, et nul n'est besoin d'être spécialiste de Pouchkine pour le saisir, c'est la conservation, l'entretien jaloux, opiniâtre, de l'appareil. Chez Fiat, côtoyant sans les voir les meilleurs dessinateurs de prototypes, l'apparatchik s'occuperait sans doute du journal d'entreprise, ou du cahier de doléances des mécontents, ou du rayon végétarien de la cafétéria, ou de la collecte pour la baignade de bureau sur les bords du Pô, toutes choses éminemment respectables, mais d'un rapport assez lointain, vous en conviendrez, avec la fabrication de voitures. Laquelle me semble tout de même, pour Fiat, une activité assez importante.

Les apparatchiks sont souvent sociables, attachent de l'importance à la bonne ambiance de l'entreprise, n'oublient pas les anniversaires de leurs collègues, les pressent de rester au lit et de ne surtout pas venir travailler au-delà de 37,5 de température corporelle. Comme ils sont là pour l'éternité, ils prennent le temps. Les apparatchiks marchent lentement. Certains d'entre eux fument la pipe, qu'ils ont soin, d'ailleurs, de bourrer avec application et minutie, car, un être humain n'étant jamais totalement imparfait, un apparatchik peut s'avérer d'un rare et appréciable perfectionnisme. Les apparatchiks sont des horlogers, avec juste un point un peu gênant: ils ne produisent jamais la moindre montre. D'ailleurs qu'importe de savoir l'heure, quand on est soi-même éternel?

Les apparatchiks s'associent et s'assemblent. Ils aiment évoquer leurs problèmes, ensemble, devant une tisane, si possible pas trop chaude. Chez Fiat, à Turin, ils ne parleraient jamais du tout dernier modèle, le dernier cri, la voiture de rêve pour tous les Italiens et toute la planète, celle qui partirait à la conquête du monde et ferait exploser les parts de marché. Non. Ils auraient des soucis plus intérieurs: le prochain repas du comité d'entreprise, par exemple. Ou la demande d'un meilleur équilibre nutritif dans les menus de la cantine. Car un apparatchik est très soucieux, toujours, du rapport chiffré entre protéines et glucides, et, si les lipides s'y mettent aussi, il sort immédiatement sa calculette. Dans la poche extérieure gauche. A côté du tabac pour pipe. On est éternel, mais on se conserve, tout de même.

Un apparatchik, prenons toujours notre Turinois de chez Fiat, déteste généralement le cambouis des chaînes de montage. C'est vrai, ces ateliers salissants et bruyants, ces milliers de voitures en devenir, toujours désespérément les mêmes, le bleu de travail de ces prolétaires piémontais, tout cela, se demande l'apparatchik, est-il bien nécessaire à l'entreprise? Car notre apparatchik de chez Fiat a ceci de particulier qu'il n'aime guère les voitures. Il se déplace d'ailleurs toujours en tram, ce qui lui permet d'apprécier plus sereinement les richesses architecturales de Turin. Il éprouve, de plus, un souverain mépris pour la légendaire fascination exercée par la bagnole sur ses compatriotes italiens. Au fond de lui, il en veut à la Fiat de fabriquer des voitures, de caresser, dans le sens du poil, l'égoïsme automobile de la Péninsule.

Car l'apparatchik n'est pas une brute. Il aimerait bien, du haut de ses sandales, une humanité changée. Plus douce. Voluptueuse comme peut l'être la dernière volute de la dernière pipe d'une journée d'été. Le soir, sur les rives du Pô. Loin de ces brutes épaisses, pleines de cambouis, qui s'obstinent, allez savoir pourquoi, à construire des voitures.

Pascal Décaillet













Lien permanent Catégories : Sur le vif 4 commentaires

Commentaires

  • Bonjour !
    Vous oubliez un point important, me semble-t-il, Monsieur Décaillet.
    Les apparatchiks ont un avis sur tout et ils sont très écoutés par les autres apparatchiks qui sont d'ailleurs du même avis.
    Tous ces avis similaires, bien alignés et ordonnés, donnent cette mélasse gluante et visqueuse qu'on nomme bien-pensance.

    :o)

  • @blondesen:
    Voilà au moins un terrain sur lequel on ne retrouvera pas M. Stauffer! C'est d'ailleurs ce qui rassure tous les apparatchiks!

    C'est aussi ce qui explique qu'ils se coalisent entre eux pour éviter que le trublion de la République vienne mettre son nez dans leurs affaires qui sont autant de dortoirs et de réserves de bons coups.

    C'est aussi pour cette raison que le tribun est seul dans l'arène à tenir son rôle car tous ceux qui ne sont pas encore parvenus au rang d'aparatchiks observent patiemment, tels des vautours, le moment où le pauvre sera happé par le trou noir de leurs combines.

    Ce n'est qu'après sa disparition qu'ils viendront, en toute innocence regretter l'époque où il était là et dénonçait les crambouilles de leurs prédécesseurs qui, eux, seront repartis dans l'ombre confortable des trous les plus rémunérateurs du gruyère.

    Les aparatchiks sont à ce point nombreux et courtisés par les journalistes les moins scrupuleux, notamment à la TSR/RSR

    C'est bien ce qui rend si précieuse la présence de vrais pros tel M. Decaillet.

  • Ce sont les Immortels de la Terre, descendus de l'Olympe pour guider les hommes avec condescendance.

  • La lecture du rapport de l'affaire HK est aussi une excellente révélation des dégats que peuvent causer, en toute impunité, les aparatchiks les plus puissants, le juges de la république bannanière de Piogre.

    Sans qu'il fut besoin d'avoir fait une quelconque école, surtout pas celle des mages à gistrature, n'importe quel imbécile moyen savait que l'on arrête pas le fils d'un chef d'Etat comme un vulgaire pattier et à fortiori pas pour des raisons qui, quotidiennement, sont pratiquées à Piogre par des maris barbares et qui sont à peine éconduits ou mis à l'écart.

    Mais on sait aussi qu'il y a ici toute une partie de la population qui vomi le Pouvoir et tout ce qui l'avoisine et que les aparatchiks qui servent cette vision du monde ne souhaite en réalité qu'une seule chose, c'est l'écroulement de notre système politico-économique et que l'occasion était bien trop belle pour la laisser passer!

    Le plus grave dans tout cela c'est que parmi ces aparatchiks là, se trouvent des individus qui sont aux commandes des pouvoirs.

    Lorsqu'on voit que nous ne sommes même pas capables de jeter deheors ces nuisibles là de nos Institutions, on comprend mieux le dégâts qui a déjà été fait par ces aparatchiks-là à notre système.

    Jules a raison lorsqu'il dit que certains de ces aparatchiks attendent tapis dans l'ombre que leur tour arrive et qu'un Stauffer les dérange pour cette raison principalement.

    Certe le monde politique n'est pas corrompu par l'argent ici, l'arroseuse publique fonctionne suffisamment bien pour que même les sans grades ne se rebellent pas. En revanche c'est l'état de l'esprit de la majeure partie des politiciens qui est bel et bien corrompu par des idées revanchardes, les plus détestables qui soient.

    Je ne parle pas du silence dea agneaux du conseil fédéral qui, depuis leur cage dorée dévore des yeux le spectacle hallucinant que nous offre Israel, l'occupant dont la Suisse politique, comme en 40, est le complice passif, occupée qu'elle est à compter les points de cette danse maccabre.

    Voyez-vous M. Decaillet, il n'y a effectivement que les journalistes dont le regard est riveté à l'audimat qui ne se mouillent pas et qui sont, du même coup complices d'un drame humain qu'il convient pourtant de dénoncer avec force et vigueur.

    Merci de ne jamais avoir peur de bousculer ces convenances si détestables lorsqu'il s'agit de dignité!

    Bonne année à vous et plein succès dans vos activité journalistiques

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