Le passager de la pluie

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Chronique publiée dans le Nouvelliste - Samedi 27.02.10

 

La Suisse va mal, c’est vrai. Notre gouvernement fédéral n’est pas bon, il est sans épine dorsale, sans cohérence, sans stratégie, sans anticipation. Jamais il ne donne l’impression que les choses procèdent de lui : il ne fait que tenter de suivre. Tout le monde, ou presque, reconnaît que ce système-là, vieux de 162 ans, a vécu. Mais personne n’entreprend rien pour le changer. La Suisse, pourtant truffée de talents individuels, apparaît ces temps comme une entreprise collective impossible. Une Belle au bois dormant. Jusqu’à quel prince ?

Alors bien sûr, il y a l’extérieur, les méchants Français, les méchants Allemands, il y a la crise. Oui, les temps sont difficiles, et il n’y a même plus le génie de Ferré pour nous le dire, en chanson. Mais la vraie léthargie est d’abord au fond de nous-mêmes. Quel grand projet avons-nous pour notre vie commune, nous les sept millions d’habitants de ce coin de terre, au demeurant l’un des très beaux du monde ? Ce ne seront pas de nouvelles structures qui nous réveilleront, mais le regard d’amour d’un passant, qui s’éprendrait de nous.

Quel passant ? Cet Autre, ce passager de la nuit, ou de la pluie, peut-être cet exilé, avons-nous seulement envie de le séduire ? Je veux dire, autrement que par des forfaits fiscaux. Quelle part de charme de nous-mêmes, de mystère, d’accueil à l’imprévu, l’inconnu, au mage venu d’Orient, offrons-nous ? C’est pourtant, au fil des siècles, l’altérité qui a sauvé notre pays, oui le métissage. Refuge huguenot, charivari de 1848, appels migratoires de l’après-guerre. Tous, finalement, se sont intégrés, ont construit notre pays. Chaque Suisse, au fond, est un autre, ça n’est pas grave : ce qui compte, c’est ce qui nous rassemble.

Au fond, il manque une inflexion spirituelle. Je n’ai pas dit religieuse. Je n’ai pas parlé du feu du 1er août. Il manque l’émergence d’une parole forte pour le pays, du fond du ventre, un cri. Pas un cri de guerre, plutôt celui d’une reconnaissance. Un éveil. Une déclaration d’amour au pays. A ce qu’il est par la nature. Mais surtout par ce qu’en font les sept millions d’humains qui le composent. Contemporains dans la même aventure. Qui mérite beaucoup plus que le silence. Beaucoup plus que le sommeil.

 

Pascal Décaillet

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Commentaires

  • Si vous aussi, vous sombrez dans l'illusionisme cosmopolite à la Souaille, où allons-nous ?

  • La Suisse a peut-être compris mais un peu tard, qu'elle existe aussi à travers le regard des autres.
    En remplaçant par exemple l'école de recrues par un tour du monde obligatoire, sac au dos et avec un budget minimal, chaque Suisse pourrait prendre la mesure de ce qu'on attend de lui, au contact de ceux qui nous jugent en fonction de notre histoire collective et de la singulière insularité qu'elle nous a léguée.

    Les couacs bancaires et politiques, ainsi que les atermoiements identitaires de notre pays, pourraient en définitive nous inciter à faire le bilan, par pertes et profits, de ce qu'il nous reste à conforter afin de ne pas vilipender les atouts géopolitiques, économiques, internationalistes et humanitaires qui ont participé à l'édification de notre légende dorée.

  • Aujourd'hui, quand il s'agit de casser les structures, il n'y a plus de grandes différences entre la "gauche de progrès" et la "droite de valeurs". Car ces deux forces ne s'opposent plus que sur des questions superficielles d'organisation, mais sont dans les faits implicitement mûes par le même élan globaliste.
    Pierre Boutang décrivait ainsi ce funeste paradigme : "Cette idée nouvelle contient toute la révolution : elle tient dans l’affirmation d’une priorité de valeur de ce qui est VOULU sur ce qui est NATUREL, de l'opinion sur le fait, de LA SOCIETE CHOISIE sur LA SOCIETE DONNEE ET RECONNUE. (Les abeilles de Delphes, 1999"

  • "En remplaçant par exemple l'école de recrues par un tour du monde obligatoire, sac au dos et avec un budget minimal..."

    Je n'ai pas eu besoin de sac au dos ni de budget minimal pour découvrir tout ce qu'il n'était pas souhaitable de voir débarquer en Europe en général et en Suisse en particulier. Et c'est en cela que l'expérience peut être effectivement profitable.

  • Oui, Scipion, vous avez raison. Le ministre britannique de l'immigration est d'ailleurs de votre avis, mais c'est un peu tard :

    http://www.dailymail.co.uk/news/article-1253770/Immigration-minister-Phil-Woolas-admits-children-suffered-migration.html

    P.S. Quand il s'agit de peuples ou d'individus européens en mouvement, le terme de "métissage" n'est pas approprié, sauf bien entendu s'il est utilisé dans une perspective systémique d'ingéniérie socio-politique.

  • P.S. Scipion évoquait très justement "l'illusionnisme cosmopolite". Permettez-moi une remarque personnelle, Monsieur Décailler. Je lis toujours avec un grand plaisir vos rubriques, toujours quelque chose d'original amené de façon plaisante ; je respecte aussi la place que vous laissez ici aux gens qui ne pensent pas forcément comme vous, le vrai débat démocratique. Mais je n'arrive pas à comprendre comment et pourquoi un commentateur de votre qualité ne peut ou ne veut pas voir la réalité (comparer par exemple les réfugiés hugenots avec l'immigration extra-européenne récente n'est tout simplement pas pertinent). Certes, la Suisse bénéfice encore pour un temps d'une sorte de micro-climat social préservé (que la "groite" et la "drauche" travaillent conjointement à miner), mais il suffit de voyager à nos proches frontières ou simplement de lire la presse européenne, pour réaliser de façon irréfutable que la "diversité" est en train de tuer notre continent. Je sais bien que pour Madame et Monsieur Moyen, la "diversité" est appréciée à l'exact prorata de son éloignement, mais un journaliste ne devrait-il pas être au contraire celui qui voit loin, un veilleur, un gardien de phare, un sonneur d'alarme ? Or, si ce rôle n'est plus assuré par la presse professionnelle, il sera repris par d'autres, peut-être moins subtils et élégants dans la transmission du message, mais avec les yeux ouverts et un certain ressentiment envers ceux qui n'ont pas assuré leur mission. Regardez un site comme"Fdesouche", probablement l'horreur absolue pour un journaliste "mainstream" ou un "bien-pensant", mais les faits sont là, têtus, méchants, hargneux, "la vérité, l'âpre vérité" comme disait Danton.

  • "La diversité tue notre continent" ...

    Fouchtra ! Comme dans les années trente et quarante, la Suisse aux Suisses, la France aux Français, la Belgique aux Belges, l'Allemagne aux Allemends, l'Italie aux Italiens, l'Espagne aux Espagnols, l'Autriche aux Autrichiens, etc. etc.

    Et comme le reconnaît un Paul Bär qui veut nous faire peur tout en nous rassurant, le rôle de "gardien de phare" et de "sonneur d'alarme" sera repris aujourd'hui et demain par "les gens les moins subtils et élégants, mais avec les yeux ouverts".
    Par conséquent, fermons vite les yeux pour ne pas voir cette caravane de ploucs poujadistes passer !

  • "Regardez un site comme"Fdesouche", probablement l'horreur absolue pour un journaliste "mainstream" ou un "bien-pensant", mais les faits sont là, têtus, méchants, hargneux, "la vérité, l'âpre vérité" comme disait Danton."

    La vérité comme à Prato, vingt kilomètres de Florence, par exemple, 180'000 habitants, 10'000 Chinois réguliers, 30'000 clandestins de toutes nationalités et des "de souche" qui n'en peuvent plus, au point de voter pour un maire de droite soutenu pas la Ligue du Nord, après soixante-trois ans de règne sans partage de communistes et assimilés, acquis aux "nouvelles immigrations".

    Un cas parmi quelques, ou plusieurs, dizaines dans une Europe à la dérive. Autant de bombes à retardement qui finiront fatalement par exploser...

  • C'est amusant, les mêmes qui hurlent immédiatement au retour "des heures les plus sombres de l'histoire", quand on entend "la Suisse aux Suisses" ou "la France aux Français", trouvaient l'année passée tout naturel, même "tendance", de scander "le Tibet aux Tibétains", sans y voir évidemment la moindre contradiction ;-)

    Je n'ai d'ailleurs pas dit "la Suisse aux Suisses", ayant juste souligné que la "diversité" devient un facteur de conflit, quand certains équilibres ne sont pas respectés. Evidence que l'actualité, proche ou lointaine, illustre quotidiennement.

    Et si, sur le sujet, nous écoutions un peu Emmanuel Kant :

    "On est ici non dans le domaine de la philanthropie mais dans celui du droit. L'hospitalité est le droit d'un étranger de ne pas être maltraité en arrivant sur un territoire étranger. L'Etat garde le droit de ne pas l'accueillir mais s'il l'accueille, il doit le traiter sans hostilité. Il n'existe pas de droit à émigrer dans un autre pays, droit qui pourrait fonder des réclamations. Il n'existe qu'un droit de visite, valable pour tous les êtres humains. Le droit de visite comprend celui d'échanger des biens et des services de façon pacifique. C'est à cette condition d'accepter le droit de visite mais de refuser le prétendu droit d'immigrer que l'on pourra maintenir des relations pacifiques entre les peuples qui doivent se tolérer l'un l'autre. (Vers la paix universelle, 1795)"

  • Vous plaisantez, Paul Bär : de clamer "le Tibet aux Tibétains" na vraiment rien à voir, dès le moment où ce pays a été politiquement et culturellement phagocyté froidement par la Chine, sans le moindre respect pour un Dalaï Lama dont la démarche légitime a toujours voulu rester pacifique !
    Vous avez le droit d'analyser l'Histoire, mais évitez-donc de la manipuler.

  • Mais la Chine n'a pas "phagocyté" le Tibet : force de progrès, elle a simplement apporté à ce pays monolythique et arriéré la diversité qui lui manquait tellement. Qui oserait, sans rougir de honte, affirmer que l'immigration, fût-elle Han, n'est pas, par définition, un facteur de civilisation, une chance qu'on ne peut pas ne pas saisir ? Bien peu reconnaissants sont en effet les Tibétains, ces sortes d'UDC de l'Himalaya, qui s'obstinent pourtant à refuser que leur avenir, forcément radieux, passe obligatoirement par les joies du métissage et les immenses bénéfices qu'offre si généreusement l'altérité.
    ;-)

  • et je le clame aussi:

    le Tibet aux Tibétains

    La confédération, en Suisse

    et
    la politique franco-frontalière des Antoine Vieillard & autres Cies
    pour une "agglomération franco-genevoise",
    back aux sarkosistes.

    Si les allemands, les berlinois ont du et su digérer et redigérer, leur passé de genocidaires puis le renivèlement de l'Allemagne de l'est, Respect.

    dures vies et expériences de générations. pas comparables ici. car

    Rien de tout ce travail n'existe dans l'inconscient collectif de bien des autres pays européens, ex colonisateurs, fascistes, collaborateurs ou dominateurs tour à tour,

    bien au contraire.
    et ça se voit

    comme ne se voyaient l'exil du chilien sous Pinochet, du tibétain ou du birman passagers sous la pluie de leurs vies

    se voit l'exil en Suisse de ceux qui marchent sur le sol aride de leurs intentions

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