Le Président qui aimait les trop jeunes filles

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Notes de lecture, samedi 24.04.10, 17h

 

26 août 1944. Paris libéré. Au milieu de l’une des plus grandes confluences humaines de l’Histoire de France, Charles de Gaulle descend les Champs Elysées. À côté de lui, sur une photographie qui appartient aujourd’hui à la légende et que vous avez sans doute tous en tête, parmi Georges Bidault, Alexandre Parodi ou Claude Guy, il y a un homme de soixante ans qui s’appelle André Le Troquer. Je sais, ce nom ne nous dit plus grand chose. Parce qu’un jour, plus tard, il sera blanchi à la chaux.

 

Ancien combattant de 14 (il y a perdu l’usage de son bras droit), député socialiste de Paris dès 1936, avocat de Léon Blum au procès de Riom, résistant, cet homme aujourd’hui oublié fait partie, en cette heure de pure gloire, du cabinet politique du libérateur de la France. Et devant l’Histoire, ma foi, s’il n’y avait que cette période de sa vie, Le Troquer donnerait encore son nom, aujourd’hui, à pas mal de rues, d’avenues, et pourquoi pas d’écoles. Hélas pour sa mémoire, il y eut les Ballets roses.

 

« Ballets roses », c’est le nom de cet excellent récit, que j’ai lu le week-end dernier, et qui nous raconte la chute, quinze après la Libération, de ce cacique des Républiques pré-gaulliennes, qui sera même président de l’Assemblée nationale dans les années cinquante. À l’époque, deuxième personnage de l’Etat. André Le Troquer (1884-1963).

 

Ballets roses : on dirait aujourd’hui « vaste affaire de pédophilie ». Mais en ces années 1959-1960, le mot n’existe pas. On parle de détournement de mineures, de parties fines, on fantasme sur le libertinage très Louis XV, ou Régence, de certaines soirées, dans un pavillon près de Paris. Soirées dans lesquelles André Le Troquer, président de l’Assemblée nationale au moment des faits, est impliqué.

 

À l’époque, en France, la majorité est à vingt-et-un ans, et la majorité sexuelle à quinze. Et le deuxième personnage de l’Etat est dans l’affaire ! Avec talent et documentation, Benoît Duteurtre, qui nous avait proposé en 2001 un éblouissant « Voyage en France » (Prix Médicis), nous raconte ce thriller politico-judiciaire, sur fond d’une République (la Cinquième) qui chasse la précédente, sur fond de vengeances et d’animosités. Et le dernier président de la Quatrième République, René Coty, celui qui cède la place à de Gaulle au moment de la crise algérienne, se trouve être l’arrière-grand-père de Duteurtre.

 

L’alerte vieillard qui se retrouvera sur le banc des accusés, à 75 ans, en 1960, est-il vraiment coupable de tous les faits qui lui seront reprochés ? N’a-t-il pas été noirci par le pouvoir gaulliste naissant (notamment par Michel Debré) pour s’être, au printemps 1958, clairement opposé au retour aux affaires du Général ? Cette hypothèse, Duteurtre l’évoque, sans trancher. En tout cas, Le Troquer s’en tirera avec un an de prison avec sursis et 3000 francs d’amende. Considéré avec le prisme d’aujourd’hui, le verdict apparaît d’une insoutenable légèreté. Et c’est précisément le mérite de Duteurtre de nous replonger dans l’ambiance et les valeurs de l’époque, tellement différentes : on n’hésitera pas, du côté de la défense, à contre-attaquer en invoquant la « légèreté » des jeunes filles, et même la « complicité » de leurs parents.

 

André Le Troquer disparaîtra peu après, en 1963, emportant dans sa tombe la vérité de cette affaire. Hommage à Benoît Duteurtre de nous l’avoir exhumée de l’ombre et de l’oubli, de nous avoir évoqué ce passage d’une République à l’autre avec tant de connaissance et de mise en situation.

 

Pascal Décaillet

 

*** Benoît Duteurtre. « Ballets roses ». Grasset, 2009.

 

 

 

 

 

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