La Ligne Maginot n'est pas un thème

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Sur le vif - Vendredi 27.03.20 - 18.23h

 

Pendant les huit mois de Drôle de Guerre (du 2 septembre 1939 au 10 mai 1940), en France, tout le monde ne parlait que de la Ligne Maginot. Les actualités françaises de l'époque passent leur temps à évoquer la vie quotidienne des soldats confinés dans cet immense réseau souterrain de forteresses, sur la frontière. Tout le monde est persuadé qu'en cas d'attaque allemande, elle se fera sur la Ligne Maginot, et que cette dernière, héritière de l'esprit de Vauban, tiendra.

L'Histoire ne s'est pas exactement déroulée comme cela. Pendant huit mois, autour de la Ligne Maginot, rien ne s'est passé. Ou presque. Juste quelques escarmouches, entre patrouilles nocturnes françaises et allemandes. Le moral, au fil des semaines, s'est mis à baisser. Celui des confinés. Celui de l'arrière. La mobilisation, début septembre, s'était pourtant bien déroulée, digne de celle du 2 août 1914. Mais là, des mois à ne rien faire, à attendre, rien de pire pour la psychologie nationale.

Et puis, un beau jour, à l'aube du 10 mai 1940, la Blitzkrieg. Le mouvement, enfin ! Petit détail : il ne se produit absolument pas sur la Ligne Maginot, mais dans les Ardennes. Les Français tenaient pour impossible une percée dans le défilé de Sedan : ils ont eu tort. La Wehrmacht déboule, avec l'effet de surprise, une stratégie, un plan d'attaque (désavoué par le Grand État-major allemand lui-même), des troupes de choc, un moral d'enfer, une volonté d'avancer, des divisions Panzers autonomes (et non intégrées à l'infanterie), des liaisons radio mobiles. Bref, ils ont mille ans d'avance.

La suite, on la connaît : en six semaines, la France, qui avait résisté quatre ans et trois mois en 14-18, s'écroule. Défaite militaire, la plus grande de son Histoire. Défaite morale. Lisez Marc Bloch, "L’Étrange Défaite", l'un de mes livres de chevet, depuis 40 ans.

L'Histoire, que retient-elle ? Réponse : le 10 mai 40, le mouvement ! Le passage de la Meuse par Rommel. La prodigieuse stratégie des Allemands.

La Ligne Maginot ? L'Histoire ne la retient que pour en sourire. Regardez les actualités françaises, les Pathé, les Gaumont : leurs innombrables reportages sur la vie quotidienne des confinés dans les fortins apparaissent aujourd'hui comme dérisoires, périphériques, quand on sait ce qui s'est passé : six semaines de Blitzkrieg, quatre ans d'Occupation, un pays déchiré, des années pour se reconstruire une mémoire.

La Ligne Maginot, en vérité, n'était pas un thème. Le thème, c'eût été d'avoir connaissance du Plan Manstein sur les Ardennes. De constituer des divisions autonomes de chars. D'introduire partout les liaisons radio mobiles. Et surtout, d'être habité par la même férocité combative que les Allemands.

La Ligne Maginot n'était pas un thème. Le confinement est, au mieux, un état de fait. Il n'est pas un thème. L'Histoire se déroule ailleurs. Chez ceux qui veulent le mouvement.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

  • "... la même férocité combative que les Allemands" qui étaient drogués à la Pervitin qui enlève toute sensation de douleur, de fatigue !

    Johann Chapoutot : Libres d'Obéir c/ nrf essais Gallimard 2020

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