Pourvu qu'elles meurent, avant que d'être !

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Sur le vif - Samedi 06.06.20 - 18.07h

 

La liberté d'expression n'existe pas. Tout le monde en parle, tout le monde la promeut, mais elle n'existe pas.

Ceux qui la brandissent avec le plus de majesté, ou de fureur messianique, sont en général les premiers à la déchiqueter, dès qu'ils se sentent eux-mêmes atteints, ou en danger. La sauvegarde de chaque intégrité s'impose immédiatement sur les grands principes universels, c'est ainsi, c'est viscéral, c'est la vie. L'humain n'est pas une idée abstraite, mais un champ de forces physiques, avec leurs antagonismes, leurs contradictions.

Même dans notre bonne Suisse, pays libéral sur le plan de la pensée, cette liberté n'existe pas, autrement que comme intention posée. Un principe intellectuel, tout au plus. En réalité, y a des choses, tout simplement, qu'on ne peut pas dire. Soit parce qu'elles sont interdites (à tort ou à raison, chacun jugera) par la loi. Soit, plus sournoisement, parce que les énoncer vous exposerait à tellement d'ennuis qu'à la réflexion, après avoir hésité un moment, vous préférez renoncer. Pourquoi s'incendier l'estomac, se torturer d'insomnies, si on peut l'éviter ?

Dans cette opacité de plomb, il y a bien, ici ou là, quelques percées de lumière. Leur vie, infiniment brève, est celle des comètes. Ou des feux de Bengale. Elles nous distraient. Nous les tolérons, pourvu qu'elles demeurent instantanées. Pourvu qu'elles meurent, avant que d'être ! Plus pervers : les organes du pouvoir et de la convenance, si nombreux dans notre espace public, sont les premiers à leur octroyer une apparence de droit de cité, comme un frisson d'orgasme canaille, retenu puis hurlé, sur un sofa bourgeois.

Il y a des sujets que nul n'ose aborder. Et qui pourtant nous tourmentent, un grand nombre d'entre nous. Mais il faut les taire, sinon c'est la foudre.

En vérité, je ne suis pas sûr que nos sociétés européennes de 2020, la Suisse, la France, l'Italie, l'Allemagne, soient intellectuellement beaucoup plus libres que celles d'il y a 100 ans, ou 150, dans les mêmes pays. Pour avoir longuement travaillé sur la presse française et suisse romande des années Dreyfus (1894-1906), avec la folie de ses passions et de ses antagonismes, je suis même persuadé du contraire. La presse de cette époque-là était sanguine, excessive, injuste, fébrile, enflammée, dégueulasse même parfois. Mais elle était plus libre que celle d'aujourd'hui. Je ne dis pas meilleure, je dis plus libre.

Alors ? Alors, rien ! Je n'ai rien d'autre à ajouter. Chacun jugera, selon son coeur, selon son âme, selon la puissance de ses haines, ou celle de ses passions. Chaque humain est un univers. Chaque conscience est libre de se taire. Ou de parler. J'ai lu ça quelque part dans Luther, dans sa traduction allemande de la Bible, 1522. Et nul d'entre nous n'a, au fond, à juger le degré de lâcheté - ou de courage - de son voisin. Qu'il s'occupe déjà de lui-même. Le champ est vaste. Une vie jamais n'y suffira.

 

Pascal Décaillet

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Commentaires

  • Les liberté de penser ce que l'on veut, d'avoir une conviction, d'avoir une opinion, se trouvent être condamnées bien que celles-ci ne puissent pas, contrairement à la liberté d'exprimer sa pensée, être limitées. C'est à tout le moins ce que proclament la Constitutions fédérale, la Convention européenne des droits de l'homme et le Pacte international sur les droits civils et politiques.

    Liberté absolue d'avoir la plus inconvenante, la plus abjectes des convictions, cette liberté est absolue en notre droit positif.

    Et pourtant les media payés par les contribuables, l'enseignement public ainsi que les commisions de tous poils (publiques ou privées subventionnées) luttent contre les mauvaises pensées afin d'implanter la doxa.

    Suave et coûteux lavage de cerveau.

  • La liberté d'expression est toujours limitée. Mais en France plus qu'en Suisse, quand même.

  • Une excellente analyse de cette question, proposée par Stefan Zweig dans "Castellio gegen Calvin oder Ein Gewissen gegen die Gewalt".
    Ou dans cette pensée de Pascal (l'autre): "C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand l'on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violente et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis ; parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même"
    En réalité, la liberté d'expression a toujours existé, mais elle a toujours été liée au risque de mourir. Sans ce risque, elle ne vaut rien et elle n'existe pas - on ne dit en son nom que des banalités. C'est une histoire de prophètes, de pharisiens, de prophètes tués par les pharisiens puis honorés par les fils de ceux-ci. C'est l'histoire de la malédiction des pharisiens, qui, par le fait qu'ils prétendent qu'ils n'auraient pas commis les crimes de leurs pères, revendiquent leur soumission au cycle de la violence. C'est le fondement du "politiquement correct" et des mythes qui régulent le débit de vérité et de violence au sein d'une société. J'ai essayé d'analyser ce phénomène dans Le Pacte des Idoles.

  • En effet, la liberté d'expression n'existe pas, et cela est particulièrement vrai en Suisse romande, où il n'existe aucune diversité dans la presse mainstream.
    Tiens, une petite information en passant qu'on n'entendra pas à la RTS. Dans un interview au Financial Times, Macron déclare : "La bête de l'événement est là..."
    https://www.youtube.com/watch?v=VCd_fffVIP0
    Interprétation apocalyptique ?

  • « Dans cette opacité de plomb, il y a bien, ici ou là, quelques percées de lumière. »

    Par exemple, dans cette interview:

    https://bit.ly/3h2o8ih

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