Guy-Olivier Segond, le souffle de l'Etat

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 18.11.20

 

De ma vie, je n’oublierai jamais l’homme, de treize ans mon aîné, dont j’avais fait la connaissance lors du repas d’Escalade d’une célèbre Confrérie genevoise, avec bris de la Marmite, événement considérable où le Journal de Genève avait jugé bon d’envoyer le jeune étudiant et pigiste de 18 ans que j’étais. C’était à l’automne 1976, la rugueuse tradition des grognards baignait l’assemblée d’Histoire et de gloires perdues, il y régnait un parfum de Consulat et d’Empire, la marmite était immense, je crois bien l’avoir cassée, sabre au clair, comme cadet, avec un Monsieur qui me semblait surgir des temps antiques.

 

Mais surtout, le hasard des affectations avait placé le pigiste jouvenceau, ne connaissant de la vie que vers allemands et hexamètres grecs, face à un homme de 31 ans, mince, austère, lunettes sévères, regard prodigieusement rapide, esprit alerte, infatigable conteur. Il était conseiller juridique de Chavanne, s’était présenté à moi avec douceur, il s’appelait Guy-Olivier Segond. En deux ou trois heures, constamment interrompues par les salves et les discours de cantine, avec toasts à la Patrie, l’éminence juridique de l’homme qui régnait depuis quinze ans sur l’Ecole genevoise avait, dans un condensé explosif, fait mon éducation politique. Il parlait, je l’écoutais, il racontait, dégommait, dézinguait, pulvérisait les huiles de la République. Je l’avais trouvé fascinant, à la fois sec et drôle, hyper-cérébral, lapidaire dans ses formules. Il couvrait aussi l’événement, pour le Genevois. Mais qui est-donc cet homme étrange, m’étais-je demandé : journaliste ou politicien, chroniqueur ou acteur, Saint-Simon ou Louis le Quatorzième ?

 

Cette rencontre première avait donné le ton de toutes les autres. Des bijoux de soliloques, le Maître parle, le disciple aère tout au plus la conversation par des relances, toute la galerie y passe, chacun y prend pour son grade, le peloton d’exécution tourne à plein régime, il n’est pas fait usage du droit de grâce. Conversations de vieux grognards, « aux guêtres de coutil », souvenirs de batailles, pessimisme sur la nature humaine. Et pourtant, le même homme, pétri d’Histoire et de connaissance des religions, était très engagé dans l’Eglise protestante, vous racontait la Réforme, les guerres de Religion, les négociations, les grands Traités, l’humanisme, le calvinisme. Visionnaire en politique, il allait puiser dans les racines du passé la sève de ses rêves d’avenir.

 

Tenez, il était intarissable, par exemple, sur le Président américain Lyndon Baines Johnson, le méchant successeur du gentil Kennedy. Dans un trajet retour de Berne à Genève, après l’élection de Micheline Calmy-Rey (4 décembre 2002), il m’avait réhabilité de façon saisissante ce chef d’Etat boudé par l’opinion. Il m’avait raconté son rôle majeur dans les droits civiques.

 

Guy-Olivier Segond (1945-2020) était un homme rare. D’une altitude intellectuelle peu courante dans les strates de la politique. Un homme habité par l’Histoire et par l’Etat. L’une des trois grandes figures genevoises de l’après-guerre, à mes yeux, avec André Chavanne et Christian Grobet.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

  • Lyndon Johnson, franchement. Celui qui a menti à l'Amérique, et par ricochets, à tout l'Occident, en prétendant que la réforme des lois d'immigration de 1965 abolissant la préférence européenne n'allait rien changer. Ne parlons même pas du reste.

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