Série Allemagne - No 30/144 - Ostpolitik : à l'Est, du nouveau !

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Samedi 02.01.21 - 17.01h

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux - No 30 – Près de 9000 signes pour cet épisode, pardonnez-moi, c’est un peu long. Mais l’Ostpolitik de Willy Brandt, entre 1969 et 1974, est l’un des thèmes de l’Histoire allemande qui, depuis ma jeunesse (au moment même des événements), m’habitent avec le plus de puissance. Alors, dans ce numéro 30/144 de ma Série, j’ai pris le temps de vous en restituer, en profondeur, le contexte historique. A tous, excellente lecture !

 

 

Vaincue le 8 mai 1945, l’Allemagne commence par ne pas exister du tout, en tant qu’Etat, pendant quatre ans : seulement quatre zones d’occupation alliées. C’est le temps du déblaiement des ruines, même pas encore celui de la reconstruction. Il faut attendre 1949 pour que naissent, sur les décombres du Reich, deux Etats : la République fédérale à l’Ouest, capitaliste et pro-américaine ; la République démocratique à l’Est, communiste et satellite de l’Union soviétique.

 

Pendant vingt ans, ces deux Etats d’une même nation vont s’ignorer. Ils ne se reconnaissent pas mutuellement, chacun vit sa vie. Il faut reconstruire, oublier le Troisième Reich (le vrai travail de mémoire ne viendra que beaucoup plus tard), lancer les générations nouvelles sur des rêves nouveaux : à l’Ouest l’économie de marché, à l’Est le Plan. La reconstruction est rapide, elle frappe les observateurs de l’Europe entière. A l’Ouest, elle est carrément fulgurante, mais l’Est, infiniment moins doté en moyens, ne démérite pas, contrairement à tout ce que la propagande occidentale nous raconte.

 

Chacun vit sa vie, mais c’est en apartheid. Deux mondes, deux systèmes, deux univers. A l’Ouest, le pouvoir de l’argent, subordonné à la vision du monde américaine. A l’Est, le pouvoir du parti, en obédience face à Moscou. Les Allemagnes renaissent, le redressement économique émerveille le monde, en tout cas à l’Ouest. La force de caractère des Allemands, qui ont refait leur pays en quelques années, sert d’exemple. La RFA, en 1969, est la quatrième puissance économique du monde : 24 ans seulement après une défaite comparable à celle de 1648, à l’issue de la Guerre de Trente Ans : là, il faudra aux Allemands un siècle pour se relever, il leur faudra attendre un homme immense, Frédéric II, le roi de Prusse. Je reviendrai un jour sur cette terrible seconde partie du dix-septième siècle allemand, déjà abordée, dans cette même Série, avec mon épisode sur le Sac du Palatinat, par Louis XIV, no 8/144, 29 juillet 2015 ( https://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/29/serie-allemagne-no-8-le-sac-du-palatinat-1688-1689-269035.html ).

 

L’année charnière, c’est 1969, avec l’arrivée au pouvoir de celui que j’ai toujours considéré comme le plus grand Chancelier allemand de l’après-guerre, Willy Brandt (1913-1992). J’ai déjà beaucoup écrit, et publié, sur cet homme d’exception, je vous renvoie notamment à mon article « L’inconnu de Lübeck », publié le 6 mai 2004, dans la Revue Choisir.

 

De son vrai nom Herbert Ernst Karl Frahm, le futur Willy Brandt passe sa jeunesse dans la fascinante ville hanséatique qui avait été, quelques décennies plus tôt, celle de Thomas Mann, et où se déroule l’action des Buddenbrook, le chef d’œuvre de 1901 qui vaudra à son auteur le Prix Nobel de littérature. Brandt, lui, recevra en 1971 celui de la Paix, pour l’Ostpolitik. Willy Brandt s’engage à gauche, devient un opposant au Troisième Reich, passe toute la période hitlérienne en exil en Scandinavie, s’installe à Berlin, ville en ruines, après la guerre, en devient le Maire (Bourgmestre-Gouverneur) de 1957 à 1966, puis Ministre des Affaires étrangères de la Grande Coalition, sous Kiesinger (66-69), puis, sommet de sa carrière, premier Chancelier social-démocrate (SPD) de l’après-guerre, en 1969. Après vingt ans de démocratie chrétienne, atlantiste et totalement subordonnée aux Américains (Adenauer, Erhard, Kiesinger), une page se tourne. L’une des plus importantes de l’Histoire allemande, depuis la guerre.

 

Willy Brandt, Chancelier de 1969 à 1974, c’est l’homme de l’Ostpolitik. Pour la première fois depuis la guerre, la République fédérale regarde vers l’Est. Elle n’attend pas, pour cela, l’autorisation des Américains, elle s’émancipe, elle définit et poursuit des objectifs nationaux. « Deux Etats, une Nation », les quatre mots sont déjà dans le discours d’investiture de Willy Brandt, en 1969. Le ton est donné. Celui qui, vingt ans plus tard, vieilli, à trois ans de sa mort, sera encore là, pour saluer la chute du Mur, dans ce Berlin dont il avait été Maire pendant près de dix ans, aura, dès le début des années 1970, lancé le très long processus sans lequel la Réunification n’aurait pas été possible.

 

La genèse et la paternité de l’Ostpolitik sont complexes. Il faut remonter aux trois années (1966-1969) où le SPD Brandt était, dans la Grande Coalition, le Ministre des Affaires étrangères du CDU Kiesinger. Il faut sans doute aussi remonter à ses années passées à la Mairie de Berlin. Brandt sait s’entourer : il a, autour de lui, de brillants conseillers, dont Egon Bahr, l’un des pères de l’Ostpolitik. Une équipe d’hommes, dans l’Allemagne atlantiste des années soixante, qui ressentent l’impérieuse nécessité nationale de renouer les liens historiques avec l’Est. D’abord, la RDA, autre Etat d’une « même Nation » ! Mais aussi, la Pologne, pays martyrisé par la Seconde Guerre mondiale, l’occupation allemande, l’extermination des Juifs : le contentieux est terrible. Mais encore, l’Union soviétique, adversaire no 1 de l’Allemagne nazie, quatre ans d’une guerre d’une violence incomparable, vingt millions de morts, et des millions côté allemand, et finalement la victoire du 8 mai 1945. C’est avec ces pays-là, moins d’un quart de siècle après la guerre, que Willy Brandt et ses équipes entendent renouer le dialogue. L’enjeu est immense, phénoménal. Dans la presse allemande, presque personne n’y croit.

 

Mais Brandt et un homme de conviction. Quand on a résisté pendant douze ans à l’idéologie nazie, on n’abandonne pas ses objectifs quand on est Chancelier, et que les Américains, les chefs de la CDU-CSU, l’immense majorité de la presse allemande, vous vilipendent à longueur de journées. Ils n’acceptent pas, en pleine Guerre froide, qu’on parle avec des communistes ; le social-démocrate Brandt joue la carte nationale, il porte son regard sur les Marches de l’Est, vieille équation de l’Histoire millénaire allemande, il veut rétablir le dialogue, il est habité par une vision gaullienne (où la question nationale prime sur les choix partisans), il réussira son incroyable pari. Il a mille fois mérité son Prix Nobel de 1971.

 

Willy Brandt se tourne vers la DDR, l’Autre Allemagne, à laquelle vous connaissez mon attachement, j’y reviendrai longuement, plus tard. Il se tourne vers la Pologne, où les cicatrices sont encore d’une terrible vivacité. Il se tourne vers l’Union soviétique. Il se rend à Erfurt, à 1970, pour la première visite officielle d’un Chancelier de l’Ouest en DDR. Il signe à Varsovie, la même année, le Traité germano-polonais qui reconnaît comme frontière la fameuse Ligne Oder-Neisse (donc, et c’est capital, il renonce aux prétentions allemandes sur maintes villes de Pologne qui étaient germaniques jusqu’à 1945, pensez à Posen ou Breslau, sans parler de Dantzig). Il signe un Traité avec les Soviétiques, à Moscou, en 1971. Enfin, il signe avec la DDR le Traité fondamental du 21 décembre 1972, par lequel les deux Allemagnes, dix-sept ans avant la Chute du Mur, se reconnaissent.

 

L’œuvre diplomatique de Brandt est fondamentale. Elle frappe par sa cohérence, son courage, sa clairvoyance, sa vision nationale à long terme, le respect (et cela rappelle Mendès France) des engagements pris en 1969, dans le Discours d’investiture. Oui, l’Ostpolitik porte en elle quelque chose de gaullien : la puissance d’un grand dessein, l’opiniâtreté pour y parvenir, la primauté des enjeux nationaux sur les dissensions idéologiques. J’ai toujours pensé, dès mon adolescence, que Willy Brandt était le de Gaulle allemand, un homme au-dessus de la mêlée.

 

Et puis, l’Ostpolitik a eu son moment de sacre et de grandeur. Le 7 décembre 1970, le jour même de l’Accord germano-polonais, Willy Brandt, Chancelier fédéral de l’Allemagne, s’est rendu devant le Mémorial du Ghetto de Varsovie. Il a déposé une gerbe. Il a reculé un peu. Et puis, au milieu d’une assistance saisie par l’ampleur de l’événement, par la surprise aussi, il s’est agenouillé, en silence. Il est demeuré ainsi, un certain temps qui pouvait ressembler à l’éternité, sans un mot. Quelque chose, entre l’Allemagne et la Pologne, s’était passé. Quelque chose, aussi, de cosmique, entre l’Allemagne et l’Allemagne.

 

Pascal Décaillet  

 

 *** L'Histoire allemande en 144 tableaux – Une Série racontant le destin allemand, de 1522 (traduction de la Bible par Luther) jusqu’à nos jours. Les 24 premiers épisodes ont été publiés en 2015, et peuvent être lus directement en consultant ma chronique parue le 11 juillet 2020, ici :

https://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2020/07/11/serie-allemagne-c-est-reparti-307498.html .

La Série n’est pas chronologique, elle suit mes coups de cœur, mes envies, mes lectures. Lorsqu’elle sera achevée, une version rétablissant la chronologie vous sera proposée.

 

 

 

 

 

 

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