Sur le vif - Page 19

  • Messieurs les Anglais, tirez-vous les premiers !

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    Dissertation historique sur le sens profond du Brexit - Mercredi 24.07.19 - 15.36h

     

    Les trois années, totalement perdues, de Theresa May, furent trois ans de répit pour l'Ancien Monde.

    Trois années à compliquer au maximum l'écheveau, pour ne surtout pas appliquer la volonté du peuple. Trois années de déni. Dans ce roman-fleuve des "négociations" entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, pour trouver une porte de sortie, les responsabilités sont partagées. Peut-être même sont-elles plus graves, plus lourdes, du côté de Londres qu'à Bruxelles.

    La question première, concernant le Royaume-Uni et l'Europe, n'était pas tant de savoir s'il était opportun qu'il en sortît. Mais, beaucoup plus fondamentalement, s'il était judicieux, en 1972, qu'il y entrât. De Gaulle s'y était opposé. Le pré-macronien Pompidou, très peu concerné par l'axe franco-allemand (contrairement à de Gaulle, Giscard, Mitterrand), avait laissé faire. Pompidou-Macron, voilà un vrai rapprochement possible, y compris dans les relations avec la grande finance cosmopolite.

    Le Royaume-Uni est une très grande nation, nul ne le nie, et son comportement pendant la Bataille de Londres, en 1940, l'a prouvé avec éclat. Mais ça n'est pas une nation du CONTINENT EUROPÉEN. Si vous prenez la peine d'examiner toutes les alliances, tous les renversements, depuis la Guerre de Sept Ans (1756-1763), vous verrez aisément à quel point chaque engagement britannique dans un conflit vise exclusivement (et il n'y a nul grief à leur en faire) à sauvegarder les intérêts économiques, commerciaux et stratégiques majeurs du Royaume-Uni dans son rapport de forces face au continent. J'y reviens en détails quand vous voudrez, et nous aurons là, par exemple, l'une des clefs d'explication de l'incroyable sauvagerie de la Royal Air Force pour rayer de la carte le port (concurrent de Londres) de Hambourg, en 1943. On songera, aussi, à Churchill profitant, au passage, de se débarrasser de la Royale, la Flotte française, à Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940.

    Bref, Londres a toujours joué solo, c'est ainsi. La grande histoire de la construction européenne, c'est la réconciliation entre la France et l'Allemagne. Elle fut réelle, vint des cœurs et des âmes, aurait pu être entamée bien avant s'il n'y avait eu l'ignominie (pour le peuple allemand) du Traité de Versailles (1919). Elle fut portée par un homme immense (Charles de Gaulle) et un admirable Allemand (Konrad Adenauer), puis par les très beaux couples Schmidt-Giscard, et Kohl-Mitterrand. C'est autour de cet axe, avec d'abord les trois pays du Benelux (Belgique, Luxembourg, Pays-Bas), puis d'autres nations continentales, que tout l'édifice s'est construit. Il y avait, dans cette première période de l'Europe communautaire, quelque chose de beau et de grand, je l'ai déjà souligné ici.

    Mais très franchement, que venait fabriquer le Royaume-Uni dans cette galère ? Son Histoire est différente, ses intérêts supérieurs aussi, son ancrage avec le Nouveau Monde (depuis le 14 août 1941, en tout cas, la Charte de l'Atlantique), ses objectifs maritimes et commerciaux, son rapport au libéralisme, au libre-échange, tant d'éléments qui font des Britanniques un peuple certes européen, mais "un peu à part" : la question, déjà, se posait lors de la Guerre de Sept Ans.

    Theresa May, c'est trois années perdues. Pour Londres, mais aussi pour Bruxelles, qui se serait bien passée de la gestion interminable d'un divorce. Dans cette affaire lamentable, une partie de la classe politique, mais aussi médiatique, britannique, porte une lourde responsabilité. Elle a bafoué le système du référendum, n'a voulu écouter le peuple qu'à moitié, ou pas du tout, a très vite parlé de "revoter", a donné au monde un signal catastrophique de déconnexion d'une cléricature face au suffrage universel. Trois années catastrophiques pour l'image de cette grande nation sur la planète.

    Puisse Boris Johnson mettre en œuvre la volonté populaire de 2016. Puisse-t-il trouver, avec Bruxelles, un accord dans l'honneur et le respect mutuel, où personne ne perdrait la face. Puisse le Royaume-Uni mettre un point final à 47 ans d'une expérience qui, face à la grandeur de son destin, n'aura pas été concluante. Hors de l'Union européenne, les Britanniques demeureront un grand peuple, ami et respecté. Il y a une vie d'Européen sans appartenir à l'UE. Je connais d'assez près un petit pays, quadrilingue, au coeur du continent, qui en fait tous les jours la bienfaisante expérience.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Boris Johnson : c'est parti pour la curée !

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    Sur le vif - Mercredi 24.07.19 - 07.10h

     

    "Doté d'une réputation de menteur invétéré", "autre homme à la toison jaune" : le journal de 7h RSR insulte Boris Johnson, l'attaque sur son physique.

    On est reparti exactement pour le même langage, les mêmes travers lexicaux, la même agressivité primaire, les mêmes procès d'intention que contre Donald Trump, il y a trois ans.

    "Homme à la toison jaune" : la chroniqueuse d'un journal de révérence, la veille de l'élection de Trump, traitait le candidat républicain de "peroxydé".

    On a les attaques qu'on peut, le registre verbal qu'on peut, l'humour qu'on peut, le rapport avec les mots qu'on peut, la culture historique et politique qu'on peut, la distance avec les modes médiatiques qu'on peut.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Why ?

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    Sur le vif - Mardi 23.07.19 - 22.52h

     

    Mais pourquoi diable Boris Johnson n'est-il pas devenu immédiatement Premier ministre, aussitôt le Brexit voté par le peuple du Royaume-Uni ?

    Pourquoi ces trois années perdues, ces trois ans de tragi-comédie, humiliante, vaine, inutile, avec l'impuissante Theresa May ?

    Trois ans à tout emberlificoter.

    Trois ans à tout manigancer, pour ne surtout pas respecter la décision du peuple.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • On démantèle, chiche ?

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    Sur le vif - Lundi 22.07.19 - 08.13h

     

    Israël détruit, en ce moment même, des constructions palestiniennes, jugées illégales, au sud de Jérusalem.

    Nous faisons confiance au sens de la justice, de l'équilibre et de l'équité du gouvernement israélien, pour qu'il applique la même politique de destruction et de démantèlement à l'ensemble des "colonies de peuplement" israéliennes, depuis 1967, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie.

    On pourrait même pousser jusqu'au Golan, avec un peu de bonne volonté, non ?

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Le soliloque du fou, dans la verticalité du soleil

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    Sur le vif - Samedi 20.07.19 - 17.34h

     

    Je ne crois absolument plus à la notion d'hommes politiques, ou de femmes politiques. Pour moi, c'est du passé.

    Dans une démocratie que j'entrevois comme idéale, il n'y a plus ni hommes, ni femmes politiques. Il y a des citoyennes et des citoyens - nous tous - qui, au suffrage universel, conduisent et déterminent, sur les grandes orientations, le destin de la nation.

    Pour la conciergerie des lois, le toilettage des virgules, on peut bien garder des Parlements. Mais le dernier mot, plus encore qu'aujourd'hui, c'est au corps des citoyens qu'il appartient.

    Mon système, j'en suis conscient, sera très difficile à mettre en place. Il ne s'agit surtout pas de créer une démocratie d'opinion, où la doxa serait souveraine, et où un simple clic, distrait, tiendrait lieu de bouton de vote. Il est inséparable, mon système, d'une élévation considérable du niveau de connaissance civique, donc de culture historique, des gens. C'est la tâche de l’École. C'est loin d'être gagné.

    Mais quoi ! Ce statut hybride, étrange, amphigourique, d'homme politique, ou de femme politique, comme si la citoyenneté n'était autorisée qu'à une clique estampillée, est totalement insupportable. Le seul moyen de s'en sortir, de s'expurger de la consanguinité entre membres de la caste, c'est le développement de la démocratie directe, les comités d'initiatives, l'imagination créatrice de la politique restituée à ceux qui veulent bien s'en emparer. C'est, aussi, l'absolue primauté des thèmes sur les personnes. Une initiative populaire tourne autour d'un thème. Une élection tourne autour de personnes.

    Il nous faut un système où le nec plus ultra ne soit plus d'être élu, mais de faire passer des thèmes. Pour cela, nul besoin d'intermédiaires. Nul besoin de mots d'ordre des partis. Juste la confrontation, pendant la campagne, entre les partisans et les adversaires d'un texte proposé au suffrage universel. Au centre de tout, les thèmes, d'intérêt public, pour faire avancer le pays.

    Je combats absolument ce statut d'homme ou de femme politique. Comme si, sous prétexte d'être élus dans un Parlement (cantonal ou fédéral), ils devaient jouir d'une voix plus autorisée que n'importe quel citoyen ayant creusé un thème qui lui tient à coeur.

    Soyez tranquilles. Mon combat contre les intermédiaires n'épargne ni les partis politiques (totalement caducs, d'ici quelques décennies), ni... la caste des journalistes ! Une corporation dont je fais partie. Et dont je remets pourtant en question la plupart des thèses qu'elle nous sert pour se maintenir : devoir "d'investigation" (mandaté par qui, je vous prie ?), existence "inséparable de celle la démocratie" (quelle prétention !), crédibilité supérieure (en quel honneur ?) à celle de n'importe quel quidam de bonne volonté, etc. Insupportables postures !

    Ultimes arguments d'un Clergé en bout de course, empêtré dans ses habitudes, ses certitudes, ses dogmes. Incapacité crasse à saisir le vent puissant de la Réforme, celle qui provient des nouveaux supports de communication, les réseaux par exemple, comme celui sur lequel (petits coquins !) vous lisez, en ce moment même, ce texte.

    Dans quelques décennies, il n'y aura plus ni hommes, ni femmes politiques, ni médiateurs qui se prennent pour des directeurs de conscience. Il y aura autre chose, j'ignore quoi, mais un univers de la communication citoyenne ancré sur d'autres supports que le dialogue de ces intermédiaires, quelque part dans l'irréel, entre la raideur des Carmélites et le soliloque du fou, dans la verticalité du soleil.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • La Suisse mérite mieux

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    Sur le vif - Samedi 20.07.19 - 04.34h

     

    Non, non et non : l'anglais n'a pas à être la langue de liaison entre les Suisses !

    Nous avons quatre magnifiques langues nationales : utilisons-les !

    Si un compatriote a de la peine dans notre langue, prenons la peine de patienter, et de l'aider.

    Avoir recours, entre nous, à une langue non seulement extra-nationale, mais extra-continentale, juste parce qu'elle est l'outil de domination des maîtres du moment, n'est pas une solution digne de notre petit pays.

    La Suisse mérite mieux.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • La langue allemande et les chemins de connaissance

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    Sur le vif - Vendredi 19.07.19 - 11.14h

     

    La traduction de la Bible en allemand de son temps, par Martin Luther, en 1522, constitue l'acte majeur de l'Histoire allemande. Le début de la littérature allemande moderne. L'affranchissement des Allemagnes par rapport à Rome. La naissance d'une conscience nationale allemande. Celle que l'immense Frédéric II (1740-1786), puis tant d'autres, reprendront et réinventeront. À la manière d'une variation de thèmes, chez Jean-Sébastien Bach.

    Je suis habité, depuis l'adolescence, par l'idée qu'il existe un fil invisible du destin allemand. Quelque chose comme le Ring, dans l'univers de Wagner. Pour retrouver ce fil, il faut se plonger à corps perdu dans l'observation de l'Histoire allemande, ou plutôt des Histoires des Allemagnes.

    L'observation, et non la recherche d'un raisonnement ! La passion historique n'est pas affaire de philosophe, surtout pas. Au bout du compte, il n'y aura ni "leçons de l'Histoire", ni progrès intellectuel. Juste l'infinie jouissance d'une immersion.

    S'immerger dans quoi ? Dans des textes. Des témoignages. Des musiques. Des archives. Des journaux. Des romans. Des poèmes. Dans le Dictionnaire des Frères Grimm. Dans Hölderlin, Brecht, Heiner Müller, Christa Wolf. Dans Thomas Mann. Dans tous les autres.

    S'immerger, surtout, comme pour la Grèce, dans le miracle d'une langue. Le destin allemand, c'est celui de la langue allemande. Repartir de Luther, toujours et partout. Lui-même ne nous propose-t-il pas, comme par hasard, de tout refonder, reformer, "réformer", en prenant appui sur un texte, celui de Paul ?

    Le fil invisible existe. Il exige de nous ascèse et passion. Il nous invite, comme dans la Flûte enchantée, sur les chemins de connaissance.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Que chacun tienne son journal !

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    Sur le vif - Jeudi 18.07.19 - 09.59h

     

    Le mot "réinformation" n'a aucun sens. On informe, ou on n'informe pas. Et le meilleur combat contre les fausses nouvelles, c'est l'information, tout court. Quant à la liberté de penser, elle n'a ni à être éduquée, ni à être rééduquée.

    En clair, c'est non à la prétendue "mission pédagogique de la presse". Et c'est non, tout autant, à la prétendue relecture critique (entendez démolition systématique) de la même presse, par des gens n'ayant pas la moindre idée de ce qu'est le journalisme.

    Oublions d'ailleurs la presse, les médias, le journalisme. Que chacun d'entre nous tente - s'il le souhaite - le chemin de connaissance, l'aventure d'écrire, d'exprimer ses idées.

    Que chacun d'entre nous travaille sa liberté intellectuelle, au jour le jour, en tenant son journal. Qu'il nous fasse part de ses découvertes, de ses point de vue, de sa sensibilité. Que chacun d'entre nous soit "auteur", comme il le peut, comme il le veut. Nul besoin d'intermédiaires, de directeurs de conscience.

    Que chacun d'entre nous vive sa vie. Et nous fasse part, s'il en éprouve le besoin, de ses expériences. Les nouveaux outils de communication permettent cela. Profitons-en.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Les racines du réel

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    Sur le vif - Jeudi 18.07.19 - 09.39h

     

    De la Frise hollandaise (où je me suis rendu début juillet, tout au Nord) à la Suisse alémanique, ou à la Pologne, le rejet de l'Europe est en réalité une peur de l'Allemagne. Une méfiance, atavique, viscérale ou aussi parfois intellectuelle, face aux appétits de cet Empire du Milieu.

    Les vrais ressorts des âmes, sur notre continent, demeurent bien nationaux. Les vraies clefs d'explication sont dans l'Histoire. Le jargon multilatéral ne veut rien dire. Juste un paravent, pour camoufler l'immanence et la permanence des vieilles identités nationales, infiniment plus solides, plus tenaces, plus durables que ce qu'on veut nous faire croire.

    Le rêve multilatéral sera depuis longtemps dissipé, que les nations demeureront, ancrées dans les racines du réel.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • La vraie question c'est l'Allemagne, pas l'Europe

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    Sur le vif - Mercredi 17.07.19 - 19.09h

     

    La question n'est pas d'être pour ou contre l'Europe. L'Europe existe, elle est notre continent, nous sommes profondément européens.

    La question n'est pas, non plus, d'être pour ou contre l'Union européenne. L'UE existe, la Suisse n'en est pas membre, la question d'une adhésion n'est pas aujourd'hui à l'ordre du jour. La Suisse existe, l'Union européenne aussi, chacune de ces entités vit sa vie, et nous verrons bien.

    La question fondamentale, pour notre continent, qu'on soit à l'intérieur ou à l'extérieur de l'UE, c'est le déséquilibre croissant engendré par l'émergence, depuis trente ans, d'un pays beaucoup plus fort que tous les autres, l'Allemagne.

    Beaucoup plus fort que le Luxembourg, il le sera toujours. Beaucoup plus fort que la Belgique, que les Pays-Bas, il le sera toujours. Mais, depuis bientôt trente ans, BEAUCOUP PLUS FORT QUE LA FRANCE. C'est cela qui est inquiétant. La thèse, magnifique au demeurant, de la construction d'une Cathédrale par une voûte fondée sur l'équilibre, ne tient plus. Depuis 1989, depuis 1992, l'un des membres fondateurs du Traité de Rome (1957) s'est littéralement envolé. Il a démarré en côte, comme au Tour de France, il a laissé ses concurrents figés sur la route du col.

    Le poids que prend l'Allemagne en Europe n'a pas seulement de quoi inquiéter les 27 autres membres de l'Union européenne. Mais aussi les pays non-membres, comme la Suisse. En matière aérienne, en matière postale, en matière de télécommunications, en matière d'approvisionnement en acier, en automobiles, en matière de banques et d'assurances, pour ne prendre que quelques exemples, le gigantisme économique et commercial de l'Allemagne représente pour notre pays une menace de phagocytage. Nos amis alémaniques en sont, d'ailleurs, bien plus conscients que nous.

    Avec l'Union européenne, la Suisse négocie. Depuis des décennies. Nous verrons ce que cela donnera. Négocier, il y a des diplomates pour cela ; puissent-ils simplement le faire en demeurant aux ordres du politique, et non en fonctionnant en roue libre. Mais les politiques, eux, à commencer par chaque citoyenne, chaque citoyen de notre pays, doivent impérativement garder à l'esprit l'essentiel.

    L'essentiel, ça n'est pas tant notre rapport avec les institutions complexes de l'Union européenne. L'essentiel, c'est la survie, en tant que nation souveraine et indépendante, de notre tout petit pays, riche de son magnifique système politique, de son fédéralisme, de sa démocratie directe, de son respect des différences. Sa survie, non face à Bruxelles, qui n'est pas si dangereuse. Mais sa survie, dans un continent où, Union européenne ou non, son énergique et redoutable voisin du Nord, premier partenaire commercial, prend un ascendant de plus en plus inquiétant. D'autant plus que les esprits prétendument éclairés - à vrai dire aveuglés par un cosmopolitisme béat et vain - se refusent à en prendre acte.

    Je parlais de la Belgique ou des Pays-Bas. Dans une construction européenne devenue incapable de garantir des équilibres promis au départ (Rome, 1957), et où hélas le plus fort dicterait sa loi, notre petit pays, à terme, ne pèserait pas beaucoup plus que ces deux nations amies du Benelux.

    En clair, le citoyen, ou la citoyenne, lucide et sage doit impérativement raisonner en termes stratégiques et réalistes, et non sur les sirènes des grands discours. Cela signifie évaluer le terrain, les rapports de forces. Situer le vrai danger. Ne pas se tromper d'adversaire. Vaste programme, extraordinairement difficile à mettre en œuvre dans une Europe en pleines mutations, où le destin de ceux qui sont à l'intérieur (de l'UE) n'est au fond en rien différent du destin de ceux qui sont dehors (la Suisse, par exemple).

    En plus clair encore : il n'y a pas vraiment de problème européen. Mais il existe, à coup sûr, depuis le prodigieux réveil sous Frédéric II (1740-1786), une question allemande, centrale et déterminante, en Europe.

     

    Pascal Décaillet

     

     
     
     
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  • Un pas de plus vers l'Europe allemande !

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    Sur le vif - Mercredi 17.07.19 - 12.00h

     

    Jamais l'Allemagne, depuis 1945, n'a été aussi puissante en Europe. Et voilà qu'en plus, on nomme une Allemande à la tête de la Commission européenne ! Il y a là un danger : non celui du retour d'un pangermanisme calmé pour un moment, mais celui d'accentuer le déséquilibre souligné ici dans mes derniers papiers : l'émergence d'une super-puissance à l'intérieur de la construction européenne, c'est l'absolu contraire de la volonté des pères fondateurs, lors du Traité de Rome, en 1957.

    Dans cet Âge d'or de l'Europe communautaire, tout était entrepris, en termes de signaux, pour souligner l'équilibre et le respect entre les six membres fondateurs. Ainsi, on distribuait volontiers les postes les plus puissants à des petits pays, comme la Belgique ou les Pays-Bas, qui avaient souffert de la guerre, et vécu dans leur chair l'occupation allemande. Surtout, avec la réconciliation allemande, le couple de Gaulle-Adenauer nous présentait l'amitié retrouvée des deux peuples comme la pierre angulaire d'une Cathédrale. L'image était puissante, émouvante, elle parlait aux cœurs et aux âmes. Le plus important : l'Allemagne de l'époque, en plein miracle économique, était encore, pour longtemps (jusqu'en 1989), un nain politique, et cela rassurait tout le monde.

    Aujourd'hui, le nain est redevenu un géant, totalement décomplexé. Dans les Balkans pendant les années 1990, puis en Europe centrale et orientale, dans les Pays Baltes, en Ukraine, il joue sa propre carte nationale, sous le paravent européen. Face à la Grèce, berceau de notre civilisation, il s'est comporté avec la dernière des vulgarités et des arrogances suzeraines. La Grèce, oui, où les Allemands avaient laissé quelques souvenirs entre 1941 et 1945.

    Le géant est là, c'est un fait, une réalité historique. Le seul pays capable de maintenir l'équilibre, la France, n'a vu que du feu à cette prodigieuse renaissance, un retour en puissance d'autant plus pervers qu'il s'effectue sous les vivats et les applaudissements d'une opinion publique peu rompue, hélas, à une analyse froide et stratégique de l'Histoire. La France n'a rien vu venir, le premier qui en porte l'écrasante responsabilité est François Mitterrand, lorsqu'en pleine guerre des Balkans, lâchant son vieil et fidèle allié serbe, il a, sous l'influence des BHL et des Kouchner, et de leur cosmopolite "droit d'ingérence", embrassé la cause allemande, sous paravent européen.

    Le géant est là, déjà seul au pouvoir au milieu d'une Europe déséquilibrée par sa puissance, et on nomme une Allemande à la tête de la Commission européenne. Les qualités de Mme Ursula von der Leyen ne sont pas en cause, c'est le principe et la fonction qui méritent d'être scrutés. On ne fera pas grief - au départ - à la nouvelle Présidente allemande de la Commission de favoriser son pays en sous-main. Mais assurément, elle est Allemande. Même famille politique que Kohl et Merkel. Sa vision de l'Europe est allemande. Sa Weltanschauung est allemande. Sa manière de penser la construction européenne, autour de l'Allemagne augmentée (cf. mes précédents papiers), est allemande.

    On notera, au demeurant, que dans ses fonctions comme Ministre de la Défense de la nation appelée "Allemagne", Mme Ursula von der Leyen ne s'est pas particulièrement opposée aux programmes allemands de réarmement qui, notamment en matière de marine de guerre et de sous-marins, se votent là-bas dans la parfaite indifférence des chers voisins européens. Preuve de plus du double langage de l'Allemagne en Europe : pour la paix, les mots ; pour le réarmement, les actes.

    Quelles que soient, donc, les qualités de la nouvelle Présidente de la Commission, c'est une vision allemande qui va tenir l'Union européenne pendant cinq ans. La vision française : il n'y en a plus ! M. Macron s'affirme comme le chevalier servant de Mme Merkel, il lui court et lui trottine derrière, il est d'accord avec elle sur tout. Il se comporte en charmant vassal de la Chancelière. Son rôle n'est pourtant ni d'être charmant, ni encore moins d'être vassal.

    Qui, pendant ces cinq ans, va oser contrarier la vision allemande de l'Europe ? Qui, pour remettre en cause une extension à l'Est totalement précipitée, gloutonne, taillée sur mesure pour servir les intérêts économiques et commerciaux des grandes entreprises allemandes ? Qui, pour s'élever contre la politique allemande en Ukraine ? Qui, pour exiger une construction européenne où reviennent l'équilibre et le respect mutuel des premières années ? Une chose est sûre : en tout cas pas M. Macron. On imagine déjà le chevalier servant de Mme Merkel inviter la nouvelle Présidente allemande de la Commission sur la piste de danse. Comme aux plus belles heures de la Société des Nations, à l'époque d'Ariane, d'Adrien Deume et de Solal, dans Belle du Seigneur.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • La Turquie avec Moscou : et alors ?

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    Sur le vif - Mardi 16.07.19 - 04.34h

     

    C'est bien mal connaître la fascinante Histoire de la Turquie que de s'étrangler à l'idée qu'elle puisse passer une alliance avec la Russie. S'il y eut une anomalie, ce fut bien, dès le départ, sa présence biscornue dans l'OTAN, le club des affidés de Washington.

    Cette grande nation, qu'elle fût byzantine, ottomane ou kémaliste, a toujours eu un tropisme, dans la guerre comme dans la paix, vers le monde cyrillique, ne serait-ce que par les relations entre patriarcats.

    Relation souvent douloureuse, certes. Mais autrement moins artificielle que son ancrage, après la dernière guerre, dans l'amicale des valets de l'Oncle Sam.

    Étudions l'Histoire turque au-delà des idéologies, et de la nature du pouvoir d'un moment. Scrutons-la dans sa continuité nationale. Et nous verrons vite que l'alliance au Nord-Est se justifie bien davantage que la vassalité humiliante à une nation mondialement impérialiste, située des milliers de kilomètres à l'Ouest.

    Et surtout, de grâce, cessons d'appliquer à la Turquie des critères moraux. Dans nos analyses, soyons froids, politiques, et conscients de l'arrière-pays historique.

    Souvenons-nous enfin de la grande Turquie, celle où se signala le jeune Mustafa Kemal, et de sa prodigieuse réponse aux Anglo-Saxons. C'était dans les Dardanelles, en 1915. Et le chef de la catastrophique expédition britannique était un certain... Winston Churchill.

    L'un des innombrables échecs du grand homme, un quart de siècle avant qu'il n'entre dans l'Histoire, lors de la bataille de Londres.

    Ces échecs sanglants, ainsi que sa responsabilité directe dans la boucherie aérienne sur les villes allemandes, entre 1943 et 1945, où des centaines de milliers de civils furent massacrés aveuglement, souvent sans nécessité stratégique immédiate, ce qui fut si longtemps passé sous silence, sont à mettre au bilan - plus que contrasté - de cet homme de légende, dans tous les sens du mot.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • L'Europe et le Bien : histoire d'un malentendu

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    Dissertation sur la moralisation de l'idée européenne - Lundi 15.07.19 - 11.43h

     

    L'Histoire de l'Europe communautaire, depuis les premiers frémissements, juste après la guerre, pour conjurer la froidure des hivers dans des villes détruites, autour du charbon et de l'acier (CECA), jusqu'à aujourd'hui, c'est celle d'un immense malentendu. Dans les termes. Mais aussi, dans la conception même que les consciences avaient - et ont encore - de cette construction continentale.

    Ce malentendu, au fil des décennies, a perduré. Il ne s'est jamais dissipé. Pire : il s'est considérablement aggravé lors de la deuxième période (cf. mes deux papiers précédents), celle de 1992 (Maastricht) à aujourd'hui, celle des équilibres rompus, du respect oublié, celle de la construction d'un Empire autour de son pays le plus puissant, l'Allemagne. Il n'y aurait évidemment jamais eu 1992, s'il n'y avait eu, trois ans auparavant (9 novembre 1989), la chute du Mur.

    Le malentendu, c'est d'avoir, dans les esprits, associé l'idée européenne à l'idée du Bien. Il faut s'imaginer l'Europe en 1945. Les villes allemandes sont détruites. Certaines, comme Hambourg (1943) et Dresde (1945) l'ont été avec une sauvagerie inimaginable, qui en passant ne relevait pas des Américains, mais des Britanniques. Peut-être avez-vous entendu parler du boucher Harris, nous y reviendrons. Dans le Nord de la France, notamment en Normandie, ça n'est pas mieux. Ne parlons pas de nombreuses villes italiennes, belges, hollandaises, sans oublier bien sûr l'Europe centrale et orientale, ni les Balkans.

    Bref, notre continent est dans un état catastrophique. L'idée de "mettre en commun" le charbon et l'acier, notamment entre l'Allemagne (dont les ressources en matières premières, au milieu des décombres, sont intactes), la France et l'Italie, est une idée géniale. Elle recrée un certain équilibre entre anciens belligérants, permet aux foyers les plus déshérités de se chauffer, répartit le redémarrage industriel sur le continent. Qu'on en ait profité, en passant, pour piquer aux Allemands vaincus leur charbon, ou le leur acheter à vil prix, constitue un élément modérément relevé, jusqu'ici, par l'historiographie officielle de l'Europe.

    Mais la CECA, ça marche. Et lorsque, en 1957, le Traité de Rome, pierre angulaire de la construction européenne, fixe un cap commun à six pays (Allemagne, France, Italie, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas), douze ans seulement après l'Année Zéro, et dix-sept ans seulement après la plus grande défaite jamais connue par la France, les esprits s'enthousiasment. On commence à croire à un continent sans guerre, on commence à parler de la fin des nations, on commence à rêver d'une construction néo-carolingienne, solide et crédible, entre les deux blocs qui dominent ce monde de la Guerre froide.

    Alors, du coup, on commence à associer cette construction européenne, qui n'en est à l'époque que dans sa phase économique, au camp du Bien. Les nations n'ayant conduit, après un épisode qu'on peut dater de 1813 (Leipzig) à 1945 (Année Zéro), ou de 1792 à 1945, qu'à la destruction du continent, on se dit qu'on pourrait donner sa chance à un autre modèle, avec délégations de souverainetés à un pouvoir supranational. Le camp du Bien, ce serait la vision continentale. Le camp du Mal, ce serait l'attachement à la nation.

    Nous sommes là dans une vision de géomètres. Une vision de philosophes des Lumières. Une vision qui met en avant l'idée de progrès. Une vision qui croit à l'amélioration de la nature humaine, avec les générations. Une vision qui a foi dans le triomphe de la Raison. Après le Sturm und Drang, après le Romantisme allemand, après les Frères Grimm, après la Guerre de 1870 et l'horreur de deux Guerres mondiales, il y aurait là comme un retour aux dix-huitième siècle de l'Aufklärung (Lumières) et de la Vernunft (la Raison, celle dont disserte le philosophe Kant). En clair, la camp du Bien, pour écraser à jamais le camp du Mal.

    Le problème, c'est la chute du Mur. Là aussi, on nous serinait la victoire du camp du Bien (le capitalisme occidental) contre le camp du Mal (le communisme planificateur, avec ses queues devant des commerces vides). Pour généraliser le Bien, il fallait donc se réjouir de la chute du Mur, passer par pertes et profits un pays qui s'appelait la DDR, accepter que l'Allemagne se réunifie, c'était tout bonus : on allait, avec une gloutonnerie sans précédent, gommer de la carte un État du monde, passer sous silence ce qu'il avait de positif (éducation, écoles, Universités, système social très avancé pour les plus démunis), on allait laisser l'Ogre Kohl phagocyter tout cela. Et en plus, on applaudissait. Le camp du Bien, comme dans les tableaux représentant Saint-Georges et le Dragon, terrassait le camp du Mal. Pour les esprits manichéens, souvent recrutés dans ceux qui ne se donnent pas la peine de lire les livres d'Histoire, le scénario était idéal.

    Le problème no 2, c'est qu'on laissait se recréer une Allemagne totalement délivrée de ses complexes politiques. J'ai maintes fois, ici même, décrit la politique sournoise - parce que nationale, sous paravent européen - de l'Allemagne de Kohl dans les Balkans, puis de celle de Merkel en Europe centrale et orientale, notamment dans les Pays Baltes et en Ukraine. Là aussi, nos esprits moralistes et manichéens ont associé au Bien tout ce qui venait de l'Allemagne augmentée appelée "Europe", et au Mal ce qui cherchait à en contrarier les desseins devenus franchement dominateurs, notamment face aux Slaves russophones, dans l'affaire ukrainienne.

    Oh, le paroxysme avait déjà été atteint auparavant, dans les Balkans, entre 1990 et 1999 : diabolisation de ce qui avait tenté, depuis 1919, de tenir une Fédération des Slaves du Sud ; exaltation de la reconquête économique, par l'Allemagne et l'Autriche, de leurs Marches d'antan, en Slovénie et en Croatie. Ces années du mensonges, sous couvert de morale et de droit d'ingérence, furent les abominables années BHL et Kouchner.

    Aujourd'hui, dans les consciences continentales, la mythologie du camp du Bien contre le camp du Mal prend un sacré coup dans l'aile. D'en bas, on se rend compte avec quelle perversité l'idée nationale a été diabolisée. A l'inverse, à quel point les véritables enjeux (qui demeurent des rivalités nationales) de la "construction européenne", notamment la puissante renaissance politique de l'Allemagne, l'affaiblissement de la France, ont été passés sous silence. De partout, on se rend compte que le langage tenu n'a pas été un langage de vérité. D'un bout à autre du continent, on prend conscience avec effroi du déficit démocratique dans l'édifice européen.

    La thèse du camp du Bien ne tient plus. Il va falloir trouver autre chose. En commençant par l'essentiel : lire des livres d'Histoire, plutôt que des traités de morale. Laisser parler toutes les voix, tous les témoins, à commencer par ceux qu'on s'était empressé de maudire. Ne laisser aucune communauté s'approprier, par exemple sous prétexte de morale victimaire, le champ historiographique. Bref, constater les faits, dans leur complexité, leurs chocs de paradoxes. Corriger continuellement sa propre vision, en fonction des lectures nouvelles. Laisser le Bien ou le Mal aux moralistes, ou aux théologiens, comme on voudra. Affronter le tragique de l'Histoire sans tabous, les yeux ouverts.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • On ne siffle pas le chef des Armées

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    Sur le vif - Dimanche 14.07.19

     

    Je suis, comme on sait, totalement opposé à la politique menée par Emmanuel Macron. Opposé à son libéralisme économique. Opposé à la relation qu'il entretient avec les puissances financières cosmopolites, qui l'ont tant aidé à se hisser au pouvoir. Opposé à son européisme gravissime, en réalité une relation non avouée de vassalité par rapport à l'Allemagne.

    Opposé, oui. Mais désolé, lors du défilé du 14 Juillet, on ne siffle pas le Président de la République. Quel qu'il soit. Il est le chef des Armées, c'est ainsi, c'est dans la Constitution. En vertu d'une très vieille tradition française, bien antérieure à la Révolution, qui veut que le commandement militaire suprême incombe, non au connétable, mais au souverain. C'est ainsi. C'est la tradition française.

    On peut attaquer tant qu'on veut le chef de l’État dans le débat d'idées. Mais on ne siffle pas le détenteur suprême de l'épée, lorsque défilent devant lui les remarquables troupes de la Nation. Celles qui portent la mémoire de Valmy, Fleurus et Rivoli. Celles dont le sacrifice a tant de fois sauvé le pays.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • La puissance allemande, contre l'équilibre européen

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    Sur le vif - Samedi 13.07.19 - 10.46h

     

    L'Europe communautaire, ça fonctionnait de façon équilibrée et respectueuse, jusqu'à la chute du Mur (9 novembre 1989). Ça fonctionnait, tant que la partie allemande représentée y était l'Allemagne de l'Ouest. En gros, l'équivalent de la Confédération du Rhin sous Napoléon (dont les contours ne devaient rien au hasard), augmentée du Royaume de Bavière, toutes terres dont l'ancrage occidental est séculaire.

    La chute du Mur, qui sur le moment m'a donné un immense vertige, a complètement changé la donne. D'abord, elle a très vite rompu l'équilibre. Il était très clair, pour qui est sensible à l'Histoire, dès la nuit du 9 novembre 1989, que l'Allemagne allait très vite se réunifier (elle l'a fait en 1990). Il était moins clair, hélas, que cette opération n'allait rien être d'autre que le glouton phagocytage de la DDR par les appétits affairistes et capitalistes des géants industriels et commerciaux de l'Ouest.

    Je l'ai dit, je le répète : on a, d'un trait, rayé de la carte un pays membre (au même titre que la RFA) de la communauté des nations. L'Ouest a purement et simplement annexé l'Est. Le glouton Kohl, Rhénan totalement insensible aux réalités de l'Est, notamment à la dignité germanique des Prussiens et des Saxons, s'est comporté comme le valet des Américains et d'un système capitaliste mondial n'ayant plus rien à voir avec le vieux capitalisme rhénan, celui justement de sa région d'origine, à lui.

    Ce géant réunifié, la Prusse définitivement rayée de la carte, et jusqu'à son nom (depuis 1945) jeté aux oubliettes, ce géant devenu de loin la première puissance démographique du continent (alors que les forces, avec la France, étaient équilibrées jusqu'en 1989), allait dès lors entraîner la construction européenne dans sa deuxième grande phase, totalement différente de l'esprit de la première.

    La première phase, de 1957 à 1989 (on peut pousser jusqu'en 1992, Maastricht), est marquée par l'équilibre (nulle puissance hégémonique n'émerge), et le respect mutuel. La réconciliation entre la France et l'Allemagne, scellée par la Traité de Reims (1963), fonctionne comme la pierre angulaire d'une cathédrale. Il y a quelque chose de beau et de grand dans cet espoir d'une Europe des cœurs et des âmes.

    La deuxième phase, de 89/92 jusqu'à aujourd'hui, c'est celle de l'Allemagne augmentée, que je décris dans mon dernier papier. L'Allemagne de Kohl, qui joue cavalier seul dans les Balkans, d'abord dans l'affaire croate et slovène, puis dans l'affaire Bosniaque, puis (avec ses services secrets) dans l'affaire du Kosovo. La France n'y voit que du feu, laisse son prophète à chemise blanche nous inonder de morale lors de son voyage auto-publicitaire en Bosnie, la France ne fait plus de politique, elle ne jure que par l'humanitaire et le droit d'ingérence. Kouchner en sera le grand bailli.

    Oui, depuis trois décennies, l'Allemagne est totalement décomplexée. Géant économique, elle est redevenue le géant politique en Europe, la France est à la traîne, et l'épisode Macron accentue le sentiment de vassalité de Paris face à Berlin. En Europe centrale et orientale, en Pologne, dans les Pays Baltes, les entreprises allemandes s'installent partout où elles peuvent. En Ukraine, l'Allemagne (qui a laissé là-bas quelques souvenirs, entre 1941 et 1944), joue sans vergogne une carte historique particulièrement dangereuse, sous-estimant la possibilité, un jour, de réaction des Slaves russophones. Une Allemagne décomplexée, sans tabous, apparemment sans mémoire, profitant du paravent européen pour imposer, en réalité, ses propres intérêts nationaux supérieurs.

    Cette deuxième phase de la construction européenne n'a plus rien à voir avec la première. Là où celle-ci était porteuse d'espoir, de respect et d'équilibre, celle-là suinte et respire la captation d'un ensemble par son élément le plus puissant. Exactement ce que craignaient, comme la peste, les pères fondateurs du Traité de Rome, en 1957.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • L'Europe, c'est l'Allemagne augmentée

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    Sur le vif - Vendredi 12.07.19 - 12.09h

     

    L'Europe, jusqu'à 1992, j'étais plutôt pour. La tentative, sur les décombres de la guerre, de faire parler un autre langage que celui des armes, ne pouvait être rejetée d'un revers de la main.

    Ça n'est pas, contrairement à ce qu'on dit, la construction européenne qui a prémuni notre continent d'une nouvelle guerre, mais l'équilibre des forces, entre Soviétiques et Américains. Mais enfin, dans les balbutiements autour du charbon et de l'acier (CECA), dans le Traité de Rome (1957), et surtout dans la magnifique démarche de réconciliation franco-allemande (de Gaulle-Adenauer, 1963), qui a mis en œuvre les cœurs, il y avait quelque chose de beau, pour ma génération.

    Enfant, adolescent, j'ai passé de longues et superbes périodes en Allemagne, plus enrichissantes que tous les livres. Je réfléchissais à l'Allemagne, à son destin que je savais être toujours en marche. Donc, je réfléchissais à l'Europe. Car l'Allemagne et l'Europe sont inséparables.

    Je viens de passer huit jours en Allemagne, principalement dans le Nord de mon enfance. La vitalité de ce pays est intacte, mais il est vrai que cette fois, je ne me suis pas rendu dans ces régions de l'ex-DDR, en Saxe notamment, où la précarité est hélas au rendez-vous. Mais enfin l'Allemagne vit, sa puissance industrielle est palpable à tous les coins de rue, son poids démographique, son énergie, son aptitude à la réinvention.

    Le miracle économique allemand ne se résume pas aux prodigieuses années d'après-guerre (reconstruction en un temps record, volonté de remonter la pente, énergie d'airain), non, ce miracle, comme tout le mouvement de renaissance des Allemagnes après la destruction totale de 1648 (Guerre de Trente Ans), date de Frédéric II (1740-1786), d'une conception exemplaire de la Révolution industrielle, du génie de l'Université prussienne, avec ses scientifiques, ses ingénieurs, d'un capitalisme rhénan à visage autrement humain que les dérives ultra-libérales anglo-saxonnes. Ce miracle date de Bismarck et de ses lois sociales, puis plus tard de l'énergie mise à se relever du Traité de Versailles, puis, après la guerre, à se relever, tout simplement, du néant.

    Ce qu'on appelle Europe, depuis 1992 (à vrai dire dès la chute du Mur), ça n'est hélas plus du tout le mouvement équilibré de réconciliation des premières décennies de l'Europe communautaire (1957-1992). Non, depuis 1992, depuis l'Acte unique, et surtout depuis la monnaie unique (début des années 2000), ce qu'on appelle Europe, c'est l'Allemagne augmentée.

    L’Allemagne augmentée, c'est l'Allemagne de Kohl et de Merkel, ces chanceliers d'Empire qui rêvent (consciemment ou non) de réinventer, non le pangermanisme prussien, mais une construction beaucoup plus subtile, parce que pacifique en apparence, et bénéficiant des bénédictions de ses voisins : l'augmentation, patiente et silencieuse, de l'influence allemande en Europe, avec le Stempel des gens de Bruxelles. Le Stempel, et même les vivats, les bénédictions, comme dans l'affaire ukrainienne. Le Stempel, avec la complicité dans l'arrogance, comme dans l'affaire grecque. Le Stempel, avec la cécité des autres pays d'Europe face aux objectifs réels de l'Allemagne, qui sont économiques, industriels et commerciaux, dans l'affaire de l'élargissement à l'Est.

    Le phagocytage glouton et précipité, par l'UE, sous volonté allemande, des pays d'Europe centrale et orientale, par exemple les Pays Baltes, répondait en fait à une impérieuse nécessité : laisser aux grandes entreprises allemandes le champ libre pour s'établir sur ces Marches de l'Est vers lesquelles, depuis Frédéric II (ne remontons pas aux Chevaliers Teutoniques), convergent les appétits germaniques. Là où naguère, par d'autres moyens mais par les mêmes chemins, la colonisation allemande de l'Est avait échoué, elle est en train, aujourd'hui, de réussir, grâce au Stempel et au blanc-seing de l'Europe communautaire.

    Là où Willy Brandt (1969-1974), de loin le plus grand chancelier de l'après-guerre, voulait, avec son Ostpolitik et sa bouleversante génuflexion de Varsovie (1970), une démarche des cœurs et des âmes vers l'Est, Kohl et Merkel n'auront offert à l'Histoire que la vulgarité gourmande d'un colonialisme économique éhonté.

    L'Europe, aujourd'hui, n'a plus rien à voir avec la construction équilibrée, respectueuse, des pères fondateurs de 1957. L'Europe d'aujourd'hui, c'est l'Allemagne augmentée. L'Allemagne, plus puissante que jamais depuis la défaite d'étape de 1945. L'Allemagne, première puissance économique du continent. Avec des générations de jeunes qui se rendent à Berlin, avec des compagnies à bas coût, pour y passer des week-ends de foire. Insensibles à l'idée qu'ils pourraient profiter de leur séjour dans la capitale historique de la Prusse pour tenter d'y tâter le tragique de l'Histoire. Avec un peu d'attention, une fois passé le vernis cosmopolite, ce tragique y est pourtant constant. Encore faut-il des yeux pour voir, et des âmes pour se souvenir.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Un jour, on redira "la Prusse"

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    Sur le vif - Samedi 29.06.19 - 15.33h

     

    La question des frontières orientales de l'Allemagne n'est absolument pas réglée. Tout au plus fut-elle gelée, en 1945. L'année même où disparut du vocabulaire (oui, le mot fut littéralement radié, jeté aux oubliettes) un nom qui, tôt ou tard, refera parler de lui : la Prusse.

    On peut censurer les mots, quand on impose sa domination de vainqueur. Mais on ne peut modifier un seul millimètre des réalités.

    Ces dernières feignent le sommeil éternel. En fait, elles hibernent. Après un siècle, deux siècles, parfois plus, elles surgissent, imposent leur présence, éclatent de vie. Il faut juste laisser passer les générations, et les pouvoirs du moment.

    La Prusse, la nation prussienne, au sens si allemand du mot "nation", à la fois puissamment identitaire et intégrée à la Confédération allemande, constituent, devant l'Histoire, depuis Frédéric II (1740-1786), et à vrai dire déjà depuis son père, une réalité intangible.

    On peut la débaptiser, la nommer DDR pendant quarante ans (avec la Saxe et la Thuringe), on peut gommer son nom, damner sa mémoire (comme les empereurs romains le faisaient de leurs prédécesseurs), on peut ne parler que du Brandebourg et du Mecklembourg Pré-Poméranie, tout cela ce sont des artifices du moment, du bricolage historiographique pour étouffer la puissance d'une réalité.

    Un jour, j'ignore absolument quand, un jour que je ne vivrai pas, dans un siècle, deux siècles, je n'en ai aucune idée, on se remettra, intellectuellement, politiquement, culturellement, à parler de la Prusse. Et peut-être, ce jour-là, Königsberg, la ville de Kant, capitale historique de la Prusse Orientale, cessera d'être Kaliningrad. Et retrouvera son nom.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • La démarche de crabe de l'Histoire

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    Sur le vif - Vendredi 28.06.19 - 18.36h

     

    Il faudra quand même, un jour, envisager l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale, en Europe, autrement que par le seul prisme, ou les seules lunettes, des vainqueurs. Notamment, les vainqueurs anglo-saxons.

    Ce que les vainqueurs nous ont transmis est évidemment très important, il ne s'agit ni de le nier, ni de le sous-estimer. Remettre en cause, par exemple, l'importance stratégique du Débarquement de Normandie (par rapport au Front de l'Est, où l'essentiel, en termes de masses antagonistes, s'est joué), ça n'est en rien diminuer le mérite des Alliés, encore moins le courage des combattants, ni l'apport de cette ouverture d'un front occidental pour accélérer la fin de la guerre.

    Mais enfin, pour poursuivre sur cet exemple, si on veut peut parler des événements de Normandie entre le 6 juin 1944 (Débarquement) et le 26 août de la même année (Libération de Paris), alors il faut tout dire. Tout, et pas seulement l'héroïsme de la percée du premier jour.

    Tout dire, c'est raconter à fond le bombardement de Caen, et celui d'autres villes normandes, martyrisées par voie aérienne. Bombardées certes par les libérateurs, mais pulvérisées quand même. La différence, pour ceux qui sont en-bas, n'est pas toujours perceptible au premier abord.

    Tout dire, c'est ne pas s'arrêter au soir du 6 juin 1944. Mais raconter, pour ceux qui s'intéressent à l'aspect stratégique (nous sommes là dans l'Histoire militaire), l'incroyable résistance des Allemands, une fois les renforts arrivés, notamment dans le bocage. Donc, en face, le sacrifice des Alliés. Bref, une vraie bataille, de plusieurs semaines, très équilibrée, tellement lointaine de l'image d’Épinal des sympathiques soldats américains qui, de leurs jeeps, distribuent chewing-gums, coca et biscuits à des populations enthousiastes.

    Tout dire, c'est raconter comment les soldats allemands, sur place, ont vécu ces semaines de bataille. Qu'ils fussent puissance occupante, depuis quatre ans, ne justifie en rien de taire l'historiographie de leur côté, tout aussi passionnante que celle des Alliés.

    Tout dire, au-delà de cet exemple normand, c'est raconter par exemple les boucheries de l'aviation britannique sur Hambourg (1943) ou sur Dresde (1945), rappeler ce qu'elles avaient de représailles pour venger Coventry (1940), constater à quel point ces vengeances (parmi tant d'autres) furent, désolé de le dire, totalement disproportionnées à ce que la Luftwaffe avait lâché, certes déjà de mesure gigantesque, sur les villes anglaises, même au pire moment du Blitz (1940).

    Tout dire, c'est équilibrer les témoignages. Non dans une optique idéologique, surtout pas. Mais dans un souci constant de recherche de la vérité. Cela passe par l'acceptation, face à chaque nouveau récit, de la lente construction mentale et intellectuelle d'un choc de paradoxes. Un témoignage contrarie le précédent, et puis un autre contrarie le deuxième. C'est seulement en prenant en compte la parole de tous, sans la moindre exception, qu'on arrive progressivement à élargir son champ de conscience historique. Démarche de crabe, paradoxale, jamais achevée.

    Ainsi fonctionne le rapport à l'Histoire. Il ne procède pas de l'idée, ni du monde de la philosophie, encore moins de celui de la logique, mais de l'observation patiente et passionnée d'un réel qui, constamment, se déconstruit et se dérobe.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Versailles : il n'y a rien à fêter

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    Sur le vif - Vendredi 28.06.19 - 10.31h

     

    Signé il y a cent ans aujourd'hui, le Traité de Versailles, totalement injuste et humiliant pour l'Allemagne, dicté par la soif de vengeance d'un Clemenceau déserté par le génie rassembleur qui avait été le sien en 1917 et 1918, est l'une des pires calamités du vingtième siècle.

    J'ai creusé en profondeur la période qui, en Allemagne, s'ouvre avec la Révolution du 9 novembre 1918 (avant-veille de l'Armistice), couvre toute l'année 1919 et s'étend jusqu'au putsch raté de 1923. Versailles est une abomination. C'est la loi des vainqueurs dans toute sa caricature, Clemenceau en étant bien plus responsable que le Président Wilson.

    Versailles est la cause immédiate de la radicalisation des Corps-Francs (lire Ernst von Salomon, Die Geächteten, les Réprouvés) en mouvements politiques, dont évidemment le NDSAP.

    Versailles est la cause directe de l'instillation, aux tréfonds de l'âme allemande, d'une immense colère rentrée. On sait quel homme, pendant toutes les années vingt et jusqu'au 30 janvier 1933, à su incarner cette colère, lui donner des raisons de se transformer en revanche.

    Versailles est l'une des causes, quatorze ans avant, de l'avènement du nazisme. La cause des colères territoriales sur Dantzig. La cause de l'aspiration, par fierté, à un réarmement. Et quel réarmement, le jour venu !

    Versailles porte en son sein, vingt ans avant, les germes de la Seconde Guerre mondiale. Ce Traité a été signé dans une candeur de monde nouveau et multilatéral, dans l'ignorance totale de la réalité des nations.

    Versailles est une honte. Cent ans après, il n'y a rien à fêter.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Fin de l'enfance

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    Sur le vif - Mercredi 26.06.19 - 15.21h

     

    Lorsque Georges Pompidou est entré en fonction, le jour de mes onze ans (20 juin 1969), alors que j'accomplissais mes ultimes journées d'école primaire, et que je m'apprêtais à découvrir en juillet les merveilles de l'Islam andalou, nous nous sommes dit, ma mère et moi : "Il est sûrement très bien, mais plus rien ne sera comme avant".

     

    Pascal Décaillet

     

     

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