Sur le vif - Page 23

  • Un homme, face à l'Histoire

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    Sur le vif - Lundi 17.06.19 - 11.29h

     

    Les grandes figures de la seconde partie du vingtième siècle, c'est chez les Non-Alignés qu'on les trouve. Au premier plan d'entre eux, Gamal Abdel Nasser.

    J'ai beaucoup lu, en quarante ans, sur cet homme, à peu près tout ce qu'on peut lire en langue française. La conscience qu'il avait de la Nation égyptienne, et, au-delà de cette dernière, de l'ensemble du concept de Nation arabe, son sens de l'Histoire, son intelligence tactique face aux grands mouvements tectoniques de la société égyptienne, dont bien sûr les différentes composantes religieuses, sa passion de l'Etat, en font à mes yeux un géant.

    Cela, au-delà de ses succès (Suez, 1956) et de ses échecs (1967), de ses immenses qualités et de ses inévitables défauts. Au-delà de la péripétie, Nasser est, comme de Gaulle, comme Willy Brandt, un homme de l'Histoire. Un homme, face à l'Histoire.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Que chacun tienne son journal !

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    Sur le vif - Dimanche 16.06.19 - 15.16h

     

    Depuis deux siècles, il y a des gens qui écrivent dans des journaux, et une masse d'autres gens, qui lisent ces journaux. Une immense majorité, pour lire la production d'une infime minorité. Ce temps-là est bientôt révolu. Donnons-lui, en étant magnanime, encore deux ou trois décennies, maximum.

    La révolution des réseaux sociaux, c'est que chacun, s'il en éprouve le besoin, peut tenir publiquement son journal. Chacun de nous est libre de le faire ou non. Libre du choix de ses sujets, de son rythme de parution, de ses angles, de la tonalité qu'il entend donner à ses mots, fougueuse ou raisonnable, rugissante ou sereine, analytique ou engagée.

    Chacun de nous est libre de prendre connaissance, ou non, de ce que les autres proposent. Libre d'aimer, détester, adhérer, rejeter. Libre de partager des textes, des archives, des photos, des musiques, des vidéos. Libre de l'ornementation qu'il veut donner à son journal : sobriété cistercienne pour les uns, limitée au texte ; enluminure baroque pour d'autres.

    Chacun de nous est libre. Chacun s'exprime pour soi, engage sa responsabilité individuelle, met en oeuvre sa sensibilité, ses antennes, ses passions. Dans cet univers, il n'y a ni mentor, ni caïd, ni chef de file, ni gourou. Il n'y a ni Barrès, ni Gide, ni Sartre pour jouer les grands éditeurs, les filtres par lesquels il faudrait absolument passer. Il n'y a ni prêtre, ni officiant, ni intermédiaire. Chacun est libre, chacun est seul, chacun est responsable.

    A partir de là, faites vos jeux. Que chacun tienne son journal. Bientôt, les experts nous rejoindront, il n'auront pas le choix, chacun d'entre eux s'exprimera en toute liberté, et chacun pourra juger de leur expertise. Si un texte est bon, s'il est fondé, s'il apporte du sens, on a tendance à s'en rendre compte assez vite, en général, et on n'a nul besoin d'un souffleur, pour nous indiquer sa qualité.

    Lorsque les réseaux sociaux se seront dégagés de leur péché originel (vie privée, bavardage, délation), ils deviendront le premier vecteur de communication, d'apprentissage, d'accès à la connaissance, de partage du savoir, sur cette terre. En attendant, laissons ronchonner les ronchonneurs, pleurnicher les pleurnicheurs, et vitupérer les vitupérateurs.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • La joyeuse confrérie du soupirail

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    Sur le vif - Samedi 15.06.19 - 11.09h

     

    Faut-il, à tout prix, aimer le journalisme ? La réponse est non. Nous sommes des citoyens et des citoyennes. Des hommes et des femmes libres, qui entendent le rester. Ce que nous devons aimer, avec passion, c'est la liberté, pour chacun d'entre nous, d'exprimer sa pensée, ses visions, sa sensibilité. En parlant, en écrivant, en dessinant, en dansant, que sais-je encore ? La liberté d'expression, voilà une valeur fondamentale.

    Si le journalisme porte la liberté d'expression, s'il l'illustre, la défend, s'il prend des risques pour cela, alors oui, rendons-lui hommage. Mais pas parce qu'il est journalisme ! Juste parce qu'il serait l'un des vecteurs (parmi tant d'autres) de la liberté d'expression.

    Ce qu'il faut récuser, c'est cet étrange statut du journalisme, véhiculé par le corporatisme de cette profession, comme prétendu sanctuaire, inviolable, de la liberté d'expression. Il ne l'est assurément pas. Tant de journaux sont au contraire le lieu de la censure, à commencer par la pire : l'autocensure. S'interdire de traiter ce qui déplaît, ne pas contredire la masse, ne pas irriter la pensée dominante, ne pas froisser ses pairs, craindre ce qui va se dire en débriefing. C'est cela, la plaie mortelle du journalisme d'aujourd'hui : la peur du semblable. On écrit pour ses confrères, sa caste, au lieu de s'adresser au plus grand nombre.

    Et puis surtout, les journaux ne sont absolument plus le lieu central de l'expression publique. Ils sont juste les résidus grégaires de ce que les groupes industriels, lâchés par les financiers actionnaires, ont bien voulu laisser, pour occuper les dernières années d'un métier qui, né avec Balzac, se meurt doucement, et rendra l'âme d'ici deux ou trois décennies.

    Les lieux d'expression d'aujourd'hui, où sont-ils ? Eh bien ici, pardi, puisque vous avez bien voulu venir y lire ce texte ! Ici, et ailleurs. Sur les blogs, sur les réseaux sociaux, dans la rue. Nous sommes dans une société à peu près libre quant à l'expression (elle pourrait l'être davantage), nous n'avons pas à nous plaindre, nous pouvons nous exprimer, alors allons-y !

    Et l'expression libre est tellement sur les réseaux sociaux, elle y éclate avec tant de vie, que les bonnes vieilles rédactions, salariées, des bons vieux journaux, les bonnes vieilles équipes syndicalisées et corporatistes, passent leur temps, l'index pointé vers le ciel, à nous répéter que les réseaux sociaux ne valent rien, ne sont porteurs que d'humeur et pas de réflexion, ne charrient que de l'émotif et nullement de la raison. Bref, ce serait ici la racaille de la pensée, la joyeuse confrérie des Gueux derrière le soupirail, là où eux seraient l'élite du donjon.

    Laissons-les ronchonner. Laissons-les soupirer. Laissons-les mépriser. Vivons nos vies. Donnons de la voix, de la plume, chacun d'entre nous, individuellement. Soignons nos textes. Cultivons l'ultime dignité du soupirail : de la tenue, et puis du style.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • USA - Iran : parlons juste !

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    Sur le vif - Vendredi 14.06.19 - 12.49h

     

    Il faut arrêter de parler de "montée de la tension entre les États-Unis et l'Iran" au Moyen-Orient. Ce langage de dépêche diplomatique asexuée ne veut strictement rien dire.

    Il n'y a pas de "montée de tension". Il y a la mise en application, cynique et parfaitement dégueulasse, de la volonté de guerre américaine, voulue de longue date par des milieux très précis aux États-Unis, contre l'Iran. Ces milieux, qui exercent une influence capitale sur Trump en vue de sa réélection en novembre 2020, sont à la fois dans les rangs des conservateurs évangéliques, et dans ceux qui, traditionnellement aux USA, soutiennent Israël. Faute de tenter de comprendre un Orient compliqué qui lui échappe, Trump donne unanimement des gages à ces milieux-là.

    La réalité, c'est cela. Si elle est déplaisante, tant pis. Parler juste, ça n'est pas ânonner l'expression "montée de la tension", qui renverrait dos à dos les responsabilités historiques, et suinterait la castration cartographique. Non, parler juste, c'est parler d'application cynique de l'idéologie belliciste américaine contre l'Iran. Parler juste, c'est ne pas craindre, mais alors vraiment pas une seule seconde, d'ajouter l'adjectif "dégueulasse".

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Kosovo : ignorance ou complicité ?

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    Sur le vif - Jeudi 13.06.19 - 16.28h

     

    Que Bill Clinton vienne se faire décorer par Hashim Thaçi, pour le vingtième anniversaire de la "libération du Kosovo", entendez la mise sous tutelle de cette région par l'Otan, avec la très active collaboration, en 1998-1999, des services secrets allemands (ceux de M. Kohl, puis de M. Schröder, mais c'est bien Kohl qui porte l'écrasante responsabilité de la politique allemande dans les Balkans, dans les années 1990), voilà qui relève de la farce, de l'imposture, de l'arrogance américaine, de l'écriture de l'Histoire à sens unique.

    Quand on voit ce qu'est devenu le Kosovo de ce cher M. Thaçi, corruption, inféodation totale à l'Otan, absence de liberté pour les minorités, à commencer par les Serbes, ambitions de Grande Albanie dans la partie méridionale des Balkans, affaires douteuses, il n'y a pas de quoi être fier d'aller chercher une décoration dans ce pays.

    Nos amis Kosovars - je salue ceux d'entre eux qui sont en Suisse et s'intègrent admirablement - méritent mieux. Mais l'Histoire s'est écrite. Elle a été rédigée par les vainqueurs. Par les Américains. Par les gens de l'Otan. Par l'Allemagne de M. Kohl et de Mme Merkel. Par l'insoutenable légèreté de ce non-lieu historique et sémantique appelé "Union européenne".

    Si l'on veut considérer avec un minimum de lucidité historique la question des Balkans, il faut tout reprendre, depuis le début. Ou tout au moins, dans cette passionnante région sans début ni fin, depuis les germes de l'éclatement de la Yougoslavie, à la fin des années 80.

    En attendant, tout chef d'Etat recevant M. Hashim Thaçi fait preuve soit d'une ignorance historique, soit de complicité. Dans les deux cas, c'est assez inquiétant.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Comment dit-on "caniche" en allemand ?

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    Sur le vif - Mercredi 12.06.19 - 05.51h

     

    En se disant prêt à soutenir Mme Merkel comme présidente de la Commission européenne, Emmanuel Macron profère l'une des plus grandes énormités de son mandat, qui n'en est pas avare.

    Jusqu'en 1989 (chute du Mur), ou même jusqu'en 1992 (Maastricht), la construction européenne prenait soin de s'opérer sur l'équilibre, le respect des diversités, la mise en valeur des petites nations. On se gardait bien de trop mettre en évidence les deux grands, les deux piliers démographiques et historiques de l'Europe, la France et l'Allemagne.

    À partir de l'Acte unique, tout a changé. On a laissé Kohl, qui venait d'avaler la DDR, jouer dans les Balkans un rôle majeur. On a aligné la politique balkanique européenne sur celle des intérêts économiques et stratégiques supérieurs de l'Allemagne. Mitterrand (en lâchant les Serbes) y a porté une responsabilité historique écrasante. Il a fini par jouer, dans les Balkans, la politique de Kohl. C'est cela, cette réalité historique, sous le masque européen, qui s'est produit.

    Plus tard, on a aligné l'élargissement à l'Est, précipité et glouton, sur l'accomplissement des intérêts économiques et commerciaux des grandes entreprises allemandes. En Pologne, en Tchéquie, en Slovaquie, dans les Pays Baltes, le géant allemand a pu prospérer. Voies de pénétration traditionnelles de l'influence allemande, déjà avant Frédéric II.

    Plus tard encore, lors de l'affaire grecque, Mme Merkel, en saignant ce pays, en l'humiliant publiquement, s'est outrageusement comportée en Chancelière d'Empire. Elle a parlé, agi, comme si elle était la cheffe de l'Europe. Faut-il rappeler ici le souvenir laissé par l'Allemagne sur la Grèce, comme sur les Balkans, entre 1941 et 1945 ?

    Dans l'affaire ukrainienne, où nous nous abstiendrons d'évoquer les souvenirs de ces mêmes années 41-45, l'UE laisse l'Allemagne de Mme Merkel, de façon éhontée, soutenir sa politique propre, sous le paravent de l'OTAN. C'est l'une des plus grandes forfaitures des années 2000.

    Mme Merkel, digne successeur de Kohl, se comporte en Chancelière d'Empire. Sa vision est celle d'une Europe entièrement construite autour de l'Allemagne. Ce qu'elle cherche à reconstituer, c'est une forme de Saint-Empire, aboli par Napoléon en 1806, au lendemain d'Iéna.

    Que M. Macron puisse entrer en matière, une seule seconde, sur l'idée de placer cette femme-là à la tête de l'Europe, en dit long sur l'ampleur de l'ignorance historique de l'actuel locataire de l’Élysée, son inféodation à l'Allemagne, sa mise sous tutelle par Mme Merkel, son inaptitude à penser la nation française, sa résignation à la relégation de la France, face à l'Allemagne.

    C'est cela, après les propos de Macron, qui devait être dit. Au nom de la lucidité. Au nom de la vision diachronique des rapports entre les peuples. Au nom de la vérité historique. Et si dire cela doit déplaire, eh bien nous déplairons.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Blasphémez leurs idoles, juste pour voir !

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    Sur le vif - Mardi 11.06.19 - 13.54h

     

    Les gens qui passent leur temps à nous encenser le "contre-pouvoir" du dessin de presse, sont souvent les premiers à hurler contre un dessin qui, par aventure, n'irait pas dans leur sens. Saisir les instances morales compétentes. Rappeler qu'il existe tout de même des limites, mon bon Monsieur.

    Le liberté d'expression, c'est pour leurs idées, à eux, leur vision du monde. Esquissez donc un dessin, ou n'importe quel commentaire, en prenant une position opposée, ajoutez-y le sarcasme si loué par eux (tant qu'il est de leur côté), le sel de l'insolence, blasphémez leurs idoles, paraphrasez leurs liturgies, et vous les verrez contre vous, le yeux injectés, comme une meute.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Jouir en se fouettant

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    Sur le vif - Mardi 11.06.19 - 11.29h

     

    Rive droite bloquée, ce matin, quartier Nations, avec un nombre impressionnant de policiers, carrefours bloqués, motos avec sirènes. Hier, c'était même un incessant ballet d'hélicos.Tout cela, pour le centenaire d'une Organisation internationale qui envisage de placer notre pays sur liste noire ! Sommet de masochisme, de la part de la gentille Suisse. Et la gentille Genève, toujours prompte à jouir des verges du multilatéralisme, par elle-même administrées.

    Il y a cinquante ans et un jour, le 10 juin 1969, je la respectais profondément, cette même Organisation. C'était la visite du Pape Paul VI à Genève. Première du genre depuis la Réforme. Journée entière, avec ma mère, consacrée à l'événement. Guetté le Pontife à l'entrée du BIT, en fin de matinée. Puis, l'après-midi, la grand-messe en plein air, au Parc La Grange. Journée magnifique, joyeuse. Le père d'un de mes camarades de classe, haut dignitaire du Dahomey (aujourd'hui Bénin), était vice-directeur du BIT, c'est lui qui avait reçu le Pape. Nous étions aux premières loges.

    A dix jours de mes onze ans, je finissais l'école primaire, m'apprêtais à un sublime voyage en Andalousie, respirais cette journée bleutée de juin comme la promesse d'un monde ouvert et fraternel.

    Plus tard, j'ai étudié le rôle éminent du BIT, sous l'impulsion d'Albert Thomas et de ses successeurs, dans les législations internationales sur le travail. Organisation respectable, oui !

    Mais aujourd'hui ? Une pieuvre multilatérale, trois immenses avions russes à Cointrin (je viens de les voir), le ballet des Grands, qui dominent tout, le Tiers-Monde oublié, les Non-Alignés qui ne sont plus qu'un souvenir. Et ils se proposent de mettre la Suisse sur liste noire ! Et on les reçoit, comme des grands ! En priorité absolue. Sirènes. Flics, partout. Obédience, courbettes et révérences. Etat de siège. La Genève internationale est passée de l'apparence de la grâce à la réalité de la pesanteur.

    Il y en a, paraît-il, pour dix jours. Et sur notre dos.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Pentecôtiste du Lundi

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    Sur le vif - Lundi 10.06.19 - 16.05h

     

    Avec ses airs d'enfant de choeur, passé à l'âge adulte comme on monte à l'autel, Macron me fait de plus en plus penser à un télévangéliste américain, une sorte de Pentecôtiste du Lundi. Il y a en lui la rage du Bien, l'ignorance de l'Histoire, l'apesanteur de celui qui tente d'échapper à la terre, la béatitude ailée du ciel.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • La noire fureur des entrailles

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    Je republie ici ce texte datant d'il y a deux ans (09.06.17), un an et demi avant le mouvement des Gilets jaunes. Aujourd'hui, je ne lui retrancherais pas la moindre virgule.

     

    L'ère Macron : cinq ans de répit pour l'Ancien Monde.

    Cinq ans, non pour rénover, mais pour conserver.

    Conserver le système actuel, ultra-libéral, celui qui nous étouffe depuis trois décennies. Négation de l'idée nationale. Intégration progressive à une idée impériale, appelée "Union européenne", en réalité une vassalité de l'Allemagne qui, doucement, construit sa puissance tutélaire sur le continent.

    Cinq ans d'obédience à l'atlantisme. Priorité à la finance spéculative. Aucun souci de l'humain, de son épanouissement. Dérégulation. Délocalisations. Défaut de contrôle sur les flux migratoires. Mépris de la cohésion sociale. Mort de la paysannerie. Prolongation du mensonge multilatéral : cinq ans de SDN, cinq ans d'Aristide Briand. On prend des milliers d'avions, on grille des millions de tonnes de kérosène, pour signer des protocoles sur le... climat. Cinq ans de tartufferies encravatées.

    Et les gens, pour l'heure, applaudissent. Parce que c'est le printemps. L'état de grâce d'un nouveau souverain, le Bien Aimé, comme on surnommait Louis XV au début de son règne. Il fait beau. On s'apprête à savourer les Congés payés, cet été. On ne pense pas, on sifflote. On est au printemps 36.

    Cinq ans de répit pour l'Ancien Monde. Cinq ans pour réprimer, enfouir, jeter au diable toute parole contraire. Cinq ans pour oublier les neuf millions de voix qui, au second tour, n'ont pas soutenu Macron, mais sa rivale.

    Cinq ans pour laisser l'Ancien Régime, faussement rajeuni sous l'aimable visage de l'orléanisme, briller de mille feux. Mais un jour, le contrepoids surgira. Tout ce que l'ère Macron aura voulu enfouir, dissimuler, en se bouchant le nez, tout cela éclatera comme un volcan demeuré trop longtemps silencieux.

    Tout cela, toute cette lave et cette braise, ne jaillira pas des cerveaux, ni des puissants raisonnements, ni du choc démontré de quelque Talmud. Mais de la noire, l'incandescente fureur des entrailles.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Le temps des vapeurs

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    Sur le vif - Samedi 08.06.19 - 11.34h

     

    Nés à l'époque de Balzac et des Illusions perdues, promis à s'éteindre d'ici (au maximum) deux ou trois décennies, le métier et la fonction de journaliste auront vécu un peu plus de deux siècles.

    Deux siècles, ça n'est pas si mal.

    C'est mieux que conducteur de locomotives à vapeur (un peu plus d'un siècle). Mais c'est nettement moins que tant d'autres métiers, vraiment utiles au plus grand nombre, qui, eux, ont traversé les âges.

    Mon arrière-grand-père, en Valais, était boulanger. Mon grand-père, instituteur. Mon père, ingénieur en génie civil. Ces trois métiers, utiles et concrets, survivront tous à celui auquel j'ai consacré tant de passion, toute ma vie, et aujourd'hui encore.

    Peut-être ces métiers-là étaient-ils moins arrogants, moins persuadés d'être "indispensables à la démocratie", plus ancrés dans la vie réelle, plus en lien avec les gens de tous les jours.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Suisse-Europe : bonjour le peuple, adieu les diplomates !

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    Sur le vif - Vendredi 07.06.19 - 14.40h

     

    Le NON du Conseil fédéral, à l'instant, à l'Accord-cadre est une bonne nouvelle. Nous appelions, ici même et dans GHI, à ce NON, avant-hier. Pour une fois - la première, depuis bien longtemps - nous voilà donc en phase avec le gouvernement de notre pays, sur la politique européenne, dossier que nous suivons, comme journaliste, depuis plus de trente ans. La campagne EEE du 6 décembre 1992, nous l'avons couverte jour après jour, à fond, sur l'ensemble du pays.

    La Suisse doit maintenant reprendre à fond le dossier européen. Nous devons savoir qui nous sommes, ce que nous voulons, quels liens nous entendons tisser avec nos voisins continentaux.

    Au fond, il n'y a pas de problème Suisse-Europe. Il n'y a qu'un problème de la Suisse face à la Suisse. Cette affaire, complexe et passionnante, est davantage révélatrice de nous-mêmes, nos contradictions, nos relations intestines équivoques, que de l'état du continent.

    A dater d'aujourd'hui, une inversion s'impose. Le temps - que nous avons connu et couvert pendant des années - des diplomates qui négocient, puis du paquet qu'il faut ratifier (Parlement, puis peuple), est totalement révolu. Le temps des diplomates est passé, tout au moins celui de leur tyrannie, en lien avec l'Administration bernoise, sur le monde politique, peuple et élus.

    Désormais, nous devons d'abord consulter en profondeur la population de notre pays. Écouter le peuple ! C'est à l'ensemble des citoyennes et citoyens de ce pays - et surtout pas les seuls élus - de prendre en charge ce dossier. Nous en avons les moyens organiques et constitutionnels : la démocratie directe, principalement le droit d'initiative, sont des outils uniques au monde pour permettre au suffrage universel de se saisir du destin national.

    D'abord, un immense brassage populaire, ça nous prendra quelques années. L'enjeu est de taille, il s'agit de notre place au milieu de nos amis européens, ça vaut la peine de prendre le temps, travailler en profondeur. Le jour où nos outils démocratiques nous auront permis de nous mettre d'accord (dans la douleur, comme dans toute dialectique avec des enjeux), alors nous reprendrons contact avec l'Union européenne (ou ce qu'il en restera), et nous leur dirons : "Chers amis, voici ce que la Suisse veut". Et c'est à ce moment-là seulement que pourra commencer une phase de négociation.

    Car dans toute négociation, le problème no 1, ça n'est pas le partenaire, qui est en face. Non, le problème no 1, c'est soi-même : qui suis-je, quels sont mes objectifs stratégiques profonds, dans quelle état vais-je aborder la discussion ?

    Nos diplomates ? Qu'il prennent un peu de congé. Ou de retraite. Ils pourront s'épancher dans les journaux lausannois prétendument romands, faire la leçon aux Suisses, au peuple, à notre démocratie directe, vitupérer le populisme. Ils feront ce qu'ils voudront. Pourvu qu'ils ne se remettent pas, derrière le dos du peuple, à "négocier".

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Orient compliqué, France souveraine

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    Sur le vif - Vendredi 07.06.19 - 08.38h

     

    En aucun cas la position de la France sur l'Accord nucléaire iranien ne doit s'aligner sur celle des États-Unis d'Amérique.

    La France est une grande nation, riche d'une époustouflante Histoire. Depuis l'expédition d’Égypte de Bonaparte (1798), elle a tissé avec l'Orient compliqué un réseau de relations d'une infinie richesse, fondée sur la connaissance des langues, des Histoires, des civilisations, de l'estime et du respect, un dialogue des cultures. C'est valable pour le monde arabe. Et aussi, pour le fascinant univers de la Perse. Nous sommes a des années-lumière du rouleau compresseur américain.

    Jules Ferry, Pierre Mendès France, Charles de Gaulle, auxquels il faut ajouter MM Chirac et Villepin : quelques noms, avec aussi de grands ministres des Affaires étrangères comme Claude Cheysson, qui ont porté très haut la politique arabe de la France.

    Au Proche-Orient, au Moyen-Orient, la France doit avoir sa propre politique. Les lumières de son Histoire diplomatique peuvent nous éclairer. En aucun cas la France ne doit s'aligner sur l'atlantisme, sur Washington, ni Trump ni n'importe quel autre locataire de la Maison-Blanche.

    En aucun cas Paris ne doit sombrer dans l'obédience au cosmopolitisme financier de New York et de Londres. La France doit avoir, au Proche-Orient comme ailleurs, sa politique propre. Elle seule doit tracer, face à ses amis arabes ou persans, les chemins de l'honneur et de la grandeur.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Le visage énigmatique du destin

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    Sur le vif - Mardi 04.06.19 - 09.29h

     

    L'avenir de nos communautés humaines, en Europe, passe par la réinvention du collectif, jeté aux orties depuis trente ans par le mythe libéral et libertaire de la réussite individuelle.

    Le libéralisme économique est un échec monumental. Il a dévasté les services publics, affaibli l'école, défait les réseaux de solidarité, méprisé l'attachement affectif aux patries, adoré le Veau d'or du profit mondialisé. Quelques cosmopolites déracinés ont cru qu'ils allaient avoir raison de la terre, des frontières, des nations. Ils ont eu tort. Tout cela, au galop, revient.

    Sans cohésion sociale, sans fraternité au sein de communautés humaines délimitées, rien de grand ne pourra se faire. Sur les décombres du libéralisme, il faudra construire autre chose. Autour de l'humain, de son épanouissement. Quelque chose de puissant, enraciné dans la mémoire, mais projeté sur l'imaginaire.

    C'est cela, notre défi. Une histoire d'hommes et de femmes, de tradition et de révolution, de vie et de mort, d'action et de contemplation. La terre, mêlée au ciel. Face au visage énigmatique du destin.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Conservatisme social

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    Sur le vif - Lundi 03.06.19 - 15.42h

     

    Il existe des conservateurs libéraux, comme les évangéliques américains, ou certains milieux d'affaires autour de M. Blocher. Je me situe à des années-lumière de leur vision. Pour moi, le libéralisme économique a trop endommagé le corps social, depuis surtout une trentaine d'années, pour constituer un objectif politique.

    Depuis toujours, si j'ai en moi un aspect conservateur, je ne l'ai jamais dissocié d'une dimension profondément sociale, populaire, égalitaire, qui passe par un Etat fort, au service de tous.

    Quand je dis "Etat", il ne faut pas se représenter des armadas de fonctionnaires derrière des guichets, mais un puissant partage de l'intérêt commun, avec des services publics efficaces et performants. L'absolue nécessité, aussi, d'entretenir le lien national, au sein d'une communauté définie par un périmètre, des frontières, une Histoire, une mémoire collective, le partage du sentiment et de l'émotion. Tout le contraire du cosmopolitisme.

    Conservateur. Social. National. Et fraternel.

    Je vous salue.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Martin Luther, revenez !

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    Sur le vif - Lundi 03.08.19 . 11.14h

     

    Certaines traductions de la Bible en français sont insupportables d'approximation. Certaines phrases, telles qu'elles sont proposées en français, ne veulent carrément rien dire. De quoi détourner le lecteur profane.

    La langue française a puissamment besoin du souffle, de l'inspiration et du génie d'un Martin Luther, pour reprendre tout le chantier de traduction, avec au final un texte accessible et clair, dans la langue d'aujourd'hui. Ce chantier, l'immense Réformateur allemand l'avait accompli, en 1522. Ce fut, par la puissance de la langue, l'acte fondateur de l'Allemagne moderne.

    Et, en regard du texte traduit , il nous faut la précision documentée d'un apparat critique sur le choix des variantes, l'Histoire de ce qui a été retenu et écarté, les indications d'origine en hébreu et en grec. Ce livre immense - indépendamment des options spirituelles de chaque lecteur - vaut mieux que certains brouets actuels.

    Les nouveaux outils de communication, comme évidemment la numérisation, permettent de proposer un texte et ses variantes, l'Histoire des choix d'édition, les correspondances en grec ou en hébreu, le jeu étincelant de renvois du Nouveau à l'Ancien Testament, tout cela accessible sur l'écran. Il faut faire travailler le lecteur, miser sur les lumières de son intelligence, son appétit d'apprendre. Il faut tout lui dire sur ce texte, de la Genèse à l'Apocalypse, tout ce qu'il a d'historique, de politique, de rapports aux pouvoirs d'un moment.

    Et puis, surtout, il faut cesser de se le représenter sous la forme exclusive d'un Codex, ou livre relié. Nous sommes en 2019, d'autres moyens d'édition sont nés ! Martin Luther, revenez !

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Pour une Suisse, un jour, sans multinationales

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    Sur le vif - Dimanche 02.06.19 - 13.34h

     

    Dans la droite libérale, ils sont tous à cirer les pompes aux multinationales. Mannes divines, générant du profit qui, par le miracle du "ruissellement", nous inonderait tous de prospérité. C'est leur discours, leur mantra. Pendant toute l'interminable campagne sur la fiscalité des entreprises, il nous ont produit cet argument-là, associé au danger biblique de l'Exode, et pas grand-chose d'autre.

    Je vais tenir ici un discours un peu plus radical. Depuis toujours, je m'interroge sur l'existence même de ces monstres sans frontières, allant quérir tel siège social, quelque part dans le monde, là où on serait moins fiscalisé qu'ailleurs. En Afrique, en Amérique latine, on se sert à bon prix, en Europe on revend à prix d'or. On délocalise, on licencie, sans états d'âme. On ne se sent nulle appartenance géographique, historique, nul ancrage, nulle communauté d'âmes.

    Cela n'est pas exactement ma conception de l'économie. Je crois profondément à la notion d'économie nationale. Cela ne veut pas dire "nationalisée". Non, simplement, un tissu local, ardent, inventif, imaginatif, concurrentiel, mais placé au service prioritaire de l'immédiate communauté humaine qui entoure le lieu de production. C'est valable pour l'agriculture, pour l'industrie, pour les services. Pour la Suisse, pays dynamique dans son économie, je demande depuis toujours une absolue priorité de la production pour élever le niveau de vie des habitants du pays, en commençant par les plus défavorisés : les chômeurs, les travailleurs pauvres, les personnes âgées aux ressources limitées, les jeunes à la recherche d'un emploi, etc.

    Pour vous dire le fond de ma pensée, je suis contre les multinationales, contre le principe même ! A terme, il faut impérativement, dans les décennies qui viennent, que notre économie se recentre sur les entreprises d'intérêt national. Au service des hommes et des femmes de ce pays. Au service de l'humain ! A terme, car cela prend du temps, la Suisse a tout intérêt à se dégager progressivement de cette humiliante dépendance (par la manne fiscale représentée), de notre communauté nationale face à des monstres générateurs de profit planétaire, dans des conditions qui parfois déshonorent l'humain, regardez l'Afrique et vous comprendrez mon propos.

    J'aimerais tant que la Suisse puisse avoir, dans quelques décennies, des débats sur la fiscalité (il y en aura toujours, et c'est très bien), sans que pèse sur les âmes cette épée de Damoclès : garder le monstre, parce qu'il nous nourrit. On pourrait dire aussi, hélas, qu'en nous nourrissant nous, il en affame d'autres, ailleurs. Mais comme nous sommes ici entre gens convenables, nous ne le dirons pas. Du moins, par pour l'heure.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • Je crois à la terre, le ciel est si loin

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    Dissertation sur la terre et sur la nation - Samedi 01.06.19 - 10.58h

     

    Défendre la nation comme unité de référence, pour quelques générations encore, des communautés politiques humaines, ça n'est pas être un homme du passé. Loin de là.

    L'idée nationale est révolutionnaire. Elle est apparue dès 1789, pour s'imposer, avec la République, en 1792. Elle a conquis sa légitimité, non par de grands discours abstraits, mais par le sacrifice du sang. Ce furent les Soldats de l'An II, qui surent, à la surprise générale, défendre la toute jeune République contre les forces coalisées d'Europe, qui voulaient maintenir l'Ancien Régime, né de la féodalité, sur l’ensemble du continent. Si ces soldats en haillons avaient perdu, la nation aurait disparu des consciences, pour des générations. C'est l'action patriote qui a sauvé la Révolution, pas les théoriciens de l'universalisme.

    Chaque fois que je dis "nation", un mot qui fait un peu peur en Suisse, c'est à ces moments inoubliables de 1792 que je pense, puis à l'immense aventure, profondément fondatrice et révolutionnaire, qui durera jusqu'au 18 juin 1815

    Les cosmopolites adoreraient imposer la confusion entre partisans de la nation et nationalistes. De même, dans les années qui ont suivi Mai 68, au Collège ou à l'Université, si vous n'étiez pas de la gauche libertaire, on vous traitait immédiatement de fasciste. Tous dans le même paquet ! Que l'on traitât de fasciste un partisan de Mussolini, fort bien. Mais dans ces années-là, même un gentil PDC ou un valeureux radical étaient traités de fascistes. Où étaient l'ignorance, l'inculture, l'incapacité à mettre le mot juste ?

    L'attachement à la nation, ça n'est pas encore le nationalisme. Ce dernier implique un prosélytisme à l'extérieur, un sentiment de supériorité sur les autres pays, une volonté de ne rien voir d'autre que soi-même.

    Telle n'est absolument pas ma conception. Je suis très attaché à mon pays, la Suisse, à son système politique, à sa démocratie directe, à son fédéralisme, mais je n'en fais pas une mystique. J'aime ce système parce qu'il fonctionne. Il permet de vivre ensemble entre communautés différentes. Il fait du peuple, entendez le corps électoral du suffrage universel, la pierre angulaire de l'édifice. J'aime ça. C'est tout.

    Surtout, je ne prône strictement aucune supériorité de la Suisse. J'aime ce que nous sommes, ce que nous avons fait de notre pays, mais je suis attentif à un examen diachronique particulièrement minutieux des destins de chacun des pays qui nous entourent. Mes trois domaines de prédilection sont, comme on sait, l'Histoire allemande, l'Histoire de France, et l'Histoire suisse, avec nos 26 Histoires cantonales. L'Italie de la première partie du vingtième siècle me passionne, je ne l'ai jamais caché. Les Balkans, la Grèce, la Turquie, le monde arabe, etc.

    Et je vois bien que nulle nation n'est supérieure à une autre. Nulle communauté humaine ne vaut plus qu'une autre. Nulle ne doit être méprisée, ni rejetée. Je suis habité par l'idée qu'un être humain en vaut un autre, sans distinction de race, ni de langue, ni d'origine, ni de statut social.

    Seulement voilà. Ce qui me différencie d'un mondialiste cosmopolite, c'est que je ne cherche en aucun cas à abolir le sentiment d'appartenance premier. Au contraire, c'est en ayant des racines profondes que nous pourrons aller tutoyer les hauteurs célestes. En demeurant ce que nous sommes, et surtout pas en troquant notre identité tellurique contre une apparence errante et fantomatique. Je déteste le concept tellement facile, tellement démagogue, tellement prétentieux de "citoyen du monde". Je ne suis même pas sûr que le "monde" existe, hors de nos fantasmes planétaires, style Charlie Chaplin jouant avec sa mappemonde, dans "Le Dictateur".

    A cet égard, l'universalisme a toujours éveillé en moi le plus profond des scepticismes. Je me sens une profonde communauté d'appartenance, intellectuellement, spirituellement surtout, avec ces penseurs allemands qui, à partir des années 1770 (la naissance de Beethoven !), ont puissamment rejeté l'Aukflärung, entendez les Lumières, pour aller chercher dans leur langue (comme l'avait fait Luther en 1522 en traduisant la Bible), dans leurs récits anciens, dans le génie de leur culture germanique, un renouveau qui s'appellera d'abord "Sturm und Drang", puis Romantisme. Je crois à la terre, le ciel est est si loin.

    Je crois à la terre, oui. Je crois aux textes, à leur étude, leurs tentatives d'interprétations, je crois à la diversité des langues, je crois à la complexité des formes verbales dans la langue grecque ancienne, je crois à la richesse des dialectes allemands, je crois à l'éblouissante pluralité des religions orientales des premiers siècles de notre ère, mises de côté par la nécessité politique (et non mystique) d'un dogme chrétien unique (bref, Nicée), je crois à tout ce qui surgit de la terre, tout ce qui vient d'en bas.

    Je me méfie, comme de la peste, des discours à prétention universelle ou planétaire, style BHL, Kouchner ou Cohn-Bendit, quand au contraire chacun d'entre nous est circonscrit dans une origine, un périmètre, un environnement, les inflexions d'une langue. Avant de songer à s'en extraire, peut-être faudrait-il commencer par en prendre conscience. Là où nous sommes. Et non dans l'apesanteur céleste de l'univers.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • Mais oui, mes agneaux, vous avez gagné !

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    Sur le vif - Mercredi 29.05.19 - 15.58h

     

    Il faut surtout laisser croire aux macroniens et autres européistes qu'ils ont gagné. Car oui, depuis dimanche soir, arriver deuxième, alors qu'on avait fait une affaire personnelle de finir premier, c'est une victoire.

    Mais oui, mes anges, vous avez gagné. Surtout ne changez rien. Surtout ne pas écouter la puissante exigence, depuis des mois, de justice sociale et de renouveau démocratique. Surtout, ne rien faire.

    Mais oui, doux chérubins, vous êtes les vainqueurs. La seule chose à retenir du scrutin de dimanche, vous soufflent vos courtisans (jusqu'en Suisse, d'ailleurs), c'est que vous avez éliminé la gauche et la droite traditionnelles, ce qu'au demeurant vous fîtes déjà en mai 2017. Que la droite nationale, populaire et souverainiste arrive en tête, devant vous, malgré votre défi de l'endiguer, ne compte pour rien : les vrais vainqueurs, c'est vous ; les vrais vainqueurs, c'est vous ; les vrais vainqueurs, c'est vous.

    Mais oui, mes chers archanges du cosmopolitisme, vous avez terrassé la bête. Saint Georges, face au Dragon ! D'ici la réélection triomphale de Macron, en mai 2022, vous n'avez plus rien à faire. Surtout, ne bougez pas. Dormez bien.

    Mais oui, mes séraphins, vous êtes les caïds. Reposez-vous, vous l'avez bien mérité. N'écoutez plus les colères sociales, ni l'aspiration renaissante à la nation. Endormez-vous sur le doux parfum de laurier de cette magnifique deuxième place. Continuez à cirer les pompes de Macron, lustrez à fond, il en aura besoin pour prendre, dans les chancelleries feutrées d'Europe, son pied géant de prince de l'orléanisme.

    Attendez le printemps 2022. Ne bougez plus. Fermez vos âmes aux noires colères qui montent. Et laissez la rivale de M. Macron, les forces sociales et les bannis de votre petit monde faire leur boulot.

     

    Surtout, ne bougez plus. Ils s'occupent de tout.

     

    Pascal Décaillet

     

     

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  • L'Europe, paradoxe amoureux

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    Sur le vif - Mardi 28.02.19 - 15.36h

     

    Ici, l'un de mes paradoxes. La question européenne me passionne, de façon continue, depuis l'adolescence. En Allemagne, à l'âge de juste seize ans, j'avais rédigé une longue dissertation, en allemand, sur l'Europe à construire, j'avais même eu l'honneur d'être primé pour ce texte. Le jeune homme de 1974, à deux ans de sa Maturité, n'est évidemment pas le même que l'homme d'aujourd'hui, dont vous connaissez le scepticisme - le mot est faible - sur la machine appelée Union européenne.

    Mais une chose est sûre : 45 ans après ce texte, qui plaidait avec vigueur pour la réconciliation franco-allemande, pour une Europe des peuples et des cœurs (dans laquelle j'incluais la Suisse), une Europe de Dante et de Goethe, je me rends compte que j'ai passé ma vie à réfléchir sur le destin de ce continent qui est le nôtre.

    Je suis Genevois d'origine valaisanne, je suis Suisse, et je suis aussi, du fond de mes fibres, profondément européen. Entendez que je me sens de ce continent. Je m'y sens à Genève, ma ville natale, en position totalement centrale, traversée par les grandes lames historiques qui ont déferlé sur l'Europe : les grands ordres chrétiens, l'imprimerie, l'humanisme, la Réforme, la Contre-Réforme, les Lumières, la Révolution française, le Romantisme, la Révolution industrielle, les grands principes républicains, les deux Guerres mondiales, etc.

    Européens, nous sommes. Mais puissamment sceptiques sur la machinerie actuelle de l'UE, nous sommes aussi, pour un très grand nombre d'entre nous. J'ai suivi Jean-Pascal Delamuraz, en 1992, sur l'Espace économique européen, j'ai plaidé pour le oui, voté oui, je ne renie rien de cela. Jusqu'en 1992, jusqu'à Maastricht, jusqu'à l'avènement de cette Europe monétaire et libérale, au services des intérêts économiques et financiers d'une Allemagne en pleine renaissance politique (depuis le 9 novembre 1989), j'étais favorable à la construction européenne.

    Et puis, tout a basculé. Ils ont voulu construire l'Europe sur le marché, sur le dogme libéral, sur la destruction des services publics, ils se sont dit que le reste allait suivre. Évidemment, non ! C'est le sang versé dans une communauté de destin, un rapport à ses morts, à la mémoire, à l'identité profonde, à la narration de son Histoire, qui crée les nations, et non le volontarisme de quelques horlogers célestes de la pensée. On a mis du marché partout, on en a fait un but un soi, on s'est prosterné devant le Veau d'or, comme l'avait fait le frère de Moïse, on a voulu faire du fric et du profit, on n'a plus écouté les peuples, on voit le résultat.

    L'Europe dont je rêve, et qui n'adviendra pas avant de longues générations, doit être celle des lois sociales de Bismarck comme celle de l'Encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (1891), celle des grands principes républicains issus de la Révolution française, celle de la démocratie directe et du fédéralisme suisses, celle de la traduction de la Bible en allemand par Luther, celle des des Psaumes de Bach, celle des oratorios de Haendel, celle des Frères Grimm, celle de Brecht et celle de Hölderlin, celle de Wagner et celle de Debussy. Les échanges Erasmus, c'est bien joli, mais c'est à l'échelle de l'ensemble des peuples qu'il faut, dans les siècles qui viennent, produire ce prodigieux mélange. Et non pour la seule caste privilégiée des étudiants.

    Nous avons besoin d'hommes et de femmes de coeur et de culture, pétris d'Histoire et d'imagination, car "seule la tradition est révolutionnaire" (Péguy). L'Europe des marchés, l'Europe des marchands du Temple, l'Europe de l'usure et du profit, vous pouvez oublier : l'Europe sera sociale, égalitaire et fraternelle, culturelle, ou elle ne sera pas. Pour advenir, elle devra dépasser la nation dans l'ordre de l'émotion : nous en sommes encore si loin.

    Voilà. On peut être l'un des Suisses romands les plus notoirement eurosceptiques, et en même temps un passionné viscéral de notre identité continentale. Je vous avais avertis : ce texte est l'histoire d'un paradoxe. Mais dans la vie, rien n'est jamais très simple.

     

    Pascal Décaillet

     

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