Liberté - Page 5

  • Honecker und der Pastor : saisissant huis-clos dans la Prusse luthérienne

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    Sur le vif - Samedi 19.03.22 - 17.01h
     
     
    Uwe Holmer, né en 1929 à Wismar (Ville Hanséatique que je vous recommande, sur la côte baltique du Mecklenburg-Vorpommern), 93 ans aujourd'hui, est un homme extraordinaire. Un théologien de haut vol, un Pasteur d'une humanité rare, comme il en existe tant dans les villages les plus reculés des Allemagnes.
     
    Personne, aujourd'hui, ne connaîtrait pourtant Uwe Holmer, ni sa femme Sigrid, ni deux de ses quinze enfants, si un certain Erich Honecker, homme fort de la DDR de 1971 à 1989, et son épouse Margot, ministre de l’Éducation de 1963 à 1989, n'avaient séjourné dans sa maison de Lobetal, un village du Brandebourg non loin de Berlin, au milieu des champs et des lacs, du 30 janvier au 3 avril 1990.
     
    Ce séjour, c'est l'objet du remarquable film du réalisateur Jan Josef Liefers, né à Dresde en 1964, "Honecker und der Pastor", en français "Le Refuge du dernier Président", que j'ai eu le bonheur de visionner hier soir, tard, sur Arte.
     
    30 janvier 1990. Quelques semaines après le chute du Mur. La DDR s'effondre, tout est pulvérisé. Elle venait de fêter, en grande pompe, ses 40 ans, Honecker justement avait reçu Gorbatchev, le baiser des deux hommes avait des goûts d'étreinte, l'éternité communiste irradiait la partie orientale de l'Allemagne. Et puis, le 9 novembre 1989, tout avait basculé, le Mur était tombé, Honecker aussi, et là, il fallait d'urgence qu'il trouve un refuge, les risques de lynchage étant énormes.
     
    Ce refuge, le couple Honecker le trouve. En pleine campagne, dans la maison du Pasteur Uwe Holmer. Ils y passent plusieurs semaines. Le Pasteur protège l'ancien Président, que la foule vient menacer jusque devant la Maison de Paroisse. Le Pasteur le bénit. Lui et sa femme prient pour Erich et Margot, eux qui avaient été des opposants au régime communiste. Oui, Uwe Holmer (incarné par l'acteur Hans-Uwe Bauer) est un homme extraordinaire, sa femme Sigrid aussi (Steffi Kühnert). Oui, Honecker (Edgar Selge) et Margot (Barbara Schnitzler) sont plus vrais que nature. Oui, les dialogues sont saisissants. Oui, c'est un film à voir, et revoir.
     
    Je vais vous dire une chose. Le coeur de ce film, c'est l'âme luthérienne de la Prusse. La bonté d'un homme. La Bible, face à Karl Marx. Les Psaumes, face à la dictature du prolétariat. L'Allemagne de Luther et de Bach, face au matérialisme dialectique. Uwe Holmer sait parfaitement quel homme et quelle femme il reçoit, quelle fut la nature de leur régime, mais il les accueille parce qu'il estime, en conscience, en avoir l'obligation morale.
     
    Le 3 avril 1990, Erich et Margot, reconnaissants, quittent la demeure du Pasteur. Leur fin de vie les conduira, après de rebondissantes péripéties judiciaires, à Santiago du Chili. Erich y meurt en 1994, Margot en 2016.
     
    "Honecker und der Pastor" est un film qui nous élève. Parce qu'il nous raconte une histoire, plutôt belle. Mais surtout, parce qu'il centre son regard sur ce qui rassemble les humains. Comme la traduction de la Bible par Luther, en 1522, chef d’œuvre d'invention d'une langue, l'allemand moderne. Comme la musique de Jean-Sébastien Bach. On regarde ce film, on se prend d'une estime immense pour le personnage du Pasteur. On s'apprête à traverser la nuit. On laisse monter en nous ces quelques mots de la Cantate BWV 244 : "Mache Dich, mein Herze rein, ich will Jesum selbst begraben".
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Algérie : 60 ans après, salut et fraternité !

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    Sur le vif - Vendredi 18.03.22 - 18.22h
     
     
    Il y a, jour pour jour, 60 ans, les Accords d'Evian mettaient fin à huit années de Guerre d'Algérie. Tout avait commencé le 1er novembre 1954, avec la Toussaint sanglante. Tout semblait s'achever huit ans plus tard, sur les bords paisibles du Léman. En ces terres savoyardes qui étaient devenues françaises (1860), alors que l'Algérie l'était déjà depuis 30 ans.
     
    Tout avait commencé en 1954 ? Pas si sûr ! Je vous invite à vous intéresser au massacre de Sétif, le 8 mai 1945, jour de la Victoire. J'ai consacré à cet événement sanglant un épisode de ma Série radiophonique, il y a trente ans. Et si tout avait commencé avec le Décret Crémieux (autre épisode de ma Série), 24 octobre 1870, promulgué à Tours par un gouvernement en débandade face à l'avancée des Prussiens ? L'Histoire de l'Algérie est complexe, infiniment subtile, la puissance des antécédents y est impressionnante, celle de Crémieux, celle de Sétif. Et tant d'autres.
     
    La Guerre d'Algérie, et plus généralement les 132 ans de présence française en Algérie (1830-1962), sont, depuis l'enfance, l'une des périodes historiques qui m'habitent le plus. Au même titre que l'Histoire allemande, celle de la France, celle de la Suisse.
     
    Le 18 mars 1962, j'allais sur mes quatre ans, je n'ai pas vu passer les Accords d'Evian. Je n'en garde pas de souvenir. De cette époque, avant l'assassinat de Kennedy (22 novembre 1963, premier souvenir historique fracassant), tout au plus la mémoire, très précise, des apparitions de Charles de Gaulle en uniforme, le soir, sur notre télé noir-blanc. Je n'ai commencé à me passionner pour la politique qu'en décembre 1965, pour la première élection au suffrage universel de la Cinquième République.
     
    Les chaînes TV viennent de nous proposer plusieurs Séries, bouleversantes, sur l'Histoire de l'Algérie. Parole donnée à tous, les Algériens, les Pieds-Noirs, les Harkis, les Musulmans, les Juifs, les Chrétiens, les Kabyles, les multiples factions rivales de l'ALN et du FLN, les partisans des grandes figures charismatiques (Messali Hadj, Ferhat Abbas), ceux de Ben Bella, de Boumédiène, les irrédentistes de l'OAS. Polyphonie poignante. Exceptionnelle galerie de visages. Le destin d'un peuple en construction, à travers tous ses acteurs.
     
    Je vous invite à lire tout ce qui a été écrit, en français (je ne lis pas l'arabe, hélas) sur l'Histoire de l'Algérie, de 1830 à 1962. A visionner tout ce que vous pourrez comme archives d'actualités, reportages, magazines de l'époque.
     
    Et puis surtout, je vous invite à une réflexion. Se passionner pour les seules années 1954-1962 n'a, au fond, aucun sens. On ne comprend ces huit ans de guerre qu'en commençant par le début, l'arrivée des Français en 1830, dans les derniers jours du règne de Charles X. Comme le montre brillamment Jean Lacouture (que j'ai eu maintes fois l'occasion d'interviewer), les foyers de résistance à la présence française dans cet immense pays commencent dès leur arrivée. Et s'organisent, par une multitude de réseaux, pendant les 132 ans. Le FLN n'en est que l'expression finale : il convient d'étudier ses innombrables racines, c'est complexe, tortueux, passionnant.
     
    Pas plus qu'elle n'a commencé en 1830, l'Histoire de l'Algérie ne s'arrête en 1962. Six décennies d'indépendance. Des moments de lumière. Et d'autres, de la plus intense des douleurs. En Histoire, rien ne commence, rien ne s'arrête. La chaîne de causes et de conséquences est un fil continu. Il faut lire en diachronie, comme d'autres, peintres ou architectes, parviennent à lire dans l'espace.
     
    Je vous invite enfin à vous renseigner sur la vie d'un homme immense, l'Emir Abdelkader (1808-1883), chef religieux et militaire, le premier à avoir organisé la résistance contre les Français. Un savant musulman et soufi, admiré de tous. Un être d'une dimension intellectuelle et spirituelle hors de pair. L'homme dont tout est parti.
     
    A mes amis algériens, aux Français rapatriés, aux passionnés de ce pays, à tous ceux qui furent touchés par la chaleur et la lumière de cette Histoire-là, j'adresse mon salut et ma fraternité.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Macron-Marine : le choc dont la France a besoin

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    Sur le vif - Vendredi 18.03.22 - 12.25
     
     
    Un second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen (parmi d'autres, une hypothèse envisageable) verrait sans doute, au final, la réélection du sortant.
     
    Mais cet antagonisme-là serait salutaire pour le débat français. Car les vraies questions, celles qui touchent la fonction présidentielle (Défense, Affaires étrangères, cohésion nationale), sont à poser dans un choc dialectique entre ces deux-là.
     
    Marine Le Pen est une marathonienne. Elle a laissé partir les lièvres, cet automne, elle sillonne la France depuis des années. Elle a tiré les leçons de son catastrophique débat de 2017. Elle a le soutien des classes populaires, ce que n’ont ni Zemmour, ni la gauche, à l’exception du communiste Roussel.
     
    Elle n’a pas l’intelligence de Zemmour, ni sa culture historique. Mais elle est dotée d’un instinct politique puissant. Elle travaille sur le long terme. Elle tisse sa toile, patiemment. Elle est parfaitement à l’aise au milieu des ouvriers. Elle a le contact avec les gens. Elle ne regarde pas par terre en marchant.
     
    Emmanuel Macron, Marine Le Pen, ne sont pas candidats à Matignon. Mais à l’Elysee. Depuis plus de mille ans, existe en France cette précise distinction entre le Roi (celui qui règne) et le Connétable (celui qui gouverne). Ne confondons pas les rôles.
     
    L’Elysee, c’est La Défense (diablement d’actualité), et ce sont les Affaires étrangères. Philippe le Bel, Louis XI s’occupaient très exactement de cela. Charles de Gaulle, François Mitterrand, aussi.
     
    Un second tour Macron - Le Pen permettrait de clarifier, mieux qu’il y a cinq ans, de façon plus précise et mieux équilibrée, le débat fondamental dont la France a besoin. Entre souverainisme et obédience à une « Europe » de plus en plus dominée par l’Allemagne. Entre indépendance et suivisme atlantiste. Entre non-alignement et statut de dominion américain. Entre régulation draconienne des flux migratoires et ouverture béate des frontières.
     
    Ce débat-là, la France en a besoin. Macron en sortira sans doute vainqueur. Mais il aura face à lui, cette fois, si c’est elle au second tour, une adversaire autrement préparée, entourée, étoffée, armée, soutenue par les classes populaires, qu’il y a cinq ans. En clair, le résultat sera plus serré. Et la grande force d’opposition nationale aura, pour d’autres rendez-vous, fortifié ses positions.
     
    Ainsi avance une opposition : avec méthode et patience. Un homme, traversant un quart de siècle de combat minoritaire, l’avait compris mieux que tous, entre 1958 et 1981. Il était opiniâtre, infiniment patient. Du temps qui passe, il avait fait son allié. Il s’appelait François Mitterrand.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Le pays endormi

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    Commentaire publié dans GHI - 16.03.22

     

    En France, l’Union sacrée. Sous prétexte de guerre en Ukraine, un tapis rouge déroulé sous les pieds d’Emmanuel Macron, Père de la Patrie, monarque protecteur. On a vu ça avec la réélection, sans véritable combat idéologique, de François Mitterrand, en mai 1988. C’est le scénario qui prévaut pour la présidentielle 2022, sous réserve d’événements majeurs pouvant encore survenir d’ici aux dimanches 10 et 24 avril.

    Ce scénario est funeste pour la France. Privés de droits démocratiques tels que nous les connaissons en Suisse (initiative, référendum), livrés toute l’année à la verticalité du pouvoir parisien, les Français n’ont qu’un seul grand moment de débat national : la présidentielle, tous les cinq ans. Ce débat, dès l’automne dernier, avait bien commencé, avec des voix réellement alternatives à celle du Président sortant : à gauche, Jean-Luc Mélenchon ; dans la droite nationale et souverainiste, Marine Le Pen et Eric Zemmour.

    Et là, Ukraine oblige, on nous dit qu’il faudrait calmer le jeu ! Ce serait une catastrophe. Si les choses les plus dures ne se disent pas maintenant, elles ressortiront pendant la législature Macron 2. Dans les rues, des Gilets jaunes 2. Partout dans le pays, la colère sociale. Et puis, sur l’appartenance de la France à l’Otan, sur sa place dans l’Union européenne, les trois candidats cités plus haut présentent des thèses radicalement opposées à l’aimable internationalisme de Macron. Les taire aujourd’hui, ou les atténuer, c’est l’assurance de voir le débat rugir demain. On n’endort pas le pays impunément avec le faux consensus de l’Union sacrée.

     

    Pascal Décaillet

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  • Mancy : le Conseil d'Etat ne comprend donc rien ?

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    Sur le vif - Jeudi 16.03.22 - 14.32h
     
     
    Suivi de Mancy : le Conseil d'Etat ne prend absolument pas la mesure politique de la situation. Il annonce à l'instant, en tête de ses décisions, un "groupe de suivi" émanant des Départements de Mme Emery-Torracinta et de M. ... Dal Busco (!) pour prendre en charge les questions liées aux déficiences "des locaux et de l'informatique"!
     
    Cette décision est totalement insuffisante. Tout comme les mesurettes qui l'accompagnent. Il faut d'urgence détacher l'OMP (Office médico-pédagogique) du DIP, et le sortir de la zone d'influence de l'actuelle conseillère d'Etat. C'était, aujourd'hui, la seule décision à prendre. La seule à annoncer.
     
    On ne résout pas une telle crise, à l'échelon politique, avec des demi-mesures, tout juste bonnes à temporiser.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • La dérive autoritaire du Conseil d'Etat

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 16.03.22

     

    La fin de règne la plus pesante de l’Histoire politique genevoise. Et il reste plus de quatorze mois ! Jamais une équipe n’aura, à ce point, donné l’impression d’être à bout de souffle, toucher le fond, multiplier les impairs. Le DIP est dévasté par les affaires, il n’a plus ni pilote, ni cohérence. L’Aéroport de Genève est décapité de sa Présidente, par le seul fait du Prince. Les conférences de presse sont des monceaux de théâtralité ratée. Telle ministre s’enferme dans le déni. Tel autre s’engonce dans l’arrogance. Ils parlent, mais le message ne passe plus. On leur parle, ils n’entendent pas. Il n’y a plus ni dialogue, ni échange : il n’y a plus qu’une désespérante juxtaposition de sept voix. Nous sommes au bout de l’exercice, au bout du rouleau.

     

    Dans n’importe quel autre système, ce gouvernement aurait, en bloc, été démis, à la faveur d’une autre équipe, reposée, innovante, enthousiaste. Mais à Genève, on laisse faire : les élections approchent (printemps 2023), les partis veulent s’y préparer avec temps et méthode, ils savent que la situation est pourrie, mais ne feront rien. C’est trop tard, dans la législature, pour s’offrir une crise politique. Trop tard, pour une élection complémentaire, d’autant qu’on a déjà donné ! Alors, on laisse faire. On laisse couler. On laisse pisser. Quatorze mois sacrifiés, alors que les enjeux, autour de nous, sont immenses. Guerre en Ukraine, afflux possible de réfugiés, pénurie énergétique, flambée du prix de l’essence, érosion du pouvoir d’achat, architecture de notre sécurité nationale à réinventer.

     

    Comment certains conseillers d’Etat ont-ils pu en arriver là ? Entre la conférence de presse totalement ratée de Mme Emery-Torracinta sur le Foyer de Mancy, et les réponses ubuesques données par M. Dal Busco, une semaine plus tard, sur l’éviction de la Présidente de l’Aéroport, on se dit, face à cet étranglement du sens, que quelque chose de fondamental ne joue pas. Comme déjà écrit précédemment, ici même, les qualités individuelles des ministres ne sont pas en cause : ni leur intelligence, ni leur souci du bien public. Mais il y a comme un os, une arête dans la gorge, une impossibilité à se reprendre. Nul chef, face au public, ne peut se permettre cela. L’effet est dévastateur. Y compris sur leurs collègues, qui, eux, fonctionnent.

     

    Et puis, il y a la dérive autoritaire. Flagrante chez M. Dal Busco, dans sa gestion de l’affaire de l’Aéroport. Triste et gênante, chez la cheffe du DIP, quand elle se contorsionne sur Mancy. Et puis, d’autres faits du Prince, encore, comme ces magistrats qui contournent le refus du budget 2022 en venant constamment faire l’aumône, pour des « crédits complémentaires », auprès de la trop complaisante Commission des finances. A cet égard, rappelons à certains députés qu’ils sont là pour contrôler l’action du gouvernement, et non pour exécuter les ordres du magistrat de leur parti. Lorsque ce type de député vient d’un mouvement naguère protestataire, on se dit que le Parlement a tout à regagner, pour s’affirmer comme le premier pouvoir, et non une joyeuse équipe de godillots. A tous, excellente semaine !

     

    Pascal Décaillet

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  • Quand le Tages-Anzeiger chasse les sorcières

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    Sur le vif - Mardi 15.03.22 - 15.17h
     
     
    "Êtes-vous communiste, répondez par oui ou par non !". Mon confrère Philippe Reichen, du Tages-Anzeiger, se rêve-t-il, la nuit, en Sénateur McCarthy, dans cette si charmante Amérique des années cinquante, qui chassait la sorcière comme d'autres s'en vont taquiner le goujon ?
     
    Dans son édition du 10 mars, M. Reichen se rêve en dresseur de catalogues. Eric Hoesli, Guy Mettan, Myret Zaki : voici la liste rouge des journalistes romands. Leur tort : être "proches du Kremlin". En allemand dans le texte : Kremlnahe Journalisten". Deux mots fantasmatiques, on imagine couloirs et chausse-trappes, parapluies bulgares, micros cachés derrière le portrait de Pierre le Grand, roses aux épines empoisonnées, canons de 9 mm avec silencieux, codes cryptés dans des vers de Pouchkine, secrets d'alcôves avant l'aube fatale.
     
    La nature des griefs est moins romanesque, et nous amènera davantage à nous interroger sur l'âme d'Inquisiteur de M. Reichen que sur le degré d'adhésion de ses trois sorcières aux thèses du Kremlin. Le journaliste du Tages-Anzeiger leur reproche... d'exprimer leur point de vue ! Pour lui, évoquer par exemple l'inexorable avancée de l'Otan, depuis la chute du Mur, en Europe de l'Est, relève du Conseil de guerre. Cela fait partie des choses qu'on ne doit pas penser, pas dire, pas écrire.
     
    Alors, il prend trois noms. Il se trouve que ces trois-là sont parmi les meilleurs analystes, aujourd'hui, en Suisse romande. Trois esprits libres, qui en appellent à l'Histoire, au recul, à la culture, à la connaissance des langues, bref tout le contraire du moralisme dégoulinant des manichéens. Il prend trois noms, et les jette en pâture à son lectorat. Dans les années cinquante, dans l'Amérique de M. McCarthy, il aurait titré : "Ces trois-là sont communistes !".
     
    Ca rime à quoi, son papier, dans le Tagi ? Dans le contexte dramatique que nous savons, désigner trois têtes, les flanquer sur une pique. Quel intérêt ? Quelle valeur ajoutée ? Un parfum de délation, pour délit d'opinion. Quelques essences de suspicion. Et surtout, une rare fragrance de néant. Notre débat démocratique, dans les heures sombres que nous vivons, mérite mieux.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • L'armée allemande : permanence et puissance

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    Sur le vif - Lundi 14.03.22 - 13.37h
     
     
    L'Allemagne achète le F-35. Et il lui reste cent milliards d'euros, votés en urgence il y a quelques jours par le Bundestag, pour faire ses menues emplettes militaires. C'est le programme de réarmement le plus massif depuis 1945.
     
    En Allemagne, pays des Verts et des pacifistes des années 80, peu de voix s'élèvent contre ce tournant historique. Apparemment, le Groupe pour une Allemagne sans Armée est plus discret que son ineffable cousin suisse.
     
    L'Histoire de l'Armée allemande, objet d'innombrables livres, dont le chef d’œuvre de Jacques Benoist-Méchin, publié en 1937 (n'incluant donc pas la Seconde Guerre mondiale), est à considérer avec le plus grand des reculs. Il faut remonter à Frédéric II de Prusse (1740-1786), et plus encore à son père, Frédéric-Guillaume 1er, alias le Roi-Sergent, ou Der Soldatenkönig (1713-1740), celui qui vraiment lance la redoutable armée prussienne, moins d'un siècle après la totale dévastation des Allemagnes en 1648, suite à la Guerre de Trente Ans.
     
    Il faut remonter à Frédéric II, et examiner en continuité, indépendamment des idéologies, la progression, sur continent européen, d'un outil militaire incomparable, constamment en rivalité avec la puissance française, la puissance autrichienne (jusqu'à la défaite de cette dernière à Sadowa, 1866), et la puissance russe.
     
    Défaite, l'armée allemande, en 1945 ? Détrompez-vous ! La défaite est totale, bien sûr : politique, morale. Mais les armes sont là. Elles contribueront à créer, dès 1949, la Bundeswehr, à l'Ouest. Les officiers sont les mêmes. La dénazification a été, en fait, très légère : la plupart des cadres de la Wehrmacht reprennent du service. Il en est de même dans la police, la justice, les grands corps de l'Etat, les conseils d'administration des géants de l'industrie et de la finance : la République fédérale, c'est la continuité d'avant. On le disait peu dans ma jeunesse, et j'ai d'ailleurs connu de près certains de ces hommes. Mais aujourd'hui, on le sait : il faut toujours laisser travailler les historiens, les parts de vérité finissent par sortir.
     
    Celui qui observe l'évolution de l'outil militaire allemand depuis Frédéric II, ou tout au moins depuis Versailles (1919), est frappé par l'idée de continuité. Aujourd'hui, les cent milliards que vient de voter le Bundestag sont passés comme une lettre à la poste. C'est juste si la "communauté internationale" n'applaudit pas l'Allemagne. C'est assez rafraîchissant. Car les cent milliards, perçus aujourd'hui comme utiles à la bonne cause, tiens par exemple faire peur aux Russes, pourraient bien, le jour venu, dans dix ans, vingt ans, trente ans, servir non l'Europe, mais les intérêts supérieurs de la Nation allemande. Il est permis de penser que les Américains, présents depuis 1943 (Sicile) sur le continent européen, ne s'y éterniseront pas.
     
    L'Histoire de l'armée allemande, depuis Frédéric II, est totalement fascinante. Pourquoi ? Parce que cette armée, tantôt victorieuse, tantôt vaincue, donne l'impression saisissante de se développer par elle-même, en parfaite indifférence du sort des armes, des idéologies, de la couleur des gouvernements, des programmes d'interdiction (Versailles, 1919) de son développement, ou même des quatre années (1945-1949) d'inexistence de l'Allemagne, en tant que nation. On peut y voir l'indifférence de la pieuvre. On peut aussi, et c'est ma lecture, y déceler l'exceptionnelle permanence de reconstruction d'un destin national, sur les ruines de la Guerre de Trente Ans (lire absolument le Simplicius Simplicissimus de Grimmelshausen, 1668), en passant par l'autre ruine, celle de 1945.
     
    A travers les obstacles, et jusqu'aux rideaux de feu d’Apocalypse, le chemin d'initiation d'un peuple inventif, opiniâtre et patient. Lisez le livret de la Götterdämmerung, chez Wagner. Et vous comprendrez tout.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Encore en coulisses, bientôt sur scène : l'Allemagne

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    Sur le vif - Dimanche 13.03.22 - 14.42h
     
     
    C'est en fonction de leurs besoins vitaux et énergétiques, depuis les campagnes de Frédéric II de Prusse (1740-1786) sur la Silésie et la Poméranie, riches en bassins miniers, que les Allemands définissent leur tropisme vers l'Est ou vers l'Ouest. Par la guerre ou par les marchés, la vitalité germanique jette des ponts. Elle ne s'encombre d'aucune idéologie. Tout au plus cette dernière sert-elle de prétexte à des impératifs profondément économiques et nutritifs.
     
    Dans le nouveau front qui s'est ouvert aux confins orientaux de l'Europe, l'acteur Allemagne n'est pas encore entré en scène. Pour l'heure, il joue la partition européenne. Mais sous le vernis de l'Europe, il y a la permanence des nations. Lorsqu'il faudra vraiment choisir, autrement que par de grandes envolées lyriques nourries d'une théologie du Bien tellement rassurante pour blanchir les consciences, l'Allemagne optera pour ses intérêts vitaux.
     
    La question du gaz sera centrale. L'Allemagne a impérativement besoin de demeurer liée aux gazoducs terrestres européens. Elle sait que les Américains, implantés sur le sol de notre continent depuis 1943 (Sicile), n'y sont pas pour l'éternité. Elle sait le rôle immense que la Chine pourrait jouer dans une redistribution économique des cartes. En un mot, elle a besoin de conserver le lien énergétique avec la Russie.
     
    Cet impératif économique conditionnera les engagements politiques de la quatrième puissance mondiale. Pour avoir profondément étudié l'Ostpolitik de Willy Brandt, conçue en pleine guerre froide lorsqu'il était encore Vice-Chancelier et Ministre des Affaires étrangères de Kurt Georg Kiesinger (1966-1969), mais mise en oeuvre sous sa propre Chancellerie (1969-1974), je puis vous dire que cette dimension vitale de l'économie est abordée, dès les années 60, par les penseurs SPD de ce nouveau tropisme.
     
    Mais à l'époque, l'Europe était coupée en deux, Brandt en fut réduit à des gestes symboliques (génuflexion de Varsovie, décembre 1970, immense moment de l'Histoire allemande). Aujourd'hui, les marchés de l'Est sont ouverts. L'Allemagne s'y est engouffrée depuis trente ans. Elle n'a strictement aucun intérêt à une déstabilisation stratégique de l'Europe orientale. Elle s'entendra pour cela avec la Russie. Les canaux de contact existent. L'Allemagne les maintiendra. C'est un besoin vital pour sa survie comme première puissance économique en Europe.
     
    Pour l'heure, personne ne parle de l'Allemagne. C'est pourtant elle, le géant européen. Elle, la puissance économique. Et elle, demain, une fois investis les cent milliards d'euros récemment votés pour la défense nationale, la future première puissance stratégique sur notre continent. Ca fait beaucoup, pour un acteur destiné à demeurer muet, dans les coulisses.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Le centre : un grand Marais chimérique

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    Sur le vif - Samedi 12.03.22 - 17.08h
     
     
    Le centre, en politique, n'existe pas. Oh, tel parti a bien le droit d'en porter le nom, chacun est libre, comme chacun choisit son mode de suicide. Mais l'idée qu'existerait intrinsèquement, entre les forces de gauche et celles de droite, un espace affranchi de ces antiques appellations, est une chimère.
     
    A Genève, le PDC, ci-devant appelé désormais le Centre, a toujours voulu bénéficier des avantages d'une alliance à droite, avec les libéraux et les radicaux, sans jamais assumer d'en porter les inconvénients.
     
    Sous couvert d'humanisme (concept singulier : les autres partis seraient bestiaux ?), la droite molle profite depuis huit décennies des dynamiques électorales de ses alliés de l'Entente. Mais ne manque pas une occasion de rappeler qu'elle a, elle, des "valeurs" (les autres n'en auraient pas ?), qu'elle défend les droits de l'homme (les autres sont des assassins ?), qu'elle est attachée à la famille (les autres partis, c'est connu, veulent la détruire, au profit de meutes d'individus solitaires). Bref, elle puise dans le vivier de droite ce qui l'arrange, et cherche en même temps à plaire à la gauche.
     
    Homme de droite, je n'ai jamais aimé ce petit jeu, à Genève. Je me souviens encore de la majorité exécutive qui avait permis de nommer Jean Ziegler comme prof ordinaire, au début des années 70 : les deux PDC avaient fait la bascule. J'étais collégien, j'allais sur ma Maturité, je n'avais pas apprécié ça. Le geste manquait de clarté, de loyauté. Il allait dans le sens du vent.
     
    Quand ça l'arrange, le PDC, ci-devant Centre, gonfle ses voiles de l'idéologie de la droite libérale, comme dans leur dernière initiative cantonale avec le PLR. Ailleurs, comme sur la réforme du CO, il soutient étrangement la politique de la cheffe du DIP. Allez comprendre !
     
    Citoyen, passionné de politique depuis décembre 1965, connaisseur approfondi de l'Histoire de la famille politique longtemps appelée PDC, depuis ses origines (Rerum Novarum, 1891) jusqu'à aujourd'hui, connaissant même le détail de cette Histoire dans chaque Canton, je n'aime pas le double jeu. J'aime la vérité crue des rapports de forces, des conflits de pouvoirs. J'aime aller déceler les vraies raisons, sous les causes apparentes. J'aime les gens fiables, quelles que soient leurs idées. Mais lorsque la ductilité tourne à l'opportunisme, je dis non.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Serge Dal Busco, l'Autre Monde

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    Sur le vif - Jeudi 10.03.22 - 15.20h
     
     
    Le vide, avec un risque apocalyptique d'explosion. C'est l'impression dégagée hier par Serge Dal Busco, face à la presse, au sujet de l'éviction de la Présidente de l'aéroport, Corine Moinat.
     
    Linguistes, vous préparez une thèse sur le non-dit, la rétention du message ? Visionnez, et visionnez encore cet extrait. Le Père Ubu, dans l'éclat solaire de son arbitraire. Badinguet, dans les premiers faubourgs de Sedan. Haddock, en satellite autour du rocher Adonis. Une scène qui tourne, et tourne encore. Un fragment de solitude, dans le noir du cosmos. Un point bleuté de folie, dans les goudrons anthracites de Pierre Soulages.
     
    En substance, à écouter le ministre, il ne s'est rien produit de grave, mais le lien de confiance est cassé. Il ne s'est rien passé, mais l'événement est sans précédent. Nous n'avons rien à reprocher à Mme Moinat, donc elle doit partir. Bref, ceci n'est pas une pipe, ni un cigare, juste un rideau de fumée. Nous vous parlons, mais ne disons rien. Notre présence est absence. Notre verbe est silence. Et bonne soirée quand même !
     
    Il est très clair que le Manifeste du surréalisme (André Breton, 1924), en comparaison de cette scène, fait figure d'annuaire du convenable. Nous ne savons toujours pas ce qui s'est passé à l'aéroport. Nous avons juste accroché nos ceintures. Prêts pour l'envol. Vers l'Autre Monde.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • La trahison des clercs

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    Sur le vif - Jeudi 10.03.22 - 13.49h
     
     
    La Suisse au Conseil de sécurité de l'ONU ? En aucun cas une telle décision, aussi lourde de conséquences, ne doit se contenter du seul aval du Parlement. C'est contraire à toutes les traditions de notre démocratie.
     
    Les enjeux de destin de notre pays, ceux qui mettent en cause son indépendance, sa souveraineté, son existence en tant que nation, doivent être tranchés par le peuple. Y compris a posteriori (une fois prise à New York cette funeste décision), par la voie d'une initiative populaire. La seule qui vaille, au fond, face à la trahison des clercs.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • L'indignation, c'est un peu juste !

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 09.03.22

     

    Mon texte de la semaine dernière, ici même, sur l’historien grec Thucydide, est un appel à se servir de son cerveau. Face à une guerre, à moins de s’engager et d’aller combattre sur place, c’est la seule position tenable. Elle n’exclut ni la compassion, ni le soutien aux actions humanitaires, sur le terrain. Emane-t-elle de cœurs asséchés, incapables d’empathie ? Je n’ai pas de réponse à cette question. Vous pouvez, si cela vous chante, tenir les partisans de l’approche cérébrale pour des monstres, vous jugez, c’est votre affaire. Mais une chose est sûre : moralistes à la petite semaine, justiciers de la 25ème heure, vendeurs « d’indignation » sur les places publiques, sous des chaises percées, vous avez le droit de vous ébrouer comme il vous plaira, mais vous ne régenterez pas nos consciences. Vous n’enrayerez pas le mécanisme de nos analyses.

     

    Nous sommes quelques-uns à avoir choisi le chemin de compréhension. Comme dans les guerres balkaniques, dans les années 1990-2000, nous garderons la tête froide, quitte à passer pour des cœurs de pierre auprès de la masse en fusion des indignés. Nous étudierons l’Histoire, sans l’instrumentaliser. Nous tenterons d’établir les chaînes de causes et de conséquences. Nous nous méfierons de toutes les paroles de pouvoir, d’où qu’elles viennent. Nous chercherons les causes des événements, les vraies, autour des intérêts économiques et stratégiques, comme dans les guerres des Balkans. Nous établirons les faits, du mieux que nous le pourrons. Nous ne nierons aucune horreur, d’où qu’elle vienne. Nous essayerons de comprendre.

     

    Comme dans la décennie où s’est démantelée l’ex-Yougoslavie, nous nous passionnerons pour tous les peuples, toutes les parties en conflit. Nous tenterons de comprendre toutes les visions. Nous n’irons pas, avec des chemises blanches, nous pavaner sous les caméras, sur le terrain, pour revenir dans nos pays, moraliser dans des salons parisiens. Indignés professionnels, vous voilà avertis : vous aurez face à vous, comme dans les guerres des Balkans, d’autres voix, qui tiendront d’autres discours. Vous pourrez les qualifier, les étiqueter, les ostraciser, les diaboliser, c’est votre affaire. Mais ces voix diront ce qu’elles ont à dire. Comme elles l’ont fait pendant les guerres balkaniques. Il y aura des brouilles, des séparations, définitives parfois. Nous n’accepterons simplement pas que la totalité du champ des idées soit occupée, comme dans les années 1990, par une seule vision.

     

    Tout cela, pourquoi ? Parce que se contenter de s’indigner, c’est un peu court. Il faut tenter de comprendre. Il faut s’instruire. Il faut lire. Il faut apprendre les langues. Il faut constituer les faits. Il faut établir le contexte. Il faut se méfier, comme de la peste, de toute parole de pouvoir, d’où qu’elle vienne. Il faut tenter de percer les raisons réelles, sous le jeu des apparences. On progresse en s’instruisant, pas en étalant son indignation. C’est en tout cas ma vision de l’Histoire. Ça n’est pas la vôtre ? En bien, c’est la mienne.

     

    Pascal Décaillet

     

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  • On ne brade pas la neutralité comme une voiture d'occasion !

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    Sur le vif - Mardi 08.03.22 - 10.05h
     
     
    Le Conseil fédéral, sous la pression des atlantistes et de l’Union européenne, a mis fin unilatéralement à la neutralité suisse. Sans consultation du peuple, ni du Parlement.
     
    Les conséquences de cette décision peuvent être dévastatrices pour la Suisse, comme nation souveraine et indépendante, mais aussi comme médiatrice internationale, respectée de tous dans le monde.
     
    Le Conseil fédéral doit maintenant rendre des comptes au pays. Si le Parlement n’exige pas ce débat, il faudra actionner la démocratie directe. Par la voie d’une initiative populaire.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Ni vassale, ni suzeraine

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    Sur le vif - Lundi 07.03.22 - 13.00h
     
     
    Reprendre, tête baissée, les sanctions de l'Union européenne, a été une erreur majeure de la Suisse. On ne fait pas de politique sous le coup de l'émotion. Encore moins, sous la pression de la précipitation. On réfléchit d'abord aux intérêts supérieurs de son propre pays. C'est à son propre peuple qu'on a des comptes à rendre, pas à la "communauté internationale".
     
    La Suisse n'est pas membre de l'Union européenne. Elle n'est pas membre de l'Otan. Elle n'a strictement aucun compte à rendre à ces deux entités. Elle peut dire son fait à la Russie, et même fermement, mais cela doit être sa politique à elle, ses mots à elle. Il n'y avait pas à se calquer immédiatement, sans la moindre virgule changée, sur Bruxelles et Washington. La Suisse entretient des relations avec tous les pays du monde, c'est son réseau à elle, sa toile, sa diplomatie, sa politique étrangère. Elle n'est suzeraine de personne, vassale de personne.
     
    Surtout, ne confondons pas la politique et l'humanitaire. La Suisse abrite de nombreuses organisations pour aider les personnes dans les pays en guerre. C'est une excellente chose, et sur ce point nous sommes d'accord : tout doit être entrepris pour soulager les victimes. Mais la politique, ça n'est pas l'humanitaire. C'est autre chose, plus froid, plus analytique, avec des visions à plus long terme : celle, par exemple, du maintien de bonnes relations, sur la durée, sur les décennies, entre la Suisse et la Russie. Cet objectif n'a pas à être qualifié moralement, c'est hors-sujet.
     
    La Suisse pouvait dire sa colère à la Russie, elle le peut encore. Mais selon ses critères propres. Pas en s'alignant sur des entités dont elle n'est pas membre. C'est cela, la neutralité. C'est cela, la souveraineté.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Les vicaires de la bonne conscience

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    Sur le vif - Dimanche 06.03.22 - 10.07h
     
     
    Nous pensions connaître la normalisation des âmes, nous n’avions encore rien vu. Voici venu l’ouragan de la morale et des bons sentiments.
     
    Voici le temps des kermesses du samedi, le muguet des âmes, avec élus de gauche en saintes processions dans nos rues. Des élus qui manifestent ! Alors que le pouvoir, c’est eux, l’autorité c’est eux, les lois c’est eux. À la vérité, ils veulent se montrer. S’afficher, devant leurs ouailles en béatitude, en posture de grands résistants.
     
    Nous sommes partis pour des mois, des années, de normalisation. Les bons, les méchants. L’Occident, sanctifié. Les États-Unis, exonérés de leurs décennies de guerres moins médiatisées, celles du danseur de salon Obama par exemple : pas un seul jour sans bombardements, loin des caméras, pendant huit ans.
     
    L’Allemagne ? Bon élève, le meilleur de tous ! Il met cent milliards pour se réarmer ? Formidable ! C’est pour la bonne cause ! L’idée même que la fin ultime de ces futures armes soit, le jour venu, la nation allemande plutôt que « l’Europe », semble totalement échapper à nos moralistes. Ils ne voient que le Bien et le Mal. Ils ne voient pas l’Histoire. Ils sont le nez dans leur croisade, tiennent chaque faubourg pour la Jérusalem céleste.
     
    La France ? Elle va réélire Macron, et faire taire pour des années les débats légitimes de deux de ses candidats, ceux du camp souverainiste, sur son lien avec l’Otan, avec Washington. Macron, l’aligné atlantiste. Macron, le régulateur, le normaliseur. Tellement à l’aise avec ses amis de la « communauté internationale ».
     
    Notre combat, ici, dans le champ des idées ? Faire entendre nos voix. Parfois, elles rejoindront la grande clameur. Et parfois, pas. Travailler avec nos cerveaux, nos capacités d’analyse. Travailler les langues, les cultures. S’imbiber de toutes les visions.
     
    Pour les kermesses du samedi, nous laisserons faire les vicaires de la bonne conscience.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Pier Paolo, Ostie, le sourire de l'essentiel

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    Sur le vif - Samedi 05.03.22 - 17.50h
     
     
    Né il y a, jour pour jour, cent ans, à Bologne, et retrouvé assassiné sur la plage d'Ostie la nuit qui sépare la Toussaint du Jour des Morts 1975, Pier Paolo Pasolini est l'une des figures qui ont intensément marqué ma jeunesse. Le cinéaste, l'un des plus grands. Le poète, avec un usage sans pareil des mots et des rythmes de la langue italienne. L'écrivain. Le rebelle. L'inclassable.
     
    J'ai aimé passionnément ses films, que j'allais voir à leur sortie, ou chez l'excellent Rui Nogueira, au CAC Voltaire. J'ai découvert ses textes. J'ai contemplé l'irruption de cet homme dans la vie terrestre, une existence à la fois étrangement décalée et totalement présente dans l'essentiel. Il est né quelques mois avant l'ère fasciste (qui commence fin octobre 1922), il l'a traversée d'un bout à l'autre, hors du monde et parfois, les événements le voulant (la mort de son frère, par exemple), terriblement dans le monde. Parfois, l'Histoire le heurtait, parfois il donnait l'impression d'être ailleurs. Mais je connais peu d'hommes aussi présents que lui.
     
    L'Italie de l'après-guerre, miséreuse les premières années, celles du cinéma néo-réaliste, puis étouffant plusieurs décennies sous le poids du convenable, incarné par l’Église et la démocratie chrétienne, n'était pas la sienne. Trop prévisible. Trop atlantiste. Trop normée. Trop obsédée par la régulation de la vie privée. Cette société lui était étrangère, mais l'Italie, il en aimait passionnément la langue, les peintures, les figures bibliques, les mots, les musiques.
     
    Il faut voir, et revoir, son Vangelo secondo Matteo (1964), incomparable restitution néo-testamentaire, avec un Christ sec, sobre, limite antipathique, 137 minutes d'intensité, d'inattendu, noir-blanc, où la parole biblique file comme la comète. Là aussi, Rui Nogueira, années 80, Ciné-Club CAC Voltaire, moments de grâce, transgressions des convenances, merci Rui !
     
    Une nuit de novembre, alors qu'il avait 53 ans, on a retrouvé le corps de Pier Paolo Pasolini sur la plage d'Ostie, celle où va se baigner, pour fuir l'été torride, le peuple de Rome. Il faut aller là-bas, à Rome, avec les meilleures chaussures du monde, il faut marcher, et marcher encore, il faut prendre le métro, ou le train régional, direction Ostie, il faut arpenter le Lido, il faut penser à Énée, à Virgile. Et puis, tout naturellement, sans qu'il soit besoin d'un seul mot, la figure de Pier Paolo, en gisant de hasard, recroquevillé sur le sable, vous apparaîtra. Et je crois pouvoir dire qu'elle vous adressera le sourire de l'essentiel.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Macron : hier soir, ça sonnait juste

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    Sur le vif - Jeudi 03.03.22 - 13.44h
     
     
    On ne me soupçonnera pas, je pense, de macronisme aigu. Je condamne depuis cinq ans les options européennes et mondiales de ce Président, son absence d'armature nationale, ses choix économiques et sociaux, son orléanisme.
     
    Mais hier soir, il a dit des choses qui sonnaient juste. Il a, bien entendu, condamné l'agression russe en Ukraine. Mais il n'a pas, pour autant, coupé les ponts avec la Russie. Il a rappelé le passé de cet immense pays avec la France, le sacrifice inimaginable des années 1941-1945, la permanence d'une amitié entre deux peuples.
     
    Il a condamné un régime, des choix politiques et stratégiques. Mais pas la nation russe, ni son peuple. Il a rappelé qu'il maintenait le contact avec Vladimir Poutine.
     
    Bien sûr, on n'était pas, hier, dans la grande voix d'une France souveraine et non alignée, celle d'un Charles de Gaulle. Mais, Dieu merci, on n'était pas non plus dans un alignement benêt face à l'impérialisme américain. Il y avait, au moins dans le propos, les tonalités d'une France ayant sa politique propre, sans être un dominion de Washington.
     
    J'avoue avoir été surpris. Jusqu'ici, depuis 57 mois, l'atlantisme d'Emmanuel Macron était sans faille. De même, son européisme. Sa confiance naïve dans une "communauté des nations" qui n'a jamais été qu'un leurre. Ses jugements historiques à l’emporte-pièce, comme celui sur les 132 ans de présence française en Algérie. Sa méconnaissance inquiétante du tragique de l'Histoire. Son inaction totale pour donner au peuple de France des voies institutionnelles de participation aux décisions, ce que réclamaient à juste titre les Gilets jaunes.
     
    Oui, un bilan que je réprouve. Mais hier soir, c'était un bon discours. On a entendu la voix de la France qu'on aime : celle qui écoute les souffrances, mais veut donner sa réponse à elle. Et n'entend pas devenir le 51ème Etat américain.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Thucydide, vous connaissez ?

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 02.03.22

     

    Face à une guerre, nous devons utiliser notre cerveau. Et tenter de comprendre. C’est le registre dans lequel je vous invite ici, celui qui a toujours été le mien, notamment dans le décryptage des guerres balkaniques, pendant toute la décennie 1990-2000. Cela n’empêche ni la compassion, ni l’action humanitaire. Mais avant tout, puisque nous nous targuons d’éclairer les phénomènes politiques, nous devons nous forger des clefs de compréhension. Et cet exercice-là se fait avec la tête froide, les outils de l’analyse, la connaissance historique, la prise en compte de tous les points de vue, la volonté de restituer les chaînes de causes et de conséquences.

     

    Tenez, je vous invite à une lecture. Pas facile. Austère, même. Mais totalement passionnante. Tentez de lire la Guerre du Péloponnèse, de l’historien athénien Thucydide (5ème siècle avant JC). C’est un livre difficile à lire, parce qu’il ne fait strictement aucune concession au plaisir du lecteur. Il se refuse à raconter des histoires, des anecdotes. Il restitue le conflit complexe entre les Cités grecques partisanes de Sparte, et celles d’Athènes. De façon sèche, cérébrale, il démonte les mécanismes.

     

    Dès l’âge de 18 ans, ce que j’ai retenu de cette lecture, ce ne sont pas tant les événements eux-mêmes que le génie de la méthode. Thucydide nous dit, pour faire court : « Voilà ce qui s’est passé. Voilà les causes apparentes. Et voilà les causes réelles ». Et cet homme, il y a vingt-cinq siècles, va chercher dans les besoins économiques des Cités les vraies raisons de leur participation à telle ou telle bataille. C’est Marx, deux millénaires et demi avant l’heure. C’est impitoyablement intelligent. C’est glacial de constat. C’est quelque chose de très fort. C’est un diagnostic cynique de la nature humaine, hyperréaliste. Chez Thucydide, il n’y a ni bons, ni méchants : il y a juste des intérêts en jeu, et la noirceur du pouvoir en toile de fond.

     

    Face à toute guerre, inspirons-nous de Thucydide. Avant de juger, tentons de comprendre. Pour cela, il faut étudier l’Histoire. Et cette étude ne peut en aucun cas se faire en quelques jours, ni quelques semaines, ni quelques mois. C’est le travail d’une vie. Car l’approche historique exige un long cheminement dans la complexité. Il faut s’imbiber de toutes les perspectives, à commencer par celles qui sont antagonistes. Nul ne comprendra jamais rien, par exemple, aux 132 ans de présence française en Algérie (1830-1962), sans avoir étudié en profondeur le point de vue des colons, celui des colonisés, celui des Européens, celui des Arabes, celui des Juifs, celui des Berbères, ceux des différentes factions de la résistance à la France, qui forgeront un jour le FLN. Pour cela, il faut lire, lire, et lire encore. Et plus vous lirez, mieux se révélera, dans votre cerveau, la photographie du réel, dans toute sa complexité. Et plus vous lirez, moins vous verrez les bons, ou les méchants. Et plus vous vous direz : « C’est la polyphonie de tous qui est chemin de vérité ».

     

    Pascal Décaillet

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  • Ursula von der Leyen : indécence et voracité

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    Sur le vif - Mardi 01.03.22 - 10.05h
     
     
    En proposant une adhésion immédiate de l'Ukraine à l'Union européenne, la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, démasque trois vérités sur les élites technocratiques de Bruxelles. Une obédience atlantiste sans faille. Une voracité d'expansion - sur le chemin de l'Otan - jusqu'aux confins les plus éloignés de l'Europe de l'Est. Un alignement sur l'expansion économique, industrielle et commerciale de l'Allemagne, depuis trente ans, en Europe centrale et orientale.
     
    Depuis trois décennies, le capitalisme allemand, moitié rhénan façon Helmut Kohl, moitié modèle américain, déferle sur les Marches de l'Est : Pologne, Tchéquie, Hongrie, Pays Baltes. La cible suivante, c'est l'Ukraine. Que ce dernier pays ne réponde en rien aux critères économiques exigés pour l'appartenance au club, n'importe pas. Le plan est d'abord de l'intégrer, et puis on y implantera, au fil du temps, les capitaux allemands.
     
    D'un côté, l'expansionnisme de l'Union européenne, sous moteur allemand. De l'autre, celui de l'Otan. Les deux démarches vont de pair. Ce petit jeu, né dans la tête des bellicistes anti-communistes américains, à partir de Reagan, et tous les autres derrière lui sauf Trump, dure depuis trente ans.
     
    Vouloir intégrer l'Ukraine au club de Bruxelles, c'est pousser un peu loin le rêve fondateur du Traité de Rome, en 1957. C'est surtout, venant d'une citoyenne allemande, en connaissant le passé de l'Ukraine et celui de l'Allemagne, un acte et une parole d'une indécence sans précédent, à ce niveau de responsabilité.
     
    Ajoutez à cela les cent milliards votés dimanche, les doigts sur la couture du pantalon, par le Bundestag, pour le réarmement national germanique. Et vous commencerez à comprendre l'existence d'un sacré acteur, en plein réveil, et qui va multiplier les signes de vitalité à l'Est ces prochaines années : l'Allemagne.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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