Sur le vif

  • Indulgences 2021

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    Sur le vif - Jeudi 16.09.21 - 10.26h
     
     
    Non seulement on nous prophétise à longueur d’année l’Apocalypse, mais on nous pique sans vergogne notre pognon, sous prétexte que « l’urgence climatique, ça coûte très cher ».
     
    Payer pour éviter la damnation, depuis Martin Luther, ça porte un nom : cela s’appelle les Indulgences.
     
    Les Croisés du climat sont des religieux. Doublés de Fermiers généraux, prompts à tout nous saisir.
     
    Face à ces gens adorables, moralistes et prévaricateurs, à quand la Révolution ? A quand, la République ?
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Fuir les Parlements ! Fuir !

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    Sur le vif - Mercredi 15.09.21 - 16.43h
     
     
    Quel bonheur de voir les deux partis de l'Entente, à Genève, actionner (enfin !) la démocratie directe, pour parvenir à limiter l'inflation des effectifs de la fonction publique !
     
    Quel bonheur, oui ! D'abord parce que sur le fond, ils ont raison. Sur ce sujet précis, prétexte à tous les retours d'ascenseur, tous les clientélismes électoraux, toutes les barbichettes, il fallait sortir de l'enceinte parlementaire, dont il n'y a plus rien à attendre. Nous n'incriminons pas ici la gauche, mais un certain parti du double jeu, toujours à défendre une caste, pour garder son électorat.
     
    Mais laissons là le débat de fond sur la fonction publique. Ce qui est jouissif dans la mise en oeuvre de la démocratie directe par le PDC et le PLR, c'est que ces deux partis, en tout cas au niveau national, passent leur temps à la condamner. Face à l'UDC, face à la gauche sociale et militante (existe-t-elle encore, ou ne s'intéresse-t-elle plus qu'à la morale ?), les partis de la droite "raisonnable" ne cessent, depuis trente ans, à vrai dire depuis Blocher, de stigmatiser la démocratie directe, la prendre de haut, la mépriser.
     
    Eh bien là, ils l'utilisent ! Et ils ont raison ! Il y a une autre vie que celle, empesée et convenue, des enceintes législatives ! La vraie vie, c'est le peuple. Entendez par là, le corps électoral : être Suisse, et avoir 18 ans, c'est tout, et c'est très bien ainsi ! La vraie vie, c'est le suffrage universel. La vraie vie, ce sont des débats sonores, puissants, fraternels tout en étant parfois rudes, sur l'ensemble du Canton, voire sur l'ensemble du pays !
     
    Sur la fonction publique à Genève, comme sur un ou deux autres sujets, plus rien n'était possible au Grand Conseil. La gauche et le syndicat de police bloquaient tout. Le Cartel faisait peser la menace de la rue. Du coup, le Parlement de notre République n'était plus, sur ces sujets, qu'une triste machine à sécréter l'impuissance impersonnelle. Il fallait que ça change. Il fallait un signal fort. En voilà un ! Le peuple, si les signatures sont réunies, sera saisi. Le souverain, le seul qui vaille, tranchera. Qui s'en plaindra ?
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Fascinante Allemagne : puissance et fragilités

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    Sur le vif - Mardi 14.09.21 - 13.10h
     
     
    A douze jours d'une échéance électorale majeure, celle de l'après-Merkel, l'Allemagne est calme, elle est prospère, elle est plus puissante que jamais depuis la guerre, et cette fois sa domination sur une partie du continent s'est opérée sans le moindre coup de feu.
     
    Toute ma vie, je me suis rendu en Allemagne. Jusqu'à ma mort, j'y retournerai. Jamais je n'ai senti le pays aussi solide, aussi fiable, qu'aujourd'hui. En Allemagne, comme d'ailleurs en Suisse, les choses fonctionnent. Le réseau routier est prodigieux. La confiance règne. Les contrats sont respectés. Les gens sont ponctuels. Le respect domine les échanges. Le partenariat social, entamé dès les années bismarckiennes, fonctionne.
     
    La culture, sous toutes formes, classiques ou expérimentales, est omniprésente. La musique, plus que jamais, enchante le pays : d'innombrables créateurs, aujourd'hui, composent, et sont joués. Le théâtre est d'une vitalité incroyable, avec, comme sous Brecht et Heiner Müller, sa part d'invention, de rupture des normes, de provocation : exactement ses fonctions depuis la tragédie grecque, il y a vingt-cinq siècles.
     
    La presse est d'une incroyable richesse analytique : la Frankfurter Allgemeine et, en Suisse, la NZZ, sont parmi les meilleurs journaux du monde. Quel contraste avec les déjections de fiel du paysage médiatique français !
     
    A l'Est, l'Allemagne étend sa domination, à un point que nul n'aurait osé imaginer à la fin du vingtième siècle : en Pologne, en Bohême, en Moravie, dans les Pays Baltes, les réseaux économiques et commerciaux de l'Allemagne multiplient leurs tentacules jusqu'aux confins de l'Ukraine, ou de la Biélorussie. C'est pour cela que l'Allemagne a poussé, depuis la Chute du Mur, à "l'élargissement" de l'UE à l'Est : sous couvert d'Europe, Berlin a joué la carte nationale allemande. Ce qu'on appelle aujourd'hui Europe, c'est au fond l'Allemagne.
     
    Une fragilité toutefois, majeure : les Länder de l'ex-DDR (Saxe, Saxe-Anhalt, Thuringe, Brandebourg, Mecklenburg-Vorpommern) sont oubliés, méprisés parfois, par le capitalisme rhénan au pouvoir, même si Berlin est Ville fédérale. La brutalité du "rachat" de l'Est par Kohl, sur des bases uniquement d'investissements financiers par centaines de milliards, se payera cher. L'Est demeure l'Est, l'Ouest demeure l'Ouest. Promenez-vous dans l'Est : vous n'y verrez guère d'Allemands de l'Ouest, plutôt des Polonais, des Tchèques, des Lituaniens.
     
    Ces oubliés de la prospérité, l'Allemagne doit absolument les réhabiliter. Nombre d'entre eux peinent à saisir qu'on ait pu investir autant de milliards pour absorber la vague migratoire de 2015, ils les auraient préférés affectés à l'aide sociale interne, au sein de la Gemeinschaft.
     
    Bref, un pays prospère, puissant, fascinant. Mais l'unité, inachevée. L'Ostpolitik, trop commerciale : il manque la culture, l'élan des âmes. C'est ainsi que la concevait l'immense Chancelier Willy Brandt (1969-1974). C'est ainsi, en tout cas, qu'il devait l'avoir dans les tréfonds de l'âme, ce jour de décembre 1970, quand, à la surprise générale, il s'est agenouillé à Varsovie. Ce jour-là, en cette minute même, la Vieille Allemagne, que ma mère avait connue dans sa jeunesse, celle qui enchante les consciences d'Europe depuis plus de mille ans, renaissait de ses cendres. Elle revenait de loin. Elle ira loin, très loin.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Les allophones ? Mais c'est à eux de faire l'effort !

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    Sur le vif - Vendredi 10.09.21 - 15.05h
     
     
    Les allophones ? Mais c'est à eux d'aller vers notre langue ! Quand j'étudie le latin, ou le grec, ou l'allemand, je sais que cet apprentissage sera à la fois source de joie profonde et de souffrance. C'est le jeu. C'est le lot du chemin de connaissance. Unterwegs zur Sprache !
     
    La joie profonde : celle de pénétrer lentement, en douceur, sur des années d'apprentissage, la représentation du monde par des mots qui ne sont pas ceux de ma naissance. Mais ceux d'une con-naissance. Alors, pour aller vers cette autre langue, il faut naître une deuxième fois. Et refaire le chemin. Rien que la beauté de cet acte, comparable au premier contact avec la musique, justifie dix mille fois que la vie, sur terre, soit vécue.
     
    La souffrance : mais c'est celle de tout chemin vers la connaissance ! En français, la difficulté majeure provient sans doute de l'orthographe, oui. En latin, pas du tout, mais de la syntaxe, qui exige d'apprécier la construction d'une phrase avant même de tenter de la traduire. En grec, ni l'un ni l'autre, mais la prodigieuse richesse, donc la complexité, des formes verbales. En allemand, la tournure de la phrase, lorsque des génies de la perversité, comme Kafka ou Thomas Mann, vous en balancent qui font une page complète ! Alors on cherche le point, on cherche le verbe, on sue, on jouit de se perdre dans la forêt de ce qu'on aime.
     
    Les allophones ? Je les félicite et les remercie d'aller vers notre langue. Mais désolé, c'est à eux de faire l'effort. La langue, y compris dans ce qu'elle a de complexe, de biscornu, n'a pas à s'abolir pour descendre vers eux. Non, ils ont, eux, à prendre acte des aspérités, et lentement les maîtriser.
     
    Nulle rencontre d'amour, ni de beauté, ne peut procéder d'un abandon. Mais d'une conquête mutuelle, jamais acquise, toujours recommencée. L'aspirant chemine vers la forme. La forme, peut-être, si tel est son bon plaisir, se donne à lui.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Réflexion sur les religions : la RTS abandonne ? GAC continue !

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    Sur le vif - Mercredi 08.09.21 - 14.18h
     
     
    La RTS renonce à vous parler de religion ? Eh bien, pas GAC !
     
    L'analyse historique, philosophique, linguistique, des grands courants religieux, ceux d'aujourd'hui et ceux d'hier (l'Antiquité, par exemple), nous passionne. Plus que jamais, nous donnerons la parole à ceux qui, dans ce domaine, ont des choses à dire. Non comme propagandistes d'une quelconque foi. Mais comme connaisseurs. En toutes choses, la profondeur d'un savoir, la capacité d'établir des connexions, la puissance d'une mise en perspective historique, sont les clefs du salut. Nous ne défendons pas ici la religion, mais le SAVOIR, tout simplement. Nous sommes enfants de la connaissance, nous assumons cette filiation.
     
    Dernier exemple en date : le lumineux Pasteur Marc Pernot, un homme qui nous parle de nous, notre présent, notre destin, était avant-hier, lundi, le grand invité de GAC. Il nous parlait, en termes simples et parfaitement accessibles, des mythes bibliques. En quoi, selon lui, ces textes antiques résonnent encore puissamment dans nos âmes. Et au fond, en quoi ils nous concernent.
     
    La RTS renonce à faire son boulot dans ce domaine, qui relève de la science de l'Histoire des religions, du factuel, de l'interprétation des textes, donc de la connaissance intime de la langue, et non d'un quelconque prosélytisme. Libre à elle, chacun assume ses choix. Celui de GAC est de continuer d'accueillir des interlocuteurs, tous horizons confondus, toutes convictions mêlées, qui ont des choses à dire sur le sujet. Ouvrir le champ de la parole. C'est un peu l'idée - mais je suis profane en la matière - de ce qu'on appelle le journalisme.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • La vie. La vraie vie.

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    Sur le vif - Mardi 07.09.21 - 12.44h
     
     
    Il y avait hier soir le Messie de Haendel, sur Mezzo, dans une très belle version, à la Chapelle Royale de Versailles. Avec notamment la soprano Sandrine Piau parmi les solistes, et Hervé Niquet à la direction.
     
    Le Messie fonctionne auprès de moi exactement comme la Walkyrie, les Noces, et quelques dizaines d'autres chefs d’œuvre, de Beethoven à Bartók, en passant par Richard Strauss, Sibelius, et tant d'autres. C'est toujours la même chose : comme je les connais par coeur depuis des décennies, je me dis que je vais juste regarder le début, pour me faire une idée de l'interprétation. Et puis, au lit !
     
    Las ! Deux heures plus tard, ou trois, ou quatre, bref au moment de la note ultime et des applaudissements, je suis toujours là, scotché. Pendant toutes ces heures, j'étais ailleurs. Non dans une fuite, surtout pas. Mais au coeur de la présence la plus vive, la plus centrale, la plus éveillée. Au coeur du monde.
     
    Quand j'écoute les derniers Quatuors de Beethoven, ou Brahms, ou Mahler, c'est l'intensité de ma propre vie qui se décuple. Toute fatigue dissipée, abolie, place à l'hyper-lucidité, dans l'immobilité d'un canapé. La vraie vie est là.
     
    Ces oeuvres, vous ne les consommez pas, quel horrible mot d'ailleurs. Non, ce sont elles qui vous dévorent. Et cette voracité, loin de vous anéantir, a paradoxalement le miracle de vous régénérer.
     
    La vie, la vraie vie.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Romain de Sainte Marie : soutien et admiration

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    Sur le vif - Dimanche 05.09.21 - 09.49h
     
     
    Romain de Sainte Marie est l'un de nos meilleurs politiciens, à Genève. Brillant, souriant, affable, débonnaire, redoutable stratège, il a déjà présidé à deux reprises le parti socialiste, la première fois très jeune. C'est un sauveur d'équipe, un meneur.
     
    Atteint à 36 ans par une grave maladie, il l'annonce, et démissionne de la co-présidence. Lydia Schneider Hausser continuera seule, jusqu'au terme du mandat, au printemps prochain.
     
    Romain quitte la présidence, mais demeure député. Il tire les leçons du signal donné par la maladie.
     
    A cet homme, l'un des plus attachants dans le monde politique suisse, je veux dire mon admiration et ma sympathie. Je le connais, et l'invite dans mes émissions, depuis ses débuts, alors qu'il était très jeune. Il est pour moi l'un des piliers du débat politique à Genève : compétent, bosseur, passionné par l'économie et les vrais problèmes des gens, pragmatique, jamais moraliste, il incarne à mes yeux le socialisme historique, celui qui se préoccupe du niveau de vie, sans se croire obligé de refaire le monde.
     
    A lui seul, il appartient de définir le rôle qu'il entend encore jouer dans la politique genevoise. Mon souhait personnel, comme citoyen, est que ce rôle demeure central, car Genève a besoin de gens comme lui.
     
    Je n'aborde jamais les aspects de vie privée, vous le savez. Là, j'ai fait une exception. Cela, pour deux raisons :
     
    1) Romain a annoncé lui-même son mal, et son parti en a même donné le nom dans un communiqué, hier.
     
    2) Ce mot qui fait peur, j'ai été amené à le connaître un peu. Je sais à peu près de quoi je parle. Je vous passe les détails.
     
    Tenez bon, Romain ! Vous frôlez déjà les deux mètres. Mais vous sortirez grandi de cette épreuve.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Le bleu de Prusse du ciel. Le vent.

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    Samedi 04.09.21 - 16.20h
     
     
    La plaine, immense. L'espace ouvert, offert, comme la Camargue. Après la Prusse forestière, et ses méridionales pinèdes, dans le Nord-Est du Brandebourg, près de la frontière polonaise, voici la Prusse agricole. Derrière nous, les forêts, les lacs. Sur la grande route du Nord, de Stettin à Rostock, l'infini verdoyant. Des champs, des bosquets. Un état impeccable de la chose cultivée. Mais pas un homme ! Pas un paysan visible, pas un village. Des panneaux, oui, pour indiquer des localités que nul ne voit. Un désert de beauté, où la nature est reine. La mer, ici, est-elle un but, ou un monde à part, cette Hanse si fascinante à laquelle le reste des Allemagnes, à l'intérieur des terres, a tourné le dos pendant des siècles ?
     
    La route est longue, somptueuse, le temps s'arrête. Nulle buvette, nulle aire providentielle pour se rafraîchir, des camions polonais, baltes, sinon seulement des plaques allemandes, presque toutes issues de l'ex-DDR, où nous sommes. Ici, tout au Nord des Allemagnes, Berlin est déjà loin au Sud, la prochaine ville sera hanséatique, pour peu qu'elle advienne jamais, tant l'immensité de la plaine nous emplit l'âme. Ce monde a-t-il une limite ?
     
    La Prusse agricole, au Nord de Prenzlau, est une terre de beauté, d'austérité, de simplicité luthérienne, de défi, de fierté. Perdues au Sud, les richesses industrielles de la Saxe, les bassins miniers de Silésie, les splendeurs de Potsdam (dont nous venons), les lumières cosmopolites de Berlin. Il y a un moment, après la longue forêt du Nord-Brandebourg, où plus rien n'existe que le champ cultivé, la terre, le ciel, parfois le clocher d'un temple de briques rouges. Peu d'animaux, des milliers d'éoliennes. Le bleu de Prusse du ciel. Le vent.
     
    Les Suédois, lors de la dévastatrice Guerre de Trente Ans, sont passés par ici. Les oiseaux migrateurs, aussi, de la Scandinavie aux mers du Sud. Le catholicisme, pendant des siècles, puis Luther, la parole biblique traduite en allemand, les Psaumes du dimanche, la musique de Bach, quelques héros de Kleist. Mais cette Allemagne-là est déjà perdue. Généreuse, exigeante, roide, rigoureuse, elle vous ouvre le champ du possible, à condition que vous en ayez puissamment envie. C'est mon cas, comme dans tous mes voyages en ex-DDR, depuis tant d'années. Il faut aimer l'Histoire, la langue allemande, la musique, la Bible de Luther.
     
    Il faut la parcourir, cette Prusse du Nord, pour saisir ce qui, depuis Frédéric II et à vrai dire depuis déjà son père, scelle la prodigieuse singularité de ce peuple : austérité, simplicité, dévotion à l'ordre, ouverture d'esprit, appétit de sciences et de verbe. Telles sont, à travers trois siècles, leurs richesses, telle est leur force, leur puissance, surgie de l'être, non de l'avoir.
     
    La côte balte, enfin. La mer, si belle, qui me valut une secouée mémorable une nuit de 1968, en montant vers Oslo. La fin d'une terre. La fin d'un monde ? On dit de l'Allemagne qu'elle n'a guère de frontières naturelles, en voici quand même une. Là où nous allons, la beauté nous attend. Simple. Élémentaire. Comme un fragment d'Ancien Testament. Sur la musique de Bach.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • L'Allemagne et l'Europe : Dom Juan et Monsieur Dimanche

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    Sur le vif - Mercredi 01.09.21 - 15.12h
     
     
    Depuis la chute du Mur et "l'élargissement" de l'UE à l'Est, il n'y a plus de construction européenne. Il y a juste une extension de la zone d'influence économique de l'Allemagne, redevenue le moteur du continent, sous le paravent de l'Europe communautaire.
     
    Je ne dis pas autre chose, depuis trente ans. J'en avais d'ailleurs abondamment parlé avec l'ancien Chancelier Helmut Schmidt, dans son bureau de Hambourg, en avril 1999.
     
    L'Europe donne sa caution, avec sa bannière bleue étoilée. L'Allemagne donne sa prodigieuse vitalité économique. L'Allemagne, c'est Dom Juan. L'Europe, c'est Monsieur Dimanche.
     
    L'Union européenne n'est pas un thème, juste un organigramme. Le vrai sujet, c'est le renouveau époustouflant de la puissance allemande en Europe. Nous sommes dans la continuité des questions nationales, et de l'accomplissement du destin des nations. Le "multilatéral" n'est qu'un trompe-l’œil.
     
    A vrai dire, rien n'a changé. Rien, dans les grandes lames de fond entre nations, ne change vraiment, d'ailleurs. Les grands enjeux, depuis la Guerre de Sept Ans (1756-1763), sont à peu près les mêmes. Depuis Frédéric II, et ses appétits sur la Silésie et la Poméranie.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • D'abord on bosse, après on discute !

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    Sur le vif - Mercredi 01.09.21 - 13.09h
     
     
    La grève des trains, en Allemagne, est totalement contraire à la puissante et remarquable tradition de dialogue social et de concertation, dans ce pays. Elle date des années bismarckiennes, qui furent celles des premières conventions collectives en Europe, peut-être même au monde.
     
    L'Allemagne est aujourd'hui la grande puissance économique en Europe. Sa vitalité exceptionnelle tient à la relation que chaque Allemand entretient avec son travail. Il commence par se demander ce qu'il peut faire pour son entreprise. Cette maturité, ancrée dans la philosophie de la responsabilité individuelle au service du collectif, si présente chez les grands penseurs allemands, prussiens notamment, depuis le milieu du 18ème siècle, est magnifique. Elle détermine tout le reste.
     
    Nous, les Suisses, pouvons comprendre cela. Nous sommes proches de ce modèle. Nous sommes consciencieux, bosseurs. Notre système social, en tout cas depuis 1937, notre rapport à l'économie, notre construction de majorités politiques, par coalitions, ressemblent au modèle allemand. Et c'est tant mieux, parce que c'est la clef de la réussite.
     
    La grève n'est pas un modèle pour l'Allemagne. Ni pour la Suisse. Laissons à la France le triste monopole de ces démonstrations de puissance des grandes centrales syndicales. Nous les Suisses, comme les Allemands, avons mieux à faire : d'abord on bosse. Après, on discute.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Laissez dormir la liberté, M. Wermuth !

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    Sur le vif - Mardi 31.08.21 - 13.19h
     
     
    Le parti socialiste suisse doit devenir le parti de la liberté. Propos de son coprésident, Cédric Wermuth, samedi dernier, au Congrès de Saint-Gall.
     
    Eh bien M. Wermuth, vous avez du boulot. Votre parti a sans doute d'éclatantes vertus - pas toujours visibles au premier regard - mais pour la liberté, il va falloir retrousser vos manches.
     
    La liberté d'expression, en Suisse ? Combien de fois des personnalités de votre parti se sont-elles rangées, ces dernières années, parmi les censeurs ? Dès qu'on ne partage pas, par exemple, votre sublimation de l'altérité dans les questions de migrations, on se voit traiter de xénophobes, parfois même de racistes. Alors qu'on n'est ni l'un, ni surtout l'autre ! Simplement, on souhaite pour son pays une régulation des flux migratoires, en application d'ailleurs de l'initiative du 9 février 2014.
     
    Vous adversaires sur les questions de migrations, d'asile, vous les étiquetez du sceau d'infamie, plutôt que d'entrer en matière sur leurs arguments. Quand je dis "vous", ça n'a pas votre personne, M. Wermuth, mais si souvent d'éminentes personnalités de votre parti. Des élus, exécutifs ou même législatifs, qui se permettent d'insulter d'autres citoyens suisses, d'un avis différent. Clouer au pilori de simples contradicteurs. Où est le dialogue ? Où est la démocratie ?
     
    J'ai pris l'exemple du débat migratoire, capital pour l'avenir de notre pays. Mais il y a tous les autres. Le climat. Les questions de genre. Le féminisme. Là aussi, vous faites taire. Sur les réseaux, vous lancez les meutes. Vos contradicteurs, vous les vouez aux enfers. Leur liberté de parole, vous la bafouez. Pas vous, M. Wermuth, je ne vous connais pas, et vous accorde bien volontiers le bénéfice du doute. Pas vous, mais tant d'élus de votre parti, dans toute la Suisse.
     
    Le contact avec le prolétariat, les ouvriers suisses, les chômeurs suisses, les travailleurs pauvres suisses, les retraités suisses aux rentes faméliques, vous l'avez complètement perdu. Votre parti ne jure plus que par l'Autre. Vous encensez l'altérité. Vous méprisez l'identité.
     
    Il fut un temps où vous fûtes le parti du social, vous avez joué un grand rôle dans l'Histoire de notre pays. Hélas, vous n'êtes plus que le parti du "sociétal" : vos élus, vos membres, ne pensent plus qu'à guetter le moindre "dérapage" de leurs contradicteurs, le moindre écart à la norme. Vous êtes devenus des censeurs.
     
    Les médias ? Avec votre "aide à la presse", vous ne songez qu'à les asservir. Pouvoir fourrer vos naseaux dans leurs indépendances rédactionnelles, au nom des deniers que vous leur versez. A la vérité, vous rêvez de les contrôler, avec vos instances, vos commissions, vos vérificateurs. Vous vous donnez comme des protecteurs, vous vous révélez des censeurs.
     
    Alors, M. Wermuth, faites comme vous l'entendez. Empoignez les thèmes que vous voulez. Mais de grâce, laissez dormir la liberté.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Le destin allemand, du néant au rêve d'une autre vie

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    *** Essai sur l'idée de ruine dans la conscience germanique - Lundi 30.08.21 - 13.44h ***
     
     
    Dans le demi-siècle qui a suivi la Guerre de Trente Ans (1618-1648), les Allemagnes, totalement dévastées par les ravages du conflit (lire absolument le Simplicius Simplissimus, de Grimmelshausen, 1668), ont failli disparaître, purement et simplement, de la carte de l'Europe. Le renaissance, politique, économique et culturelle, de l'idée allemande sur le continent, ne viendra qu'avec le 18ème siècle, à vrai dire avec le règne de Frédéric II, Roi de Prusse, entre 1740 et 1786.
     
    Cette possibilité vertigineuse d'une disparition, l'intensité de la ruine allemande en 1648 (qui préfigure celle de 1945), le miracle d'une résurrection sous l'impulsion prussienne, quel prof d'Histoire les enseigne-t-il aujourd'hui ? Cette carence est coupable : il faut passer par cette période terrible pour prendre la mesure de tout ce qui suivra : naissance de l'idée prussienne, occupation de la Prusse par Napoléon entre 1806 et 1813, révolte des élites intellectuelles contre les Français, puis les chemins de l'Unité jusqu'en 1866. Et puis, tout le reste, l'Empire dès 1871, la Grande Guerre, l'humiliation de Versailles, la République de Weimar, le Troisième Reich, la renaissance de l'après-guerre.
     
    Quand on contemple ce chemin, on saisit tout ce qui a été construit depuis Frédéric II. L'édifice politique, le travail sur la langue, la prodigieuse Révolution des sciences et des techniques, les voies de communication, les Universités, les immenses écrivains, ne parlons pas de la musique. Profonde civilisation, majeure dans l'espace européen.
     
    On se dit aussi autre chose : cet exceptionnel chemin a été marqué, comme on sait, par des temps d'arrêt : défaite d'Iéna en 1806, Armistice de novembre 1918, capitulation de mai 1945.
     
    Après cette dernière, on a parlé d'Allemagne, Année Zéro. Les villes, en ruines. La souveraineté politique, perdue pour des générations. Quatre puissances occupantes. Deux pays, au lieu d'un, entre 1949 et 1989.
     
    Il y a peut-être eu une Allemagne, Année Zéro. Mais aujourd'hui, avec le recul, avec le champ de l'analyse en profondeur, on se dit que ces temps d'arrêt, Y COMPRIS CELUI DU 8 MAI 1945, n'ont été, dans l'immense mouvement entamé sous Frédéric II, que des défaites d'étape. De toutes, l'Allemagne s'est relevée. Volonté de fer. Refus de l'inéluctable.
     
    La conception beethovénienne, ou wagnérienne, du héros, y est sans doute pour quelque chose, mais pas seulement. Les mêmes vertus dans l'ordre de la résurrection, les Allemagnes en avaient fait preuve, patiemment, après le désastre de 1648. Et ce sont les Allemands, à l'époque du Sturm und Drang (autour de 1770), puis au début du Romantisme, qui nous donneront les interprétations les plus géniales de la ruine grecque. La ruine, encore la ruine !
     
    Saisissant destin que celui de ce peuple, depuis la Guerre de Sept Ans (1756-1753). Un quart de millénaire à se reconstruire après la ruine. Incroyable cavalcade, comme dans Erlkönig, le Roi des Aulnes, le poème de Goethe. Course folle, oui, entre la possibilité du néant et le rêve d'une autre vie.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • L'Allemagne, les camions polonais, la prodigieuse vitalité d'une nation en mouvement

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    Sur le vif - Dimanche 29.08.21 - 16.00h
     
     
     
    J'ai fait des milliers de kilomètres, en juillet, avec mon épouse, sur les autoroutes allemandes, comme tous ces derniers étés. C'est une expérience passionnante. Pour le paysage, qui n'a rien de monotone : même les immenses forêts, en Bavière, en Thuringe, dans le Nord-Est du Brandebourg, sont riches d'enseignement : à la lisière du Mecklenburg-Vorpommern, en montant vers la Baltique, on trouve par exemple des pins, par dizaines de milliers. On dirait le Sud, comme dans la chanson, si bouleversante, de Nino Ferrer.
     
    Et puis, il faut toujours regarder les autres véhicules, leurs plaques, leurs origines. Et là, depuis des années, à vrai dire depuis trente ans, mais de façon exponentielle, un constat : le personnage central, sur l'Autobahn, de Bâle à Stettin, de Flensburg à Berchtesgaden, c'est le camion polonais. Des millions - je n'exagère pas - de camions polonais. En parfait état, souvent neufs, bref on dirait des camions allemands.
     
    Rassurez-vous, la Pologne n'a pas envahi l'Allemagne ! Et l'omniprésence des convoyeurs de marchandises polonais, sur sol germanique, n'indique pas le rapport de forces qu'on pourrait croire. Elle prouve même exactement le contraire.
     
    Il faut se renseigner sur l'économie polonaise. Depuis la "Réunification" (je mets entre guillemets ce mot que je n'aime pas, je préfère parler de phagocytage pur et simple de la DDR par un Ouest capitaliste, vorace, dédaigneux de l'Est, c'est cela qui s'est produit), Berlin et Varsovie travaillent ensemble, c'est le moins que l'on puisse dire. Renseignons-nous donc sur l'économie polonaise réelle d'aujourd'hui, et nous découvrirons que les capitaux des entreprises de ce pays sont souvent en mains allemandes.
     
    Les millions de camions polonais sur les autoroutes allemandes sont certes immatriculés en Pologne, pays bosseur et désireux de fortifier son économie, nul ne le lui reprochera. Mais à bien des égards, nombre d'entre eux sont des camions... allemands ! Les deux pays travaillent ensemble, chacun y gagne en prospérité, mais les vrais patrons, dans bien des cas, ce sont les Allemands. Pas ceux qui dirigent les entreprises, mais ceux qui les possèdent. Les camions polonais qui envahissent les autoroutes allemandes font donc autant grimper le PIB de l'Allemagne que celui de la Pologne. Les deux pays sont gagnants.
     
    Je voyage sur les autoroutes allemandes depuis l'enfance. Souvenirs inoubliables des deux grandes traversées de ce pays dans la Mercedes blanche de mon père, en 1968, lorsque nous sommes montés, toute la famille, au Cap Nord. J'ai connu l'Allemagne avec zéro camion polonais, l'Allemagne avec des centaines de milliers de camions polonais. Voici aujourd'hui l'Allemagne avec des millions de camions polonais.
     
    Un homme, dans l'Histoire allemande de l'après-guerre, avait, à sa manière, préfiguré cette situation. Il n'était pas capitaliste, pas du tout pro-Américain, assez timide sur l'Europe. Mais il était profondément allemand, natif hanséatique de cette ville de Lübeck, tournée vers la Mer de l'Est, que j'ai eu le bonheur, avec mon épouse, de retrouver cette année. Cet homme s'appelait Willy Brandt (1913-1992). Je l'ai toujours considéré comme l'un des plus grands Chanceliers de l'Histoire allemande. Au pouvoir entre 1969 et 1974, il a réinventé, avec l'Ostpolitik, la possibilité de l'Est dans le grand destin allemand. En décembre 1970, 25 ans seulement après la fin de la guerre, il s'est rendu à Varsovie. Il s'est agenouillé devant le Monument du Ghetto. Quelque chose d'incroyablement fort s'est passé.
     
    Willy Brandt est mort peu après la Chute du Mur. La Réunification dont il rêvait devait avoir d'autres aspects, moins gloutonnement capitalistes, moins servilement affidés à l'atlantisme, que celle de M. Kohl. Mais pour l'Autre Allemagne, cette DDR qui a assumé pendant quarante ans (1949-1989) la continuité historique prussienne et saxonne, et celle de la Thuringe, Willy Brandt avait une autre vision que celle du mépris. Quant à la Pologne, son geste de 1970 scelle la possibilité d'une réconciliation des âmes, ça va chercher plus loin que la prise de contrôle systématique des capitaux sur la grande industrie polonaise.
     
    Je vous parle de Willy Brandt, parce que son parti, le SPD, dont j'ai longuement raconté l'Histoire dans ma Série Allemagne, est en train de vivre une nouvelle jeunesse. On dit même - mais il faut être prudent - que son candidat pourrait, après les élections du 26 septembre, devenir Chancelier. Je ne suis pas socialiste, loin de là, mais la sociale-démocratie allemande, surtout depuis le Congrès de Bad-Godesberg (1959), c'est quand même un autre projet que la gauche moralisante, obsédée par le sociétal, donneuse de leçons, culpabilisante, de notre Suisse romande et de la France. Willy Brandt, puis son successeur Helmut Schmidt (que j'ai eu l'honneur, en 1999, d'interviewer dans son bureau, à Hambourg), ont été de grands Chanceliers. Pragmatiques, nationaux.
     
    Le retour en force du SPD, c'est l'Allemagne d'aujourd'hui qui clame son besoin d'Etat. Toute l'Histoire allemande, depuis les premières lois sociales de Bismarck, est marquée par cette nécessité d'équilibre entre productivité économique (phénoménale) et justice sociale. Mme Merkel, dont le bilan appartient à l'Histoire, a laissé des trous dans le filet social. Les populations de l'ex-DDR, en Saxe mais aussi dans la Prusse historique, sont les premières à en faire les frais. Le capitalisme sauvage, importé de l'esprit libre-échangiste des Anglo-Saxons, n'est pas un modèle pour l'Allemagne. Ce pays a besoin de dynamisme économique, il est à cet égard l'une des premières puissances du monde, et je me souviens avec émotion de l'admiration que nous éprouvions avec mon père, ingénieur, pour ces immenses usines que nous visitions dans les années 60. Mais l'Allemagne a besoin, tout autant, de cohésion sociale, à l'intérieur de sa Gemeinschaft.
     
    Alors, au moment où les camions polonais nous prouvent que le destin économique de l'Allemagne se joue, plus que jamais, sur les Marches de l'Est, l'heure de Willy Brandt a peut-être sonné.
     
    Que ce pays fascinant demeure un géant économique d'une exceptionnelle vitalité, toute l'Europe y sera gagnante. Mais qu'il réaffirme sa tendance plus que séculaire au modèle social, à la recherche des équilibres. En Allemagne, il y a des millions de plaques polonaises. Mais il y a, aussi, des centaines de milliers d'éoliennes, de panneaux solaires. Ce pays, comme si souvent depuis sa renaissance sous l'immense Frédéric II de Prusse (1740-1786), a d'innombrables longueurs d'avance sur nous. Il vaut d'être visité. Ses auteurs, d'être lus. Ses musiciens, d'être écoutés. Ses penseurs, ses théologiens, d'être étudiés. Ses entreprises, d'être visitées. Il est l'un des phares de notre continent.
     
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Eté 2021 : le souvenir qui emporte tous les autres

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    Sur le vif - Vendredi 27.08.21 - 11.15h
     
     
    Ostsee ! La Baltique, sur la côte extrême Nord-Est du Mecklenburg-Vorpommern, non loin de la frontière polonaise, cette Prusse maritime où je me sens chez moi. J’ai tenu en allemand, en juillet, le journal de ce nouveau séjour en ex-DDR. J’y reviendrai largement, notamment dans ma Série Allemagne, dont 32 épisodes sur 144 sont déjà publiés. Pour l’heure, mon épouse et moi n’avons qu’un désir : retourner sans tarder dans ce Finistère septentrional des Allemagnes, où j’avais passé de longues périodes de ma jeunesse. J’y emporterai Thomas Mann et Hölderlin, Brecht et Heiner Müller, Christa Wolf et Paul Celan. Peut-être la vraie vie est-elle là. Et sur les sentiers valaisans.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • RTS : l'invasion des "hein ?"

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    Sur le vif - Jeudi 26.08.21 - 12.39h
     
     
    Seize siècles après le regretté Attila, voici, au 12.30h RTS, l'invasion des « hein ? ». Jusqu’à six par papier d’une minute. Un pur tic de langage, pour simuler misérablement le spontané. Le degré zéro de l’expression radiophonique.
     
    L’impro sur mots-clés, au service d’une info vivante, exacte, dense, calibrée dans le temps, et sous la forme d’un vrai entretien, non-préécrit, avec le meneur, ça n’est pas exactement cela. Ça exige à la fois une extrême rigueur, notamment dans la maîtrise de la durée (le timing imparti, ou convenu avec le meneur, doit être respecté à la seconde) et celle des articulations, et un bonheur dionysiaque, viscéral, physique, dans la valse des mots. Une prise de risque, aussi, sans filet, dans le rapport à l’oralité. C’est un métier. Cela s’apprend. Cela s’exerce. Il faut avant tout en avoir puissamment envie, sinon autant oublier.
     
    Le secret de la radio, c'est la relation intime que l'aspirant au micro entretient avec son ventre, sa gorge, sa voix. Il doit s'aimer, tout en se montrant d'une incroyable exigence avec lui-même. Il doit s'aimer, et se détester quand il faiblit. Il doit parfois se gifler, de rage. Il doit se réécouter dix fois, vingt fois, aussitôt après son passage à l'antenne. Il n'est pas rien, lui le locuteur. Il n'est pas un détail de l'histoire. Il est un être humain, doté d'une voix, d'une énergie, d'un souffle de vie. C'est lui qui a choisi le métier du micro, personne ne l'y a contraint. Alors, ce choix dément, où il est question d'amplifier les sons provenant du ventre, puis de la gorge, il doit l'assumer. Aller jusqu'au bout. On ne fait pas de la radio à moitié, sans en avoir l'air. On ne triche pas. On ne glisse pas des "hein ?", juste pour mimer le moment de vie d'une vraie conversation. La radio est un art. Elle mérite mieux que des béquilles.
     
    L'homme ou la femme de radio doit être tenaillé par la volonté d'habiter, avec toute l'intensité d'une présence, la période vocale impartie. Le temps donné, ni plus, ni moins. C'est quelque chose de très fort, à des milliers de lieues marines des relances pré-écrites, cette apothéose du scolaire, cette fausse spontanéité qui ne dupe personne.
     
    Il faut être debout, face au meneur, également debout. Sans studio, sans murs, sans mobilier, sans investissements dantesques dans une machinerie n'ayant rien à voir avec l'essentiel : canaliser le verbe qui surgit. La vraie radio, c'est dehors, là où quelque chose se produit. En phase avec l'événement ! En palpitation avec lui. Debout, et en mouvement ! Micro sans fil, casque sans fil, reliés à une valise satellite, c'est tout. Juste une montre radiocontrôlée dans l'autre main, pour rendre l'antenne à la seconde près, même à dix mille kilomètres du meneur. Un métier, je vous dis, juste un métier, exigeant, millimétré, fascinant. Pas de place pour les amateurs.
     
    La radio, c'est la liberté, surgie de la précision.
     
    Sous les yeux, tout au plus quelques mots-clés, correspondant aux trois ou quatre choses essentielles qu'on veut faire passer. Des noms propres. Des chiffres. Des dates. Rien d'autre. Parce qu'en réalité, si on a bien intériorisé sa prise de parole avant, si on a fait une "italienne", ces quelques-mots-clés, on ne les regardera même pas. Exigence absolue : une parfaite maîtrise du sujet.
     
    Dans le regard, deux objectifs : les yeux de l'interlocuteur, comme dans la vie quand on parle à une autre personne ; et, quelque part dans le champ, l'horloge radiophonique, à la seconde près. Le timing, en radio, est capital. Celui qui déborde met en péril l'ensemble de l'émission : après lui, d'autres intervenants surgissent, qui n'ont pas à être prétérités par l'absence de professionnalisme de celui qui dégouline.
     
    Au plus haut niveau radiophonique romand, dans le silence ouaté des étages, la surdité règne. La plus parfaite insensibilité à la forme, à la phrase, aux syllabes, aux silences, à tout ce qui forge les vertus de l’élocution. Pourquoi se préoccuper de ces choses-là, il est tellement plus galvanisant de projeter ses désirs vitaux sur une construction immobilière à Ecublens.
     
    Je parle ici de radio, et de radio seulement. C'est un domaine que je connais un peu.
     
    La radio est le média de l’oralité. Mais la flamme du verbe vivant n’y intéresse quasiment plus personne. À quelques exceptions près, hommes et femmes de talent, à qui j’adresse mon estime et ma fraternité. Ils sont, eux, des praticiens du micro, jamais des cadres ni des apparatchiks. Ce sont eux qui sauveront la radio en Suisse romande, pas la tristesse grisâtre des hiérarques.
     
    Pour l’heure, c’est la radio d’Attila. On y émet des sons, mais l’esprit ne repousse plus.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • L'Algérie, le Maroc, la polyphonie des morts

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    Sur le vif - Mercredi 25.08.21 - 14.37h
     
     
    L'Algérie rompt ses relations diplomatiques avec le Maroc, ce qui est tout de même une nouvelle assez fracassante pour toute personne s'intéressant peu ou prou à l'Afrique du Nord, et notamment à l'Histoire de cette grande nation qu'est l'Algérie. Et la nouvelle passe en entrefilet : tout le monde s'en fout.
     
    Dans nos pays douillets, on préfère les sujets "de société". Bien stigmatisants, et bien moralisants. Histoire de jeter la meute sur toute personne émettant une opinion n'allant pas dans le sens de la norme. La vie des peuples, le destin des nations, l'analyse politique ne semblent plus guère intéresser nos belles âmes.
     
    Lisez Lacouture. Et vous verrez à quel point le destin de l'Algérie, depuis 191 ans, peut si souvent se confondre avec le nôtre, par-delà cette Méditerranée qui nous relie.
     
    Lisez des livres d'Histoire, tous pays confondus, je passe mon temps à le faire pour l'Allemagne. Renseignez-vous. Allez sur les lieux. Ayez soif de connaissances. Laissez-vous surprendre. Ne vous contentez jamais des versions des vainqueurs, des gouvernements, des officiels, du pouvoir. Embrassez toutes les perspectives, y compris celles des oubliés, des maudits. Ne succombez surtout pas aux leçons des moralistes, qui nous dévident leurs anachronismes et leur ignorance de la complexité des faits.
     
    C'est valable pour l'Algérie. C'est valable pour l'Allemagne. C'est valable pour la France. C'est valable pour tout. D'abord, aller voir. Pénétrer les textes, les témoignages. Laisser parler la polyphonie des morts.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Pascal Broulis, Philippe Leuba : deux magistrats à hauteur d'Etat

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    Sur le vif - Jeudi 19.08.21 - 12.37h
     
     
    Pascal Broulis et Philippe Leuba auront été, l'un et l'autre, des magistrats de grande valeur. Au-delà de leurs legs, que chacun peut évaluer comme il l'entend, ils laissent dans l'espace politique une hauteur de vue, une justesse de ton, une adéquation à la fonction, que bien des Cantons (notamment l'un, en aval du Rhône) peuvent leur envier.
     
    Pascal Broulis, dans la tradition radicale, celle qui a fait la Suisse moderne et construit l'Etat. Philippe Leuba, dans la rigueur d'une autre philosophie politique, celle de la responsabilité individuelle. Deux hommes, deux postures. La bonhommie de l'un, la raideur de l'autre, dans les deux cas au service de l'Etat. On rêverait, dans des Cantons voisins (notamment dans ce Sud-Ouest de la Suisse où le Grand Fleuve se rapproche de la Camargue), de retrouver parfois cette élévation d'Etat dans le comportement des magistrats. On les perçoit chez Nathalie Fontanet, peut-être un ou deux autres, tous partis confondus. C'est bien. Mais c'est un peu juste.
     
    On n'aurait jamais imaginé Pascal Broulis, ni Philippe Leuba, entrant dans la mêlée, blessant l'âme de citoyennes et citoyens libres de leurs opinions, de leurs critiques, qui constituent pourtant le seul véritable souverain dans notre démocratie suisse. Ces deux hommes d'autorité n'ont jamais versé dans la crise d'autoritarisme. Certains Cantons, notamment là où le Rhône redevient Rhône, pourraient s'en inspirer.
     
    Je ne suis pas Vaudois, mais Valaisan de Genève, ou Genevois d'origine valaisanne, comme on voudra. Je suis Suisse, profondément. Et il se trouve que j'admire depuis toujours, déjà à l'époque de Philippe Pidoux, la rude et intransigeante conception républicaine que les magistrats exécutifs vaudois ont de leur fonction. Je l'ai sentie, plus que chez tout autre, chez un Jean-Pascal Delamuraz, que j'ai eu l'honneur de suivre de près dans mes années bernoises.
     
    Ensuite, chacun jugera : tel ministre a-t-il fait de bonnes, de mauvaises choses, là n'est pas mon débat. Pour ma part, citoyen libre, engagé, passionné de politique et d'Histoire, j'adresse tous mes vœux à MM Broulis et Leuba pour la suite. Ils ont été, l'un et l'autre, à hauteur d'Etat.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Mai 66, la belle dame des Allinges

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    Sur le vif - Dimanche 15.08.21 - 10.15h
     
     
    Mai 1966, Les Allinges, Haute-Savoie. Retraite de quelques jours, préparation de la Première Communion. J'allais sur mes huit ans. Et j'allais découvrir en famille, deux mois plus tard, les splendeurs de l'Orient.
     
    Il y avait le village, le château médiéval en ruines, une forêt magique pour des jeux de pistes. Il y avait surtout un homme, l'un de ceux qui m'ont le plus marqué, le Père Louis Collomb, aumônier du primaire, de 1965 à 1969, date de mon entrée à l'école secondaire. Il m'a illuminé par l'intelligence de ses cours de religion, ouverts à tous les courants spirituels du monde, et surtout par sa bonté, sa douceur. Voilà des décennies qu'il nous a quittés, pas un jour pourtant sans que je ne pense à lui.
     
    Un beau jour, le Père Collomb nous lance un jeu de pistes, par équipes, à travers la forêt. "A la dernière étape, vous serez accueillis par le sourire d'une belle dame". Nous n'étions que des garçons, avec quelques hommes, ce que nous demeurerons jusqu'en juin 1973. Pour moi en tout cas, l'invitation au sourire ne manquait pas d'attrait.
     
    Nous avons cheminé à travers la forêt, dans un joyeux gazouillis. Nous avons démêlé les énigmes. A la dernière étape, je crois que c'était sur la place du village, la belle dame nous attendait, statufiée, accueillante comme une mère. Je ne l'oublierai pas.
     
    La belle dame m'a donné le sentiment d'un passage. J'ignore d'où je venais, où j'allais, mais j'ai franchi une étape.
     
    Depuis, j'ai développé mes connaissances historiques, linguistiques, rationnelles, il faut bien laisser leur chance aux Lumières. Il faut bien construire, non ?
     
    Mais la belle dame est toujours là.
     
    Aujourd'hui, je pense à elle.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Le Toûno, où souffle l'esprit

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    Sur le vif - Mercredi 04.08.21 - 00.13h
     
     
    Là-haut sur la montagne, des femmes et des hommes d'un incroyable talent, le brouillard d'un été qui ressemble à l'arrière-automne, la joie intense de l'écriture, lue à haute voix, et celle de la musique.
     
    Je vous en parle depuis des années, cela s'appelle le Festival du Toûno, à Saint-Luc. Je reviens à l'instant de la magique soirée de mardi, brouillard dans la descente, brouillard dans la remontée, autour de minuit, notes de Schubert toutes sonores encore dans l'empreinte de ma mémoire, sentiment intense d'avoir rencontré des passionnés.
     
    Le Toûno, c'est la célébration de la chose écrite, de la lecture où chaque soupir, chaque virgule, chaque silence ou semi-silence a son poids. Et c'est la sublimation de la voix humaine, accompagnée par la musique. Dans un décor de rêve, celui de l'Alpe enrobée de gris et de nimbes, celle du Romantisme allemand tel qu'on se le figure sans souvent le connaître, parce qu'on le confond avec le Sturm und Drang, qui l'a précédé dès les années 1770. Bref, Caspar David Friedrich aurait pu être l'hôte invisible de ce mardi 3 août 2021.
     
    Les lectures, c'étaient deux textes à la fois précis et troublants, Le Bleu des origines de Christiane Antoniades-Menge, puis l'Enfant lézard de Vincenzo Todisco, avec les voix de Yasmine Haller, Caroline Gasser et Roland Vouilloz.
     
    La musique, sous le titre général de "Licht und Liebe" (l’inoubliable Lied de Schubert, sur les paroles de Matthäus von Collin, l’un des Autrichiens qui se battent, au tournant des 18ème et 19ème, pour la puissance de la langue allemande sur les notes de musique allemandes, combat fondateur du Sturm und Drang, puis du Romantisme germanique primitif), c'étaient les Lieder de Schubert, puis Rossini, Donizetti, et enfin Bernstein, chantés par Laure Barras (soprano), Gabriel Courvoisier (ténor), et accompagnés au piano par l'étincelante Irene Puccia, dont la virtuosité fine et délicate nous avait déjà éblouis lors d'éditions précédentes.
     
    Le Toûno, c'est le pari de la passion. Une toute petite équipe, autour notamment de Michèle Courvoisier et Claude Darbellay, pour tout organiser. La fidélité sans faille, depuis des années, d'un public de passionnés, venant pour la performance artistique, mais aussi pour la chaleur d'une ambiance, où l'estime mutuelle atteint un rare degré de plénitude. Le Toûno, ce sont des fragments de vie autour de la note musicale, de la voix humaine, de l'amitié en altitude.
     
    Allez voir le programme. Il reste quatre jours. Mercredi et jeudi, en l'Eglise de Vissoie, ce sera Cosi fan tutte. Pour ma part, je remonterai samedi pour les Rives bleues du compositeur vaudois Carlo Hemmerling (1903-1967), avec les voix de Géraldine Cloux, Oscar Esmerode, Anthony Paccot, Cao-Thang Jeffrey Pham, le Chœur Le Jardin des Voix, la pianiste Irene Puccia, le tout sous la direction de Grégoire May.
     
    Je vous souhaite une suite d'été musicale et littéraire, avec des gens que vous appréciez, en des lieux où souffle l'esprit.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Ne partez pas, Nicolas Jutzet !

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    Sur le vif - Dimanche 18.07.21 - 09.43h
     
     
    Nicolas Jutzet annonce quitter la politique. Je le regrette immensément, et espère qu'il reviendra un jour sur sa décision.
     
    La Suisse a besoin, plus que jamais, d'esprits libres et de caractères forts, indépendants, frondeurs. Elle a besoin d'hommes et de femmes qui sachent sortir de la matrice. Nicolas Jutzet en fait partie.
     
    Ce jeune homme audacieux, atypique, a osé porter des étendards que personne ne voulait brandir. Dans No Billag, il a vu juste, avant la masse. C'est exactement le type de citoyens courageux, défricheurs, anticipateurs, dont la Suisse a besoin.
     
    Je n'ai jamais rencontré Nicolas Jutzet, mais je reconnais en lui un patriote ardent, créatif, imaginatif. Un homme de courage, qui trace lui-même le sillon, sans se soucier de son image, ni de sa réputation. C'est exactement ce que j'attends de tout humain.
     
    Les moutons et les plagiaires, qu'ils moutonnent. Et qu'ils plagient.
     
     
    Pascal Décaillet

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