Sur le vif

  • Le sel du peuple

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    Sur le vif - Dimanche 07.03.21 - 14.48h
     
     
     
    Dans notre démocratie suisse, le personnage principal, c'est le peuple. C'est lui qui décide. Le peuple, et non la rumeur. Le peuple, et non les réseaux sociaux. Le peuple, et non les coteries, de droite ou de gauche. Le peuple, et non les factions. Le peuple et non les partis. D'un côté, la tambouille des états-majors. De l'autre, le sel du peuple.
     
    Au premier tour de l'élection complémentaire genevoise, le peuple a donné son verdict. Intermédiaire bien sûr, puisque seul compte le 28 mars. Mais il a livré une tendance.
     
    La droite l'emporte sur la gauche, mais elle est divisée. La candidate de gauche, Fabienne Fischer, ne réunit même pas les voix de sa famille. Celui du PLR, Cyril Aellen, homme de grande valeur dont Genève aura encore longtemps besoin, obtient un résultat insuffisant pour se maintenir. Il quitte la course, tient parole, et ce respect des engagements, mendésiste quant au fond et quant à la forme, est la marque des hommes sur qui ont peut compter. Yves Nidegger, candidat de l'UDC, réalise un score canon, fruit d'une campagne inventive, libre d'esprit, provocante, rafraîchissante. Sa meilleure campagne, depuis que nous le suivons en politique.
     
    Mais l'homme du jour, c'est Pierre Maudet. Le sel du peuple, c'est lui. L'énorme surprise, c'est lui. La solitude de l'indépendant, face aux cuisines des partis, c'est lui. A l'interne de son ancien parti, il triomphe. Non contre Cyril Aellen, mais contre un appareil. Il appartient à ce petit monde d'en tirer les conséquences, c'est leur affaire, pas la nôtre.
     
    A ce stade, aucun pronostic n'est possible pour le 26 mars. Mais une chose est sûre : face à des candidats peu expérimentés dans un scrutin majoritaire, a fortiori une complémentaire, la puissance de feu, la connaissance du terrain, la passion du combat, ont aidé l'homme d'expérience.
     
    Déjà, on nous parle de puissantes cogitations dans les officines des partis. Vous pouvez oublier. Les grands perdants de ce premier tour, et c'est une excellente chose, ce sont ces états-majors qui se croient propriétaires de la République. Le candidat Maudet, dans cette première manche, les a pulvérisés. Ca n'est certes pas gagné pour la seconde, mais bonne chance à ceux qui s'imaginent encore avoir écarté pour jamais ce phénomène de notre vie politique genevoise. Ce dimanche, il n'a pas représenté les factions. Mais quelque chose d'autre, de plus irrationnel, plus instinctif, plus sauvage, plus rebelle. Cela s'appelle le sel du peuple.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • DIP : directeurs du Collège "maltraités" par le Département

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    INFO DECAPROD - Samedi 06.03.21 - 17.53h

     

    Au Département genevois de l’Instruction publique, les directrices et directeurs du Collège de Genève ne se sentent absolument pas écoutés par les plus hautes autorités du DIP. Plusieurs échanges de lettres, datant du second semestre 2020, font état d’un très grave malaise entre ces directeurs d’établissements et la direction de l’enseignement postobligatoire, dont ils dépendent. Un message, adressé le 17 juillet 2020 à la magistrate en charge du Département, évoque implicitement, dans son titre même, une « maltraitance institutionnelle des directrices et directeurs ».

     

    « Il est insupportable, estiment les directeurs dans un message adressé le 17 juillet 2020 à la Conseillère d’Etat, que les directrices et directeurs soient à ce point maltraités ». Objet de leur colère : l’absence totale d’écoute, de la part de leur hiérarchie, quant à leurs planifications en cas de retour d’une situation de crise sanitaire. Dans ce message, ils font plusieurs fois usage des mots « maltraitance », « malmenés », et « maltraités ».

     

    Les directeurs regrettent amèrement que « le souci premier des autorités du Département soit celui de la gestion de l’image donnée, obnubilées par les risques d’images, au point de considérer comme des risques toute particularité ou organisation spécifique des écoles ». Les directeurs auraient souhaité une marge de manœuvre dans le plan d’action contre un retour de l’épidémie, ils se sont heurtés à un mur. D’où leur colère. Et la récurrence de l’usage du mot « maltraitance » à leur égard.

     

    Dans un autre message, daté du 4 novembre 2020, les directrices et directeurs du Collège de Genève adressent à la Secrétaire générale du DIP cette phrase sans ambiguïté : « Aujourd’hui, les rapports de confiance avec notre hiérarchie sont malmenés au point que l’exercice de notre fonction en est affecté ».

     

    A noter que la tension entre directeurs du Collège et direction du postobligatoire n’est pas nouvelle. L’AGENCE DECAPROD en avait déjà fait état, dans une dépêche, datée du 25 avril 2013.

     

    Pascal Décaillet

     

     

     

     

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  • Canaille, mais pas con !

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    Sur le vif - Vendredi 05.03.21 - 07.30h
     
     
    Monstre opération de police, cette nuit 3h, dans une quinzaine de tripots clandestins des Pâquis. Whisky, cigares, croupiers véreux, petites frappes interlopes, toilettes bouchées, langage non-épicène, rideaux rouges de petite vertu, champagnes frelatés, fausses Rolex, ongles noirs, faux papiers, fornication dans des fauteuils de cuir éventrés, et bien entendu pas le moindre masque.
     
    Le panier à salade a emporté tout ce beau monde.
     
    On y pratiquait des paris pour l'élection d'après-demain. Ce qui a le plus exaspéré le ministre (tenu au courant minute après minute), c'est que la mise la plus prisée tombait toujours... sur le même candidat.
     
    Dans les tripots, on est canaille. Mais on n'est pas con.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Trop de points, mes Frères !

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    Sur le vif - Jeudi 04.03.21 - 14.02h
     
     
    Selon nos informations, les francs-maçons seraient sur le point d'adopter l'écriture inclusive. Il y aura, du coup, tellement de points, autour des mots, que les descendants de M. Morse préparent une action en justice pour plagiat.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • La gauche et la sanctification du "migrant"

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    Sur le vif - Jeudi 04.03.21 - 10.41h
     
     
    L'aide sociale, sous toutes ses formes, en Suisse, doit être destinée en absolue priorité aux nôtres. Cela signifie, très clairement : aux Suisses, ou à ceux qui résident en Suisse, travaillent (ou ont travaillé) en Suisse, ont vécu dans ce pays, participé à sa prospérité, dessiné son visage à travers les années.
     
    Ce sont eux à qui nous devons exprimer notre reconnaissance, et adresser concrètement notre solidarité, s'ils tombent dans le besoin. Nous devons privilégier les nôtres, notre corps social, toute autre option serait ingrate à leur égard, destructrice de notre cohésion, et finalement suicidaire.
     
    L'idéologie de la gauche, partout en Suisse, mais notamment dans les cocons de ouate des grandes villes, où règnent le bobo mondialiste et le culte de l'altérité, c'est hélas l'opposé diamétral de cet impératif. D'abord, les autres ! Le "migrant", on le sanctifie. Et nos personnes âgées, dont certaines vivent dans des conditions déshonorantes pour la Suisse, peuvent attendre.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Le foutoir de la Task Force

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    Sur le vif - Mercredi 03.03.21 - 15.27h
     
     
     
    Demander à la Task Force de se la coincer, cela n'a strictement rien à voir avec une restriction de la liberté de parole des scientifiques.
     
    En démocratie, il ne saurait d'ailleurs exister, spécifiquement, de "liberté de la parole des scientifiques". Mais une liberté de parole générale pour toutes les citoyennes, tous les citoyens. Y compris, parmi tous les autres, les scientifiques. J'entends pas là que leur savoir ne leur confère nulle liberté de parole supplémentaire à celle du profane.
     
    La Task Force, en tant que telle, n'a pas à donner son opinion au grand public, encore moins à organiser des conférences de presse. Elle est un organe du Conseil fédéral, ses membres sont rétribués, ils ont une mission : donner au gouvernement les meilleures informations pour combattre le virus. L'officier de renseignements nourrit le dossier de son chef, il ne s'adresse qu'à lui.
     
    La mission de la Task Force, comme celle de n'importe quel organe du Conseil fédéral, est de diriger sa parole vers l'instance qui l'a mandatée, et de lui en réserver l'exclusivité. Ensuite, le gouvernement décide, et c'est lui qui communique.
     
    Sinon ? Eh bien sinon, c'est le foutoir.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • La Présidente et l'art du dérapage

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    Sur le vif - Mercredi 03.03.21 - 08.51h
     
     
    Je l'ai dit sur le moment, je le répète : la manière dont Pierre Maudet a été traité par le Triste Sextuor, et notamment par une troïka d'entre les Six, et tout particulièrement par la Présidente du Conseil d'Etat, est totalement inadmissible.
     
    La Présidente n'avait pas à nous jouer la comédie des grands airs graves et moraux, lorsque le Sextuor a retiré à Pierre Maudet ses ultimes prérogatives, ce qui était un règlement de comptes politique.
     
    La Présidente n'avait pas à prendre la parole au lendemain du verdict de première instance, évoquant une rupture de collégialité sur le budget, qui n'est nullement, contrairement à ce qu'elle affirme, de nature à "briser la confiance".
     
    La Présidente n'avait pas à s'ingérer dans le processus électoral en cours pour le 7 mars. Cette élection ne la regarde pas. Elle est l'affaire du peuple genevois.
     
    La Présidente n'avait pas à faire de la propagande climatique, dans sa missive envoyée à tous les élèves du canton. Des milliers d'entre eux ont le droit de vote. Le soutien subliminal à la candidate Verte est totalement inadmissible.
     
    On nous a beaucoup parlé de l'affaire Maudet. On pourrait peut-être s'intéresser au cas de Mme Emery-Torracinta. Trop de dérapages, depuis quelques mois.
     
    Je ne parle pas ici de la gestion du DIP, où Dieu merci, comme chacun sait, tout n'est qu'ordre et beauté.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Les mots du DIP

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    Sur le vif - Mardi 02.03.21 - 18.25h
     
     
    L'expression "crise climatique" appartenait jusqu'ici à la nomenclature de campagne des Verts. À partir d'aujourd'hui, elle fait nommément office d'obligation de penser, au plus haut niveau du DIP. Elle figure dans une lettre, adressée par la cheffe du Département à tous les élèves du canton.
     
    Heureusement, nous ne sommes pas en période électorale ! Parce que dans ce cas, on aurait presque pu y voir une ingérence, ou comme une invitation subliminale à voter pour la candidate Verte. Des milliers d'élèves, qui reçoivent cette circulaire et s'en trouvent les destinataires captifs, n'ont-ils pas le droit de vote ?
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Fabuleux courage d'une chroniqueuse du Temps

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    Sur le vif - Mardi 02.03.21 - 15.18h
     
     
    La chroniqueuse du Temps, toujours aussi courageuse, a l'extrême délicatesse d'enfoncer Pierre Maudet, quelques jours après son verdict, et à cinq jours d'une élection où il est candidat.
     
    Les partisans de Pierre Maudet ont pourtant de quoi espérer : la veille de l'élection présidentielle américaine de novembre 2016, la même chroniqueuse avait cru bon, persuadée de la victoire de Mme Clinton, de pulvériser Donald Trump, allant jusqu'à ironiser sur la couleur de ses cheveux.
     
    Apparemment, douze heures plus tard, la puissance de feu de la chronique n'avait pas totalement convaincu l'électorat américain.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Alors oui, un parfum de poudre

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    Sur le vif - Mardi 02.03.21 - 10.01h
     
     
     
    Quand je vote, dans une élection au scrutin majoritaire, je ne le fais pas avec mon seul cerveau.
     
    Mon choix final, souvent après des semaines d'hésitation, ne se porte pas nécessairement sur le candidat que prétendrait me dicter la Raison triomphante, la Vernunft de la grande philosophie allemande, principalement prussienne, et Dieu sait pourtant si à tant d'égards je suis sensible à la Prusse, au point de me sentir, depuis toujours, l'un des leurs.
     
    Mais un vote électif, ça n'est pas cela. Ça n'est pas la somme des arguments rationnels en faveur de tel ou tel candidat. Il peut faire une campagne intelligente, brillante, de haut niveau intellectuel, et en plus sur des options que je partage : rien de cela, seul, ne lui garantit mon adhésion.
     
    Car un vote trimbale autre chose. Une affaire de destin, comme dans les tragédies, avec ses ombres et ses lumières, ses sommets, ses écueils. J'aime les hommes qui sont tombés. Et qui se sont relevés.
     
    Alors oui, un parfum de poudre. La dernière montée en ligne de la Garde impériale, à Waterloo, "tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli". L'homme, face à son destin. L'homme qui se bat.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Le pari de Pascal

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    Sur le vif - Lundi 01.03.21 - 08.15h
     
     
    Soyons fous. Supposons, juste un quart de seconde, que Pierre Maudet soit réélu. Calmez-vous, c'est juste une hypothèse intellectuelle.
     
    Dans ce cas, on espère que l'actuelle Présidente du Conseil d'Etat, pour laquelle il est abominable de travailler avec un tel collègue (elle vient de le rappeler avec beaucoup de délicatesse, au lendemain du verdict), aura la sagesse et le courage d'en tirer les conséquences.
     
    Son sacrifice, pour permettre à d'autres de relancer la Formation à Genève, sur des bases d'humanisme et d'enthousiasme, plutôt que de tristesse structurelle, serait estimé. Et apprécié.
     
    Une statue épicène - et inclusive - lui serait dédiée. Rue du Purgatoire.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Philippe Jaccottet et le Romantisme allemand : une ou deux pistes

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    Sur le vif - Dimanche 28.02.21 - 15.00h
     
     
    Il est n'est pas simple de définir le Romantisme allemand. J'ai moi-même mis des décennies avant de clarifier ma perception de cet immense mouvement littéraire qui s'annonce un peu avant la Révolution française (avec le Sturm und Drang, dès les années 1770), et s'étend sur le début du 19ème siècle. De façon contemporaine à la Révolution, au Consulat, à l'Empire, aux débuts de la Restauration, il y a des poètes allemands qu'on peut qualifier de Romantiques, je ne parle pas ici du Romantisme musical, bien plus ample encore dans sa durée.
     
    Oui, j'ai mis des décennies, et ne suis aucunement au bout de mon chemin. Mon rapport au Romantisme littéraire, aujourd'hui, est à des années-lumière de ce qu'il a été comme collégien, jusqu'en 1976, puis comme étudiant. Il m'a fallu beaucoup lire, et surtout me dégager d'innombrables préjugés sur ce mouvement. Si j'écris cela aujourd'hui (je n'aborderai la question que dans quelques années, pour ma Série en 144 épisodes), c'est que l'un des hommes qui m'ont aidé, par son travail d'écrivain et de traducteur, à cheminer avec un peu plus de précision sur le Romantisme allemand, c'est justement Philippe Jaccottet.
     
    D'abord, ce poète et traducteur, qui vient de nous quitter, ne passe pas son temps à nous dire "Le Romantisme allemand, c'est ceci, c'est cela". Ce genre de considérations, dont nous avions certes besoin à 18 ans pour les cours généraux, style "Deutsche Literatur im Überblick", n'est plus de mise dès que nous avons affaire, dans le sens étymologique grec du mot "poésie", à un praticien. Le poète, c'est l'artisan des mot, celui qui fait. Le traducteur, c'est celui qui transpose un acte second (le sien) sur l'acte premier. Dans cet univers-là, nul besoin d'étiquettes, mais de savoir-faire.
     
    Le Romantisme allemand existe-t-il, au fond ? Hölderlin, le plus grand poète allemand, est-il un Romantique ? Est-ce si important de l'affirmer ? Chaque trajet poétique de ces années, pendant et après la Révolution française, n'est-il pas à prendre en soi, dans l'équation de chaque praticien des mots avec cette extraordinaire langue allemande en pleines retrouvailles avec son corpus lexical ancien, le plus souvent médiéval ? Lisez les Discours à la Nation allemande de Fichte (auxquels j'ai consacré un épisode de ma Série, en 2015, https://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/21/serie-allemagne-no-2-les-discours-a-la-nation-allemande-1807-268897.html, vous y retrouverez une réflexion sur la langue elle-même, autant que sur la politique. Ouvrez n'importe quelle page du Dictionnaire de la langue allemande, des Frères Grimm, vous tomberez sur un travail de précision et de clarification sur la germanité même des mots. C'est cela, le contexte du Romantisme allemand.
     
    Alors Jaccottet, pourquoi ? Parce que justement, il ne disserte sur rien de tout cela, tout en le connaissant par coeur ! Il n'explique pas, n'enrobe pas, il écrit comme poète, ou alors il traduit. Il travaille sur les poètes (Hölderlin), les plus grands romanciers (Thomas Mann, Musil). Il fait oeuvre de pontonnier : chaque mot, chaque souffle, chaque silence nous est par lui, dans l'autre langue (le français), restitué. C'est le miracle de cette transmutation que, tout simplement, il nous livre. L'Odyssée traduite par Jaccottet est en soi une oeuvre poétique. Hölderlin par Jaccottet, tout autant.
     
    Et c'est ainsi que le poète-passeur Jaccottet, par la pratique et non par les étiquettes, nous fait progresser dans notre compréhension de la substance même du Romantisme allemand. Il ne nous dit pas "Le Romantisme, c'est cela". Non, il prend des textes, et nous restitue leur part de trésor dans une langue qu'un non-germanophone puisse saisir.
     
    Ce travail est immense. Jaccottet traducteur, tout autant que Jaccottet poète, nous élève. Il nous restitue la part de la terre, et du monde sensible, beaucoup plus que l'imagerie céleste, éthérée, olympienne, que certains veulent coller au Romantisme. Il le fait, non comme une démonstration théorique, mais par la minutie de son artisanat. Il est poète au sens grec, il est celui qui fait.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Joe Biden : Bonne nuit, les petits !

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    Sur le vif - Samedi 27.02.21 - 16.54h
     
     
    Non, chers amis de Biden, vous qui avez passé quatre années à vomir sur Trump, quoi qu'il fît, votre vieux monde ne renaîtra pas.
     
    Votre champion, c'est celui de la Restauration. Dans vos têtes, Trump n'a été qu'une parenthèse. Un cauchemar. Avec Biden, on se réveille, on revient à la vraie vie, celle d'avant. On rétablit, comme en 1815, l'ordre ancien, celui qui à vos yeux n'aurait jamais dû disparaître.
     
    L'ordre ancien, c'est celui d'une Amérique qui camoufle son hégémonie mondiale derrière le paravent de la toile multilatérale. En Corée, puis beaucoup plus tard dans le Golfe persique, on ne disait pas "expédition américaine", mais "troupes de l'ONU". Quand on a bombardé Belgrade, en avril 1999 (pendant que j'interviewais l'ancien Chancelier Helmut Schmidt, dans son bureau de Hambourg), on disait "troupes de l'OTAN".
     
    Troupes de l'ONU, troupes de l'OTAN : personne n'est dupe, personne ne l'a jamais été. Derrière ces entités prétendument pluralistes, il y a une puissance, un empire, devenu hégémonique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : les États-Unis d'Amérique. Il faut nommer les choses pour ce qu'elles sont.
     
    L'ordre multilatéral, 1945-2016, c'est le Congrès de Vienne des vainqueurs américains à l'Ouest, qui ne disent pas "Nous dominons le monde", mais "L'ordre du bien, dont nous ne sommes que l'une des parties, doit s'imposer". C'est un mensonge, tout le monde le sait : il ne sont pas "une partie", ils sont le moteur, le chef.
     
    Pendant quatre ans, Donald Trump nous a proposé autre chose. Conformément à ses engagements de campagne, il a retiré son pays de cette toile mondialiste dont il saisissait parfaitement la vanité. Il a rompu avec le discours de gendarme du monde, ou ne l'a tenu que pour défendre, là où il fallait des signes, les intérêts supérieurs de son pays. Dans le même temps, à l'interne, il a redressé la situation économique et sociale, jusqu'à la crise sanitaire, dont je ne sache pas qu'il faille lui imputer la responsabilité. Début 2020 encore, les États-Unis avaient renoué avec une santé économique plus vue depuis longtemps.
     
    Joe Biden fera-t-il mieux ? Nous verrons. Mais pour l'heure, il apparaît comme le farouche restaurateur de l'Ancien Monde. Pendant huit ans, sous Barack Obama, il était le vice-président des États-Unis d'Amérique. Il partage en cela toute la responsabilité de ce qui a été commis, notamment en termes de bombardements continuels, sur des théâtres d'opérations souvent peu médiatisés. Il n'est pas le successeur de Donald Trump. Il est son prédécesseur. Il incarne la vision du monde de la seconde partie du vingtième siècle, 1945-2016. Il veut à tout prix restaurer cet Ancien Régime, qui conditionne tous les logiciels de son cerveau.
     
    Il est une sorte de Louis XVIII, apaisant et débonnaire. Il ne déborde jamais, ne dérape jamais, ne transgresse jamais la bienséance de cette Amérique-là. On le verrait presque en Nounours, ou en marchand de sable, du sommet de son nuage, nous disant avec une paternelle bienveillance : "Bonne nuit, les petits !".
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Quand Joe fait la bombe

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    Sur le vif - Samedi 27.02.21 - 09.35h
     
     
    Donald Trump : strictement aucune guerre, en quatre ans.
     
    Joe Biden : premiers bombardements après un mois au pouvoir. Il en reste 47 !
     
    Ça lui a fait plaisir, à Joe. Ça lui rappelle les huit ans où il était vice-président de Barack : une bombe, toutes les vingt minutes, quelque part dans le monde. La plupart du temps, sur des théâtres d'opérations oubliés, délaissés par les médias.
     
    Le voilà de retour, le vieux bellicisme démocrate. Et nos belles âmes applaudissent ! "S'il a bombardé, c'est qu'il avait ses raisons". La bonne cause. La cause du Bien.
     
     
    Pascal Décaillet

     
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  • Philippe Jaccottet : l'autre vie

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    Sur le vif - Vendredi 26.02.21 - 16.27h
     
     
    Je repense à Philippe Jaccottet. Je viens de visionner plusieurs de ses interviews, dont certaines magnifiques, chez lui à Grignan. L'écouter est impressionnant : il parle de poésie en termes très simples, avec un souci de précision, de cadastre des mots, qui laisse imaginer la dureté, et sans doute jusqu'à une certaine férocité, de son chantier avec le texte, quand il écrit, ou quand il traduit.
     
    Il parle de la Drôme provençale, de la lumière, de la source, de la mort. Il parle de cette retraite, qu'il avait choisie avec son épouse dès 1953, comme d'une possibilité d'éclore, une condition nécessaire à la vie. Il ne va pas à Grignan pour fuir le monde, mais pour enfin y accéder. Trouver la vie.
     
    Quelle vie ? L'autre vie ! Celle des mots, celle des textes.
     
    Et puis, je viens de visionner aussi une autre émission, qui m'a bouleversé : le journaliste Jean-Pierre Moulin, début 1977, évoque les Romantiques allemands, en compagnie des deux hommes, peut-être au monde, les plus aptes à en parler : Philippe Jaccottet, qui a fréquenté certains d'entre eux jusqu'à tenter l'aventure de la traduction ; et puis, mon professeur Bernhard Böschenstein. A l'époque de l'interview, j'étais son étudiant. C'est un homme qui m'a infiniment marqué : au gamin que j'étais, il a jeté des pistes, il est possible que j'aie pu en saisir une ou deux.
     
    Enfin, je pense à Jaccottet traducteur de Thomas Mann. Je suis en train de relire "Der Tod in Venedig", en allemand, je n'ai plus en tête la version de Jaccottet, mais à chaque mot, à chaque souffle, à chaque silence, je ressens dans ma chair la difficulté du chemin qui a dû être celui du traducteur. Il arrive, dans ce texte, que la phrase soit d'une extrême complexité : le passeur doit restituer cela en français, le rythme musical, tout en établissant la plus limpide des clartés. Traduire, c'est cheminer dans ce paradoxe.
     
    Je suis heureux d'avoir revu ces interviews. On y découvre un homme simple, presque austère, très aimable, parlant sans fioritures ni souci d'effets, refusant toute espèce de sacralisation lyrique, ou éthérée, de la poésie. Il nous invite sur un chemin de précision, où le contour de chaque mot est ciselé dans la lumière. Êtes-vous dans la Drôme pour Dieu ou pour la terre, lui demande le journaliste ? Pour la terre, répond-t-il simplement.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Philippe Jaccottet (1925-2021) : l'homme qui transformait l'or... en or !

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    Sur le vif - Jeudi 25.02.21 - 12.35h
     
     
    Philippe Jaccottet ! J'apprends à l'instant, comme nous tous, le décès de ce magnifique poète et immense traducteur. J'y reviendrai. Mais j'aimerais juste dire, là, tout ce que la littérature grecque et la littérature allemande doivent à ce passeur.
     
    Les traductions de Jaccottet sont non seulement d'une rigoureuse conformité philologique au texte de départ, mais elles constituent, en tant que telles, des moments de poésie intense. Parce que le passeur a pesé chaque mot, pris le temps du choix, voulu que sa restitution soit à la fois même et autre. Cet homme a intensément vécu le mystère même de la traduction, qui est une singulière alchimie, puisqu'elle est transforme l'or... en or !
     
    Oui, je reviendrai sur son travail de traducteur, qui m'a tant accompagné. Aucun helléniste, aucune germaniste, aucun amateur de poésie ne peut, en ce jour, se sentir autre qu'orphelin. Un magicien des mots nous a quittés.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • Un absolu scandale en Ville de Genève

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    Sur le vif - Jeudi 25.02.21 - 10.15h
     
     
    Si vraiment la Ville de Genève a puisé près d'un million, dans un fonds voué exclusivement aux personnes âgées, pour l'attribuer à des requérants, alors non, nous ne passerons pas cet absolu scandale sous silence.
     
    Nous, citoyens et contribuables de la Ville, attendons des instances de contrôle qu'elles fassent toute la lumière sur cette affaire. M. Apothéloz, à juste titre, a remis la Ville à l'ordre. Mais cela ne suffit pas : comment un tel détournement - car c'en est un - a-t-il été possible ?
     
    Surtout, comment l'autorité politique élue peut-elle, dans la période de crise que nous traversons, priver nos aînés d'aides dont ils ont tant besoin, pour satisfaire à la traditionnelle idéologie de gauche, qui préfère, encore et toujours, se soucier de l'altérité lointaine plutôt que de la souffrance des nôtres ?
     
    Nous voulons la lumière sur cette affaire. Nous irons jusqu'au bout. Parce que le 25, rue du Stand, en comparaison, c'était une aimable péripétie.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • L'amalgame scandaleux de la Présidente du Conseil d'Etat

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    Sur le vif - Mercredi 24.02.21 - 15.01h
     
     
    La très grande classe de la Présidente du Conseil d'Etat : venir enfoncer Pierre Maudet, au lendemain du verdict ! Une prise de position totalement intempestive, parue hier dans la Tribune de Genève, et dont il faudra bien que la magistrate rende compte.
     
    D'abord, cette phrase, hallucinante : "La confiance a été brisée. A deux reprises, Pierre Maudet s'est notamment opposé publiquement à nos projets de budget".
     
    On croit rêver ! Depuis quand une rupture de collégialité est-elle de nature à "briser la confiance" ? Les élus exécutifs socialistes, partout en Suisse, à tous les niveaux, en sont les plus coutumiers, et justement sur les questions budgétaires et financières ! Et voilà une magistrate socialiste qui ose venir faire la leçon à l'un de ses collègues !
     
    Ce dernier exprimait, sur le budget, une discordance politique, il en avait parfaitement le droit. Il avait d'ailleurs justifié cette prise de distance par des arguments politiques, au nom de ce qu'il considérait - à tort ou à raison - comme l'intérêt supérieur du Canton. Cela se fait à longueur d'année en Suisse, le plus souvent par des magistrats de gauche.
     
    Cela se fait. Et cela n'empêche pas les collègues concernés de continuer à travailler ensemble. Que vient faire donc cette histoire de collégialité, pour justifier ce que Mme Emery-Torracinta appelle une "confiance brisée ?". Comment ose-t-elle introduire dans le débat un épisode qui relève de banales et fréquentes discordances, au sein des gouvernements, dans notre vie politique suisse ? Cela s'appelle un amalgame, pur et simple. Et cela n'est pas acceptable.
     
    Et puis surtout, il y a le deuxième élément. L'opportunité, pour la Présidente du Conseil d'Etat, d'émettre la moindre prise de parole sur Pierre Maudet, au lendemain du verdict le concernant ! Là, c'est encore plus grave. Parce que nous sommes en plein processus électoral, consistant à renouveler le septième du gouvernement dont Mme Emery-Torracinta assume la présidence. Il faut le dire clairement : cette élection ne la regarde pas ! Pas plus qu'elle ne regarde les cinq autres membres. Cette élection est l'affaire du peuple genevois, le collège électoral des citoyennes et citoyens qui élisent le Conseil d'Etat.
     
    Les actuels membres du collège n'ont strictement rien à dire sur ce renouvellement. Il est notre affaire, à nous citoyens ! L'actuel Conseil d'Etat - ou ce qu'il en subsiste, en termes de reliquats - n'est pas le parrain de nos consciences. Il n'a pas à intervenir, même malignement, indirectement, dans un processus qui relève du débat populaire.
     
    A cet égard, les questions dites de "collégialité" n'ont, pour le grand public, aucune espèce d'intérêt. On se doute bien que Pierre Maudet ne s'entend pas avec ses actuels collègues ! Mais enfin, soit il n'est pas réélu, et la question sera réglée. Soit il l'est, et là, il faudra bien que les six autres prennent acte du verdict du peuple. A moins qu'ils ne souhaitent démissionner en bloc, hypothèse qui ne manquerait pas, en cette période de réchauffement des âmes, d'ajouter quelque rafraîchissante péripétie aux ardeurs du printemps.
     
     
    Pascal Décaillet
     

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  • Le printemps des moralistes

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    Sur le vif - Mardi 23.02.21 - 09.59h
     
     
    Le printemps approche, les moralistes bourgeonnent ! Ils sont partout. Vocations ratées de pasteurs, de curés, d'aumôniers de centres aérés, de confesseurs pour âmes en peine. L'index érigé vers le ciel, l’œil bienveillant de celui qui a saisi l'essence précieuse du bien, et daigne vous en laisser perler quelques gouttelettes, en échange de votre contrition. Ils bourgeonnent, ils fleurissent, ils pullulent, ils sont la pollution nocturne de l'enfant de choeur.
     
    Ils analysent la politique à la seule aune de la morale. Ils n'ont jamais lu Machiavel, ni Tocqueville, mais sans doute la Comtesse de Ségur, Camille, Madeleine, Sophie, le Cousin Paul, Madame de Réan, l'ignoble Madame Fichini, la punition, le fouet. Leur univers n'est pas celui de l'analyse, ni du recul, ni de la patience par les textes, ni de l'ascèse dans le chemin de connaissance. Non, il est forgé de pulsions de châtiment, le bien, le mal, la rédemption, le "travail intérieur", le "chemin sur soi".
     
    Mais qu'ils se convertissent, les tièdes agneaux ! Le Cloître les attend, sandales et robes de bure, laudes et matines, règle de Saint-Benoît, férule de l'horaire, plain-chant, suprême jouissance de se relayer, pendant le repas silencieux, pour lire à haute voix la Sainte Parole.
     
    Pour notre part, nous continuerons à prendre les hommes comme ils sont. Dissocier le temporel du spirituel. Laisser la morale aux moralistes. Nous continuerons, infatigablement, de nous renseigner sur l'Histoire telle qu'elle fut, avec sa part de noirceur, ses guerres, ses traités, l'analyse des besoins économiques, les massacres, les luttes pour le pouvoir, les prétextes moraux jetés en pâture. A des agneaux, sur le chemin.
     
     
    Pascal Décaillet

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  • La phrase allemande, de l'ascèse à la joie transfigurée

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    *** Essai sur une stylistique qui ne doit en aucun cas nous repousser, mais nous sourire. Et nous ouvrir les bras. A nous d'aller à elle, et l'ascèse deviendra joie.
     
     
    *** Dimanche 21.02.21 - 13.59h.
     
     
     
    La phrase allemande est-elle complexe par essence ? La réponse est évidemment non. Une phrase est ce qu'on en fait, elle dépend des humains qui la produisent. Il ne saurait exister de complexité par nature de la langue allemande, qui s'opposerait à une limpidité native du français.
     
    Tiens, commençons par le français, justement. Quoi de commun entre la sobriété épurée de la phrase de Gide, ou de Camus (celui des récits), et la patiente construction des saveurs dans la période de Proust ? Tous les styles existent dans la littérature française, le rationnel et l'affectif, le lapidaire et l'enchevêtré, la simplicité sublime d'un Verlaine, l'imprécation d'un Léon Blois, ou d'un Koltès.
     
    Il en va exactement de même pour la littérature allemande. On a toujours l'image de la phrase longue et complexe, avec une architecture de principales et de subordonnées, ce satané verbe qu'il faut aller chercher à la fin, ces incises qu'il nous faut délimiter au crayon. Bref, l'image d'une sueur, d'une souffrance. Ca n'est pas faux, mais enfin la syntaxe latine nous invite tout autant à une première appréciation de la structure avant même de se lancer dans le sens. C'est un solfège, une ascèse. Il faut l'accepter. Entrer dans une langue n'est pas une promenade de santé.
     
    Pour autant, la phrase allemande, dans le roman, ou la nouvelle (je ne parle pas ici de la poésie), n'est en rien vouée par essence à cette complexité. Dans les nouvelles de Kleist, et même dans de brefs récit de Kafka (Sämtliche Erzählungen), vous aurez le contre-exemple de la phrase courte, rythmée, au service de l'action. Et puis, tout de même, il y a Brecht : c'est du théâtre, certes, mais quelle puissance de percussion dans chaque syllabe, quelle brièveté pour dire les choses, quelle liberté dans l'invention des mots. Génie d'un auteur qui écrit pour être dit, voire chanté (sur les musiques incomparables de Kurt Weill).
     
    Alors oui, il y a la langue de Thomas Mann et celle du Kafka des longs récits, celle de Musil, tout comme il y a, en France, la tradition du grand roman bourgeois qui "prend le temps". Mais il y a, tout autant, la poésie d'un Stefan George ou celle d'un Paul Celan, où chaque syllabe est la note soupesée d'une musique. Oui, l'allemand moderne peut être court, cinglant, sagittaire. La syntaxe de cette langue n'est en rien condamnée "au départ" à diriger le lecteur vers son cachet d'aspirine.
     
    Alors, elle vient d'où, cette réputation de complexité ? D'abord, les plus grands prosateurs de langue allemande (Thomas Mann, Kafka, etc.) n'ont assurément pas écrit pour des élèves francophones ambitionnant d'accéder à leur monde ! Mais pour un public germanophone cultivé, qui lui-même doit prendre le dictionnaire lorsqu'il s'attaque à telle description de personnage, ses traits physiques, les tréfonds de son âme, les humeurs de son corps, les indices physiques de ses problèmes de santé. Mais enfin, l'univers de Marcel Proust ne nous invite-il pas, lui aussi, à la même patience, quand on se met au chantier de la lecture ?
     
    Et puis, il y a l'allemand non-littéraire. Celui des philosophes, par exemple. Vous avez essayé de lire Kant, Hegel, ou Heidegger dans le texte ? Il faut s'accrocher ! Dans ces trois cas, le souci de précision démonstrative des idées utilise toutes les ressources de nuances d'une langue, et d'une syntaxe, qui n'en sont pas avares. Alors oui, cet allemand-là est difficile ! Mais l'est-il au-delà du français d'un Descartes, ou même d'un Montaigne ?
     
    Prof d'allemand, je faisais lire à mes élèves des extraits de Brecht, et puis beaucoup de poèmes, de toutes les époques. Brecht, c'est le plus puissant pour vous élever vers la langue. Il faut le lire, et le faire lire, à haute voix. Il faut trouver le rythme, la tonalité, le souffle, les stridences, mais aussi l'infinie poésie de cette langue, destinée à l'oralité. Il faut amener les élèves à incorporer chaque syllabe de cet allemand qui simule le langage parlé. Avec les meilleurs de vos étudiants, il faut aller chercher les résonances d'inflexion dialectale, le souabe de l'enfance du dramaturge. Il faut entrer dans Brecht par la langue, c'est infiniment plus physique, plus jouissif, que les puissantes théories sur la distanciation.
     
    Je n'ai pas parlé ici de poésie, ou très peu. C'est pourtant l'essentiel, et j'y reviendrai largement. Car les vraies portes d'entrée, pour un collégien, sont là : dans Hölderlin, dans Celan, dans Stefan George, dans Georg Trakl, et tant d'autres. J'ai commencé par évoquer la lente et patiente période du grand roman bourgeois. J'ai voulu parler une fois de sueur et de souffrance, pour le lecteur. Mais pour quel bonheur, à partir du moment où l'ascèse, comme dans la traduction de la Bible par Martin Luther, se transfigure dans la joie !
     
     
    Pascal Décaillet

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